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Full text of "Lettres sur l'Ameique du Nord"

DUKE UNIVERSITYLIBP./.RY 
DURHAM, N. C. 




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^o 



9. 



LETTRES 



SLR 



L'AMÉRIQUE DU NORD, 



On trouve à la mcme Librairie : 

DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE, par Alexis 
de Tocqueville , 4^ édit., 2 vol. in-8, ornés d'une carte. 
Prix : i5 fr. 

MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS , par 
Gustave de Beaumoni , 3' édit,, 2 vol. in-8. Prix : i5 fr. 



PARIS. IMPRIMERIE DE BOURGOGNE ET MARTIiMET, 

nip dti Colombior, 30. 



LETTRES 



SUR 



L'AMÉRIQUE Dl NORD, 

PAR 

MICHEL CHEVALIER. 

VVKC UNE cabth: «es KTAIS-UN.S DAMÊB.gr.. 

TOME DEUXIÈME. 




LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIIS ET VA 

■^, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS. 

>ï DCCC XXXVI. 



'tn, 3 
\f\ z 



XXI. 



LES BATEAUX A VAPEUR DE L OUEST. 



Nouvelle-Orléans, 8 janvier i835. 

Un des points par lesquels nos sociétés mo- 
dernes diffèrent le plus des sociétés antiques , est 
sans contredit la facilité des voyages. Voyager 
n'était possible autrefois qu'au patricien. Pour 
voyager alors , même en philosophe , il fallait 
être riche. Les commerçants allaient en caravanes 
payant tribut aux Bédouins du désert, aux Tar- 
tares des steppes, aux petits princes perchés 
comme des vautours dans leurs châteaux bâtis 
aux défilés des montagnes. Alors , au lieu de la 
diligence anglaise ou de la chaise de poste qui 
brûle le pavé, la litière ou le palanquin de lu 
vieille Asie , conservés encore par l'Amérique es- 
pagnole; ou le chameau, ce navire du désert y ou 
encore les quatre bœufs attelés au char tran- 
lU 1 



S18328 



2 LES BATEAUX A VAPEUR DE l'oUEST. 

quille et lent; et pour le commun des citoyens 
ou pour les guerriers au corps de fer, le cheval. 
Alors, au lieu des somptueux paquebots ou des 
bateaux à vapeur, vrais palais flottants, la barque 
étroite et fragile poursuivie par les larrons sur 
les rivières, par les pirates sur les mers, et dont 
la vue arrachait à l'épicurien Horace son excla- 
mation de peur : 

Illi robur et œs triplex 
Circàpecius eraU 

Alors les routes étaient des sentiers étroits, 
escarpés, dangereux par les malfaiteurs, par les 
monstres des bois et par les précipices. Il fallait 
traîner àvèé §0î litî loiïg attirail de bagage, de 
provisions, de valets et de gardes. De loin en loin 
le voyageilr reposait sa tête chez les hôtes dont ses 
ancêtres lui avaient légué l'amitié ; car alors point 
de ces hôtels confortables où, moyerïnaïit son 
argent , chacun peut s'entourer dés jouissancéâ 
de la vie et obtenir les soins empressés de servi- 
teurs attentifs. S'il y avait quelque gîte public , 
c'était quelque sale réduit à la façon des caravan- 
sérails d'Orient, asiles misérables et nus où l'on tlë 
trouve que l'eau et les quatre murs, ou dans le 
Style des hôtelleries de l'Espagne ou de l'Amérique 
da Sud, ce qui est le juste-milieu entre un cara- 
vansérail et une étable. Alors l'immense majorité 
des hommes, qui était esclave de nom et de droit, 



LETTRE XXI. à 

était de fait attachée à !a glèbe, enchaînée au sol 
à cause des difficultés de locomotion. 

Améliorer les communications, c'est donc tra- 
vailler à la liberté réelle, positive et pratique; 
c'est faire participer tous les membres de la fa- 
mille humaine à la faculté de parcourir et d'ex- 
ploiter le globe qui lui a été donné en patri- 
moine; c'est étendi-e les franchises du plus orand 
nombre autant et aussi bien qu'il est possible de 
le faire par des lois d'élection. Je dirai plus, c'est 
faire de l'égalité et delà démocratie. Des moyens 
de transport perfectionnés ont pour effet de ré- 
duire les distances non seulement d'un^point à un 
autre, mais encore d'une classe à une autre classe. 
Là où le riche et l'homme puissant ne voyaient 
qu'avec une pompeuse escorte, tandis que le 
pauvre, qui va de son village au village voisin, se 
traîne solitairement an milieu de la boue, des 
sables, des rochers et des broussailles, le mot 
d'égalité est un mensonge; l'aristocratie y crève 
les yeux. Dans l'Inde et en Chine, dans les pays 
mahométans, dans l'Espagne à demi arabe et dans 
son Amérique , r.eu importe que le pays s'appelle 
république, empire ou monarchie tempérée. Le 
cultivateur ou l'ouvrier ne peut y être tenté de se 
croire l'égal du guerrier, du brahmine, du man^ 
darin, du pacha ou du noble dont le cortège l'é- 
elabousse ou le renverse. Malgré lui, le voyant 
venir, il s'arrête saisi d'une crainte respectueuse , 



t^r^ 



8328 



4 LES BATEAUX A VAPEUR DE l'oUEST. 

et s'incline servilement à son passage. Au con- 
traire, dans la Grande-Bretagne, en dépit des 
privilèges magnifiques et de l'opulence des lords, 
le mechanic et le laboureur qui peuvent aller 
au bureau prendre leur ticket pour voyager en 
chemin de fer, pourvu qu'ils aient quelques 
shellings dans leur poche , et qui ont le droit, en 
payant , d'être assis dans la même voiture , sur la 
même banquette , côte à côte avec le baronnet ou 
le duc et pair, sentent leur dignité d'homme, et 
comprennent, à toucher du doigt, qu'entre la 
noblesse et eux il n'existe pas d'abîme infran- 
chissable. 

Par ce motif, on me ferait difficilement croire 
aux projets tyranniques d'un gouvernement qui 
se vouerait avec ardeur à percer son territoire et 
à diminuer les frais et la durée des transports. 
N'est-il pas vrai que le long des grands chemins, 
des canaux et des fleuves, les idées circulent 
en même temps que les marchandises, et que 
tout commis- voyageur est plus ou moins mission- 
naire? Les hommes dominés par les convictions 
rétrogrades le savent bien. Ils n'ont garde , ceux- 
là, de favoriser les entreprises de communication : 
ils redoutent un ingénieur des ponts-et-chaus- 
sées presque à l'égal d'un éditeur de Voltaire. 
Comme il est incontestable que l'un des premiers 
chemins de fer d'Europe a été établi dans les pro- 
vinces autrichiennes; comme l'administration im- 



LETTRE XX f. ^ 

pcriale a ouvert de belles chaussées d un bout à 
l'autre de ses possessions, et qu'elle encourage les 
bateaux à vapeur du Danube , j'ose en conclure 
que M. de Metternich vaut mieux que la réputa- 
tion qu'on lui a faite sur la rive gauche du Rhin. 
Vous savez qu'au contraire, pendant le court 
ministère de M. de Labourdonnaye , en 1 829, les 
études et plans de certaines routes projetées en 
Vendée disparurent sans qu'on ait pu les retrou- 
ver depuis. Il y a quelques mois , dans l'un des 
États Hbres et souverains de la confédération ré- 
publicaine du Mexique , celui de Puébla , dont la 
législature a toujours possédé, il faut le dire, 
une colossale réputation d'ignorance et d'obscu- 
rantisme, les élus du peuple, animés d'une sainte 
colère contre des mécréants, presque tous étran- 
gers, qui ont poussé l'esprit d'innovation sacri- 
lège jusqu'à établir une diligence entre Mexico 
et Véra-Cruz , et à réparer la route entre ces 
deux villes , les ont frappés d'une taxe annuelle 
de 720,000 fr., et leur ont défendu en outre de 
percevoir aucun péage sur le territoire de l'Etat. 
Il y a un pays où un simple perfectionnement 
des moyens de transport par eau a opéré une 
révolution qui se poursuit encore , et dont les 
conséquences sur le balancement des pouvoirs 
dans le Nouveau-Monde sont réellement incal- 
culables. C'est la grande vallée du Mississipi , qui 
avait déjà été conquise sur les Peaux-Rouges 



6 LES BATEATTX A VAPEUR DE l'oUEST. 

et les bétes fauves avant les travaux de Fulton, 
mais qui, sans cet homme de génie, ne se fût 
jamais couverte d'États riches et populeux. 

Après que la conquête du Canada eut mis fin 
aux brillants mais stériles tours de force des Fran- 
çais sur roiiio et le Mississipi , les Anglo- Améri- 
cains , alors sujets du roi de la Grande-Bretagne, 
commencèrent à s'y répandre. Les premiers co- 
lons s'établirent dans le Rentucky, et prirent pos- 
session du sol par l'agriculture. Ils eurent bien- 
tôt effacé de ce côté les traces légères que nos 
Français, à peu près exclusivement chasseurs, y 
avaient laissées de leur passage. Au lieu d'une 
race svelte, inquiète et sans industrie , comme 
celle que les Français avaient produite en se 
croisant avec les Indiens, les nouveaux venus, 
évitant le mélange, procréèrent une population 
laborieuse et énergique qui, sur ce sol fertile, 
acquit, à l'exemple de toutes les productions de 
la nature, ces proportions gigantesques, caracté- 
ristiques du Kentuckien, du Teiinesséen, et du 
Yirginien de l'Ouest, aussi bien que des arbres 
de leurs foréls. Sans se séparer un instant de 
leurs fusils, qu'il y a quarante ans l'on portait 
sur l'épaule à l'office divin dans Cincinnati 
même, ils défrichèrent de belles fermes pour eux 
et leurs pullulantes familles. Ils eurent à traver- 
ser des jours bien difficiles; dans mainte ren- 
contre avec les Indiens quih dépossédaient de 



LETTRE XXI. 7 

leurs bois, plus d'un mari, plus d'un père, tom^ 
bèrent sous la balle des Peaux-Rouges , furent 
réduits à la plus horrible des servitudes, ou fu- 
rent traînés au lamentable supplice du poteau. 
Le nom des Blue-Licks sonne encore dans le 
Rentucky , comme chez nous celui de Waterloo. 
Avant la décisive victoire des Bois- Abattus ( Fal- 
len Timber), remportée par le général Wayne, 
deux armées des États-Unis vinrent successive- 
ment , sous le commandement des généraux 
Harmer et Saint -Glair, essuyer de sanglantes 
défaites (1). Gn trouve aujourd'hui les éloquents 
rapsodes de cette longue lutte entre les hommes 
blancs et les hommes rouges, dans les cabarets 
{bar-rooms) des hôtelleries de l'Ouest. 

En 181 1 pourtant,quoiqueleredoutableTécum- 
seh et son frère, le Prophète, n'eussent pas encore 
été vaincus par le général Harrison, l'Américain 
avait étendu son domaine incontesté sur les plus 
riches cantons de l'Ouest. Çà et là des villages 
étaient construits : il n'était pas de foret qui de 
loin en loin n'offrît quelque clairière au centre de 
laquelle un squatter ou un acquéreur plus légal 
avait entassé destroncsd'arbres en forme de mai- 
son (log'house). Sur la rive gauche de l'Ohio, le 

(i) Le général Harmer fut ballu en 1790. L'année d'après cyt 
lieu la défaite du général Saint-Clair sur les bords de la Miami. 
La victoire dû général Wayne date de 1794. Celte guerre eut 
lieu tout entière sur le territoirç de l'État actuel d'Ghio. 



8 LES BATEAUX A VAPEUR DE l'ouEST. 

Rentucky et le Tennessee étaient admis au rang: 
des États (1) : le W est-Virginia s'était peuplé. Un 
courant d'émigration avait transporté sur la rive 
droite d'industrieux fils de la Nouvelle-Angle- 
terre ; et , grâce à leurs efforts , l'État d'Ohio s'é- 
tait constitué, et avait près de 250,000 habitants. 
Ceux d'Indiana et d'IUinois , alors simples Terri- 
toires , donnaient de belles espérances. Le traité 
de 1803 avait ajouté à l'Union notre Louisiane, 
qui comptait déjà un État et plusieurs Territoires 
organisés, avec une population totale de plus de 
1 60,000 âmes. L'Ouest tout entier réunissait alors 
près d'un million et demi d'habitants. Pittsburg et 
Cincinnati étaient des villes importantes. L'Ouest 
avait donc fait des progrès rapides ; mais isolé qu'il 
était du golfe du Mexique par les marécages et 
les détours du Mississipi , des cités de l'Est par les 
sept ou huit crêtes successives qui forment les 
Alléghanys ^ manquant d'issues et de débouchés , 
ses progrès allaient s'arrêter. L'embryon ne pou- 
vait plus se développer que péniblement, faute de 
canaux par lesquels il pût recevoir la vie et la 
rendre à son tour. 

De tous côtés aujourd'hui l'on a percé ou l'on 
perce des communications entre les fleuves de 
l'Ouest et le Uttoral de l'Est, sur lequel sont si- 
tuées les métropoles commerciales, Boston, New- 

(i) Ils comptaient ensemble 700,000 habitant*. 



LETTRE XXI. îf 

York, Philadelphie, Baltimore, Richmond, Char- 
îeston. Alors il n'en existait pas une seule pratica- 
ble en toute saison , et les capitaux étaient encore 
trop rares pour qu'on osât en entreprendre. 
Tout le commerce de l'Ouest se faisait alors par 
rOhio et le Mississipi. C'est encore et ce sera 
probablement toujours la voie la plus naturelle et 
la plus économique. Les farines et les salaisons 
de l'Ouest descendaient avec les voyageurs dans 
des bateaux plats , semblables à ceux qui amè- 
nent à Paris les charbons de la Loire. Les mar- 
chandises de l'Europe et les denrées des Antilles 
remontaient lentement à la voile et à la rame , 
dans des barques qui restaient en route cent 
jours au moins, quelquefois deux cents. 

Cent jours, c'est à peu près la durée d'un voyage 
de New- York à Canton par le cap Horn : c'est 
îe temps qui a suffi pour que la France fût deux 
fois conquise , une fois par Napoléon , ime autre 
fois par les alliés! Aussi le commerce de l'Ouest 
était fort limité. Les habitants de l'Ouest, séparés 
du reste du monde, avaient la rudesse des bois. 
C'est dans ce temps que naquit le dicton popu- 
laire qui représente le Rentuckien comme un 
composé du cheval et du crocodile : half-horse, 
half-alligator. Le nombre des barques qui fai- 
saient le voyage une fois par an , monter et des- 
cendre les fleuves, n'excédait pas dix; elles jau- 
geaient cent tonneaux en moyenne. D'autres 



10 LES BATEAUX A VAPEUR DE l'oUEST. 

bateaux plus petits, de trente tonneaux moyen- 
nement, faisaient le commerce de détail sur les 
eaux de l'Ouest. Il y avait, en outre , des bateaux 
plats qui ne remontent jamais. Le prix du 
transport de la Nouvelle-Orléans à Louisville ou 
à Cincinnati était de six, sept et même neuî cents 
par livre anglaise (1)(700 fr. à 1 100 fr. par ton- 
neau). Aujourd'hui la traversée de Louisville à la 
Nouvelle-Orléans se fait ordinairement en huit 
ou neuf jours à la descente, en dix ou douze à la 
remonte. Le transport est souvent au-dessous d'un 
demi-cent par hvre, de la Nouvelle -Orléans à 
Louisville ou à Cincinnati (60 fr. par tonneau). 
En 1811 , le premier bateau de l'Ouest, bâti 
par Fulton, partit de Pittsburg pour la Nouvelle- 
Orléans; il portait le nom de cette dernière ville. 
Mais telles sont les difficultés de la navigation du 
Mississipi et de l'Ohio, telle était l'imperfection 
des premiers bateaux, qu'il s'écoula près de six 
ans avant qu'un steamboat remontât enfin, non 
pas à Pittsburg, mais deux cent cinquante 
lieues plus bas, à Louisville. Ce premier voyage 

(i) Au prix de 700 fr., le transport par eau de la Nouvelle- 
Orléans à Louisville ét.iit plus cher que sil eût élé effcclué par 
le rouI;ige onlinairc de France, l^a clislance parcourue clanl, 
avec tous les délours des fleuves, d'environ cinq ccnl cinquaulc 
lieues de posle, uu parcours de la même longueur sur nos roules 
coulerait de55o à 600 fr. En ne Icuant compte que de la distance 
parterre, qui est de deux ceutqualre-vingt-troii lieues, ce serait 
environ 3oo fr. 



LETTRE XXI. H 

fut exécuté en vingt-cinq jours; il fit grand bruit 
dans l'Ouest ; on donna un banquet solennel au 
capitaine Shreve, qui avait résolu le problème. 
Ce fut alors seulement que la révolution fut 
consommée dans l'Ouest , et que les barques aux 
cent jours de voyage furent détrônées. Dès 1818 
le nombre des bateaux à vapeur était de vingt 
avec un tonnage de 3,642 tonnes; en 1819, il en 
avait été bâti depuis l'origine quarante, dont 
trente-trois seulement étaient en activité; en 1 82 1 , 
soixante-douze faisaient le service. Dans la même 
année, le Car of Commerce remonta de la Nou- 
velle-Orléans à Shav^nee-Town , un peu au-des- 
sous de Louisville, en dix jours. En 1825, après 
quatorze ans de tâtonnements et d'expériences, 
on fut enfin fixé sur les proportions des bateaux 
et des machines (1). En 1827,1e Técumsth re- 
monta de la Nouvelle-Orléans à Louisville en 
huit jours et deux heures. En 1829, le nombre 
des bateaux était de deux cents, avec un tonnage 
de 35,000 tonneaux. En 1832, il y en avait deux 
cent vingt,jaugeant40,000tonneaux. Aujourd'hui 
ils sont au nombre de deux cent quarante, me- 
surant ensemble64,000 tonneaux (2). D'après les 
renseignements qui m'ont été donnés par des 
personnes versées clans la matière, le commerce 
auquel ils servent d'iriterniédiaire ne s'é^ève pas à 

(\) Voir la Note i à la tin du Vcîuroe. 
(a) Voir la Note 2 à la un du Volume. 



12 LES BATEAUX A VAPEUR DE L OUEST. 

moins de 1 40,000 tonneaux, en ne comptant que 
celui qui s'opère entre la Nouvelle-Orléans et le 
haut pays. Le commerce intermédiaire entre les 
bassins de l'Ohio , du Tennessee et du haut Mis- 
sissipi forme une autre masse considérable. Pour 
avoir une idée des affaires qui se traitent sur les 
eaux de l'Ouest, il faudrait faire encore entrer en 
ligne de compte 160,000 à 180,000 tonneaux 
de provisions et objets divers qui descendent 
à la Nouvelle -Orléans en bateaux plats (Jlat 
bouts). C'est énorme assurément, et pourtant 
ce n'est qu'une parcelle de ce qui, selon toute 
probabilité, sillonnera dans vingt ans les fleuves 
de l'Ouest ; car sur le canal Érié, qui, comparati- 
vement au Mississipi et à l'Ohio, n'est qu'une 
ligne secondaire, sur un seul point, à Utica, il 
est passé, en 1833 , dans une saison de sept mois 
et demi, 420,000 tonnes. 

Telle est l'influence des communications où le 
bon marché se combine avec la célérité (1). Au 
Mexique, où la nature a tant fait, et où en re- 
vanche les hommes font si peu de chose, dans 
ces contrées dont les ressources naturelles sont 

(i) Le transport sur nos cananx est à fort bas prix. Le fret 
proprement dit , indépendament des droits (qui sont peu élevés 
chez nous en comparaison de ce qu'ils sont en Angleterre, par 
exemple), y coûte un centime et demi à deux centimes par tonne 
et par kilomètre. C'est le double sur les canaux des États-Unis, 
mais cet avantage des canaux français est balancé par une déses- 
pérante lenteur. 



LETTRE XXI. 13 

peut-être décuples de celles des États-Unis, mais 
où l'homme est cent fois moins actif et moins 
industrieux , tous les transports se font à dos de 
mulet ^ quelquefois à dos d'homme, même dans 
les plaines. Aussi la masse annuelle des transports, 
en montant de Véra-Cruz , qui est le port prin- 
cipal du pays, à Mexico, la capitale, est au-dessous 
de 6,000 tonnes; à la descente, c'est moins 
encore. 

Les bateaux à vapeur de l'Ouest ressemblent 
aux bains Vigier sur la Seine. C'est une vaste 
maison avec un rez-de-chaussée et un premier 
étage (1). Deux grandes cheminées en forme de 
colonnes lancent une fumée noire et des milliers 
d'étincelles. D'une troisième cheminée s'échappe 
avec frémissement un nuage blanchâtre ; c'est le 
dégagement de la vapeur. A l'intérieur, ils ont 
cette apparence de coquetterie qui caractérise les 
bâtiments américains en général. Au dedans ils 
sont meublés avec éclat. Ils sont vraiment beaux 
à voir. Leurs petits volets verts et leurs fenctres 
bien encadrées, se détachant du fond blanc de la 
charpente ^ auraient fait soupirer d'envie Jean- 
Jacques. 

Leur capacité est quelquefois de 500 à 600 
tonneaux, plus ordinairement de 200 à 300. 

(i) VHomer, bateau renommé, ouvrage de M. Beckwith, de 
Louisville, l'un des plu» habile» conslructeurs de l'Ouest, a ua 
étage de plus, 



14 LES BAEEAUX A VAPEUH DE L*OUEST. 

Leur longueur varie communément de trente- 
cinq mètres à cinquante. Malgré leurs dimensions 
et le luxe de leurs aménagements , ils s'établissent 
à peu de frais; aujouixl'hui, avec leur machine et 
leur ameublement, les plus forts bateaux coûtent 
au plus 40,000 dollars (213,000 fr.) (1). Un joli 
bateau de trente-cinq mètres de long, jaugeant 
légalement cent tonnes et pouvant en porter cent 
cinquante, ne coûte que 7^000 à 8,000 dollars. 
On estime que les grands bateaux coûtent par 
tonneau de capacité légale 500 fr., et les pe- 
tits 400 (2). Mais si ces constructions élégantes 
coûtent peu, il faut dire aussi qu'elles né durent 
guère. Quelle que soit l'attention qu'dn apporte 
au choix des matériaux et à leur conserva- 
tion , il est rare qu'un bateau de l'Ouest aille au- 
delà de quatre à cinq ans. Dernièrement un 
vieux capitaine, me parlant d'un bateau à la 
construction duquel il avait apporté tous les soins 
imaginables, me disait avec un profond soupir : 
« Il est mort à trois ans [She diedat threeyears). » 
Cette magnifique végétation de l'Ouest^ ces arbres 
si vigoureux, si droits, près desquels nos chênes 

(i) Un bateau de même force coûterait chez nous 5oo,ooo fr. 
Ce bas prix, dans TOdest, s'esplique par le bon marché des bois, 
par l'imperfection des machines à vapeur que l'on n'a pas inté- 
rêt à avoir meilleures, parce que Ton s'inquiète peu d'économi^;er 
le combustible, et aussi par l'habilelé des ouvriers; les Améri- 
cains excellenl à travailler le bois. 

(a) Voir la Mole 5 à la fin du Volume. 



LETTRE XXI. J5 

d'Europe ressembleraient à des nains, grandis ra- 
pidement sur l'épaisse couche de terreau déposée 
aux temps diluviens par les fleuves de la grande 
vallée, donnent un bois dont la durée est préci- 
sément en rapport avec le temps qu'ils ont mis 
à pousser. Là aussi se vérifie ce principe, si exact 
à l'égard de la gloire des hommes et de la splen- 
deur des Empires , que le temps ne respecte que 
ce qu'il a fondé. 

Le nombre des personnes que transportent 
ces bateaux est considérable ; ils sont presque 
toujours encombrés, quoiqu'il y en ait, comme 
THenij Claj, rUonier et le Meditenanean , qui 
comptent deux cents lits. Je me suis trouvé, 
moi soixante-douzième, sur un steamboat qui 
était disposé pour trente cahin-passengers. Un 
voyage sur les fleuves était autrefois une expédi- 
tion d'Argonautes; aujourd'hui c'est l'affaire du 
monde la plus aisée. Les prix sont fort réduits; 
on va de Pittsburg à la Nouvelle-Orléans pour 
50 dollars (266 fr.), tout compris; de Louisville 
à la Nouvelle-Orléans, pour 25 dollars; c'est à 
raison de 25 à 30 centimes par lieue. C'est bien 
autrement modique pour la classe nombreuse 
des mariniers qui conduisent les bateaux plats au 
bas pays, et qui ont à remonter seuls de la Nou- 
velle-Orléans; on les entasse au nombre de cinq 
à six cents quelquefois, sur un étage séparé du 
bateau, l'étage inférieur ordinairement; ils ont là 



16 LES BATEA^UX \ VAPEUR DE l'oUEST. 

un abri, un cadre où ils dorment, et le feu, 
moyennant quatre à six dollars jusqu'à Louis- 
ville. Ils sont astreints à donner un coup de 
main toutes les fois qu'il y a du bois à cbai- 
ger. La rapidité avec laquelle ils voyagent main- 
tenant n'a pas peu contribué à étendre le 
commerce de l'Ouest. Ils peuvent aujourd'hui 
faire trois ou quatre expéditions par saison au 
lieu d'une seule, circonstance importante dans 
un pays qui manque de bras. A la descente, la 
place qu'ils remplissent à la remonte, est occupée 
par des chevaux et du bétail qu'on mène au Sud, 
et par des esclaves, bétail humain qui va engrais- 
ser de ses sueurs les terres du Sud, remplacer le 
déchet des sucreries de la Lousiane , et faire la 
fortune des planteurs de coton. La Virginie est 
le principal foyer de cette traite ; la terre natale 
de Washington, de Jefferson, de Madison, est de- 
venue, me disait avec douleur un autre de ses 
enfants, la Guinée des États-Unis (1). 

Si beaux que soient ces bateaux, si grands que 
soient les services qu'ils rendent à l'Amérique , 
une fois la première curiosité satisfaite, le séjour 
en est peu attrayant pour quiconque a de la cul- 
ture dans l'esprit et dans les manières. Il y a peu 

(i) Il se lait, dans la capitale même des États-Unis, à Was- 
hington , un grand commerce d'esclaves ; c'est le principal mar- 
ché pour les nègres de la Virginie et du Marjland destinés k aire 
amenés au Sud. 



LETTRE XXL 17 

d'Européens et même d'Américains des métropo- 
les de l'Est^ qui, au sortir de ces casernes flottantes, 
ne seraient pas disposés, dans le paroxysme de 
leur mauvaise humeur, à certifier conforme, sauf 
erreurs ou omissions, le compte que madameTrol- 
lope a rendu de la sociabilité des gens de l'Ouest. 
C'est que dans l'Ouest il y a une égalité qui n'est 
pas de l'égalité pour rire, de l'égalité sur le pa- 
pier. Tout homme qui a sur les épaules un ha- 
bit médiocrement propre y est un gentleman; 
tout gentleman en vaut un autre, et ne suppose 
pas qu'il doive se gêner pour son égal. Il s'occupe 
de lui-même et nullement d'autrui; il n'attend 
aucun égard de son voisin, et ne soupçonne pas 
que celui-ci puisse désirer de lui la moindre at- 
tention. Dans cette rudesse, remarquez-le, il n'y- 
a pas le plus léger brin de méchanceté ; il y a au 
contraire un naturel qui désarme. Cet homme de 
rOuest est rude, mais il n'est point hargneux. Il est 
susceptible , fier de lui-même, fier de son pays, il 
l'est à l'excès, mais il l'est sans fatuité et sans affec- 
tation. Écartez l'enveloppe de vanité et d'égoisme, 
et vous trouverez chez lui un bon fonds d'obli- 
geance et même de générosité. Il est grand calcu- 
lateur, et cependant il n'est point froid ; il est ca- 
pable d'enthousiasme. Il aime l'argent de passion, 
et il n'est point avare, il est souvent prodigue. Il 
est brusque et raide, parce qu'il n'a pas eu le temps 
d'adoucir sa voix et d'assoupHr son geste. S'il est 
II. 2 



18 LES BATEAUX A VAPEUR DE lWeST. 

grossier, ce n'est pas qu'il se complaise dans la 
grossièreté; il aspire à devenir un homme de 
bonne compagnie, et voudrait déjà passer pour 
tel; mais il a dû beaucoup plus s'occuper de cul- 
tiver la terre que de se cultiver lui-même. Il est na- 
turel que la première génération de l'Ouest porte 
l'empreinte des durs travaux qu'elle a si opiniâ- 
trement poursuivis. Cependant si ces réflexions 
sont consolantes pour l'avenir, elles ne sauraient 
faire que présentement la vie des bateaux à va- 
peur de rOhio et du Mississipi ait des charmes 
pour quiconque attache du prix à des mœurs po- 
licées et prévenantes. 

En outre, le voyage sur le Mississipi est plus 
dangereux qu'une traversée sur l'Océan, je ne 
dirai pas d'Europe aux États-Unis, mais d'Europe 
en Chine. Vous y avez le danger des explosions 
de machines à vapeur, celui des incendies, et, à 
la remonte, celui des arbres de dérive dont le tronc 
s'est fixé par les racines au fond du lit, et qui pré- 
sentent leur pointe à fleur d'eau aux bateaux as- 
cendants. Vous y avez à redouter encore le choc 
de votre bateau, pendant l'obscurité d'une nuit 
de brouillard, contre un autre bateau marchant 
en sens contraire, sans compter l'inconvénient de 
s'engraver sur les bancs de sable. Joignez à cela 
la monotonie du cours du fleuve^ la solitude de 
ses rives plates et boueuses, l'aspect sale de ses 
eaux jaunâtres, les étranges habitudes d'une moi- 



LETTRE XXI. 19 

tié des voyageurs entassés avec vous dans la même 
cage, et vous concevrez que ce soit à la longue une 
pénible corvée. Aussi les planteurs de la Loui- 
siane qui, pendant les chaleurs de l'été, vont 
chercher au Nord un air plus frais et plus pur que 
celui de la Nouvelle-Orléans, ont soin d'effectuer 
par mer leurs migrations périodiques, abord des 
beaux paquebots qui croisent sans cesse entre 
leur capitale et New-York. 

Les explosions de machines sont fréquentes , 
soit à cause de la maladresse des mécaniciens , 
soit à cause de la mauvaise confection des chau- 
dières. Elles sont toujours accompagnées d'acci- 
dents graves, parce que les bateaux sont surchar- 
gés de monde. Il y a quelques jours, sur un seul 
bateau, le Majestic ^ soixante personnes ont été 
ainsi tuées ou blessées. Toutefois ces affreux dé- 
sastres sont inconnus à bord des bateaux très 
bien commandés, là où les armateurs ne cher- 
chent pas à faire d'économies sur le prix des mé- 
canismes et sur le salaire des mécaniciens (1). Une 
loi analogue aux ordonnances en vigueur chez 
nous est indispensable dans l'Ouest. D'un autre 
côté, la loi, pour être exécutable, devrait être une 
pour tous les points d'une même navigation, ce 

(i) Un bon mécanicien (enginéer) gagne, furies grands ba- 
teaux de l'Ouest , loo dollars (5ôo fr.) par mois. Il y en a deux 
par bateau. En France, uu ouvrier de la môme force gagnerait 
3 à 4 fr. par jour^^ 



20 LES BATEAUX A VAPFFR DE l'oUEST. 

qui ne saurait être que si elle était faite par le 
Congres. Or les idées dominantes ne permettent 
pas au Congrès de s'en occuper; on crierait qu il 
empiète sur les droits des États particuliers, qu'il 
les dépouille de leur souveraineté. Un seul État, 
la Louisiane, a passé une loi à ce sujet; mais cette 
loi est vicieuse, et je suppose d'ailleurs qu'elle est 
comme non avenue. Elle aurait dû être préven- 
tive et imposer des mesures de précaution, des 
épreuves pour le personnel et le matériel ; elle 
n'est que répressive , et se borne à menacer d'une 
peine grave, amende et prison, tout capitaine à 
bord duquel un accident arriverait, stipulant une 
pénalité spéciale pour le cas où, au moment fatal, 
il aurait été jouant à quelque jeu de hasard. 

Il y a bon nombre d'exemples d'incendie à 
bord des bateaux à vapeur. Plusieurs ont péri 
ainsi corps et biens, quoique le fleuve ne soit pas 
large (l). On cite entre autres la catastrophe de 
la Branclywine, qui fut consumée près de Mem- 
phis, avec tout son monde, environ cent dix 
personnes, en avril 1832. En matière d'incendie, 
les Américains sont d'une insouciance unique (2), 
aussi bien dans leurs maisons de New-York que 

(i) Sa largeur ordinaire est de 800 à 1,200 mètres, ou quatre 
fois celle de la Seiue. Mais il est iiicomparablcmenl plus pro- 
Ibnd quelle. Après qu'il a reçu l'Oliio, il a très fréquemment 
ùo :i l\o mètres doau , et habituellement 20 mèlres. 

On u"a pas idée , en Europe , de la fréquence et de l'elen* 



LETTRE XXI. 2t 

sur leurs steamhoats du Mississipi. Ils fument 
nonchalamment au milieu de balles de coton à 
demi ouvertes, dont le bateau est comblé; ils em- 
barquent de la poudre sans plus de soin que si 
c'était du mais ou du bœuf salé (1), et laissent 
tranquillement des objets empaquetés dans de la 
paille , à portée du torrent d'étincelles que vo- 
missent les gueules des cheminées. ^ 

Les accidents causés par les bois de dérive, con- 
nus sous le nom de logs , snags , sawyers , selon 
les diverses positions qu'ils affectent dans le lit 
du fleuve , ont été extrêmement fréquents. On 
tâche d'y remédier en renforçant l'avant des ba- 
teaux et en y établissant une épaisse cloison 
{l:>ulk head), qui double la coque à une petite dis- 
tance de la proue. Le gouvernement fédéral a deux 
bateaux destinés à débarrasser, par un mécanisme 
ingénieux, le cours du Mississipi et de TOhio des 
bois qui l'obstruent. Les États riverains, qui 
n'ont cependant que de très légères taxes, n'ont 
pas fourni un centime pour cet objet essentiel. 
L'appareil du capitaine Shréve, établi sur les deux 

due des incendies en ce pays. Les dernières nouvelles de Char- 
leston nous apprennent que trois cents maisons viennent d"j cire 
la proie des flammes. A New-York et à Philadelphie , il se passe 
rarement un jour sans que l'on sonne la cloche dularme. 

(i) Il y a deux ou (rois ans, l'un des deux Sénateurs de la 
Louisiane au Congres , M. Johnstou , a péri, avec beaucoup d'au- 
tre» passagers , sur la Rivière Rouge , à bord du bateau à Tapeur 
la Lionne f où Ton avait embarqué de la poudre qui prit feu. . 



22 lES BATEAUX A VAPEtfR DE l'oTTEST. 

bateaux du gouvernement fédéral, T Hélio-polis et 
V Archimède^ a beaucoup dégagé le chenal; mais 
il reste à faire encore. 

Sous beaucoup de rapports, l'on pourrait, au 
moyen de dépenses bien dirigées, diminuer les 
chances d'accident. On a aujourd'hui l'expé- 
rience du fleuve; il y a maint ingénieur, aux États- 
Unis, qui sait manier ce puissant piire des eaux. 
Pour le maîtriser ainsi queses affluents, il ne fau- 
drait pas d'énormes sommes. Malheureusement 
le gouvernement fédéral, qui ne sait que faire 
de son argent (car les douanes lui produisent au- 
delà de ses besoins, et il a maintenant un excédant 
de plus de 1 1 millions de dollars) (1), est arrêté 
là encore par une doctrine dont le parti démo- 
cratique s'est épris, on ne sait pourc|uoi. On in- 
terdit au gouvernement fédéral de s'immiscer 
dans les travaux publics qui s'exécutent sur le 
territoire des États particuliers. Ainsi , quoique 
toute la fédération soit intéressée à l'amélioration 
de la navigation sur les fleuves de l'Ouest, le 
gouvernement fédéral n'y peut procéder qu'avec 
timidité et lenteur. Le prédécesseur du général 
Jackson, M. Adams, était un chaud partisan de 
l'intervention de l'autorité fédérale dans les tra- 
vaux publics {internai impro^ement). Il pen- 
sai^;, comme M. Clay et d'autres hommes d'un 

(i) Voir la'Kotc 4 à la un <Ju Voluinc/ 



LETTRE XXI. 23 

sens supérieur^ que les progrès des jeunes États 
de l'Ouest seraient vivement accélérés au profit 
de l'Union entière, si le gouvernement cenlral se 
chargeait d'exécuter ou d'améliorer à ses frais, en 
toutou en partie, certaines communications de 
premier ordre. L'un des mots d'ordre des adver- 
saires de M. Adams était No internai improve^ 
ment ! et ces mêmes États dont il voulait le 
bien, se rallièrent à ce cri; tant l'esprit de parti 
peut rendre aveugles les gens les plus clair- 
yoyans sur leurs intérêts! 

Si des acciden ts aussi graves se succédaient pen- 
dant quelque temps en jEurope avec la même ra- 
pidité, ce serait une clameur universelle. La po- 
lice et les pouvoirs législatifs interviendraient à 
qui mieux ^nieux. Les bateaux à vapeur devien- 
draient l'effroi du voyageur : le public les excom- 
munierait et les laisserait aller à vide le long 
des rivières. L'effet serait jusqu'à un certain 
point le même ici, autour des métropoles de 
l'Est, parce que le pays commence à y être ré- 
gulièrement installé, et que la vie des hommes y 
est comptée pour quelque chose. Dans l'Ouest, 
le flot d'émigrants, descendu des Alléghanys , 
roule dans la plaine en tourbillonnant sur lui- 
même , chassant devant lui l'Indien , le buffalo et 
l'ours. A son approche s'abaissent les gigantes- 
ques forêts, aussi rapidement que l'herbe sèche 
4^^ prairie^ disparaît devant la torche du sau- 



24 LES BATE AL X A VAPEUR DE l'oUEST. 

vage. Il est pour la civilisation ce qu'étaient pour 
la barbarie les armées de Gengis-Ran et d'Attila. 
C'est une armée d'invasion, et la loi y est la loi 
des armées. La masse y est tout, l'individu rien. 
Malheur à qui fait un faux pas ! il est écrasé et 
broyé. Malheur à celui qui rencontre un préci- 
pice ! la fuule, impatiente d'avancer, le coudoie, 
l'y pousse, et déjà il est oublié; il n'a pas même 
un soupir étouffé pour oraison funèbre. Chacun 
pour soi! Helpjourself, sir! La vie du vrai Amé- 
ricain est celle d'un soldat; comme le soldat, il 
est campé et en camp-volant, ici aujourd'hui, 
à quinze cents milles dans un mois. C'est une 
vie d'alertes et de sensations violentes. Comme 
dans un camp, les querelles, dans l'Ouest, se 
vident sommairement et sur place par un duel 
au poignard ou à la carabine, ou par un coup 
de pistolet à bout portant. C'est une vie d'alter- 
natives brusques de succès et de revers; misé- 
rable aujourd'hui, l'on est riche demain, et Ion 
redevient pauvre après demain, selon que le vent 
des spéculations a soufflé d'un bord ou de l'autre; 
maisla richesse collective du pays suit une marche 
toujours ascendante. Comme un soldat, l'Amé- 
ricain de l'Ouest a pour devise : Faincre ou 
mourir! mais vaincre, pour lui , c'est gagner des 
dollars, c'est se faire de rien une fortune, c'est 
acheter des lots de ville à Chicago , à Cléveland 
ou à Saint-Louis, et les revendre un an après à 



LETTRE XXI. 25 

mille pour cent de bénéfice; c'est amener du 
coton à la Nouvelle-Orléans, quand il vaut vingt 
cents la livre. Tant pis pour les vaincus ; tant pis 
pour ceux qui périssent sur les bateaux à vapeur! 
L'essentiel n'est point de sauver quelques indi- 
vidus, même quelques centaines; l'essentiel, en 
fait de sleamhoats , c'est qu'il y en ait beaucoup; 
solides ou non, bien ou mal commandés, peu 
importe s'ils vont vite et à bon marché. Cette 
circulation des steamboats est aussi nécessaire à 
l'Ouest que l'est la circulation du sang à l'orga- 
nisme humain. On se garde bien de la gêner par 
des règlements ou des restrictions quelconques. 
Le temps n'est pas encore venu; l'on verra plus 
tard. 

Il y a dans le cœur humain un certain nombre 
de sentiments qui doivent, de nécessité, se faire 
jour au dehors. Comprimez-les sur un point , ils 
font explosion sur un autre. Le sentiment du 
respect pour les dépositaires du pouvoir, qui, jus- 
qu'à nos temps de révolution , a si fortement ci- 
menté nos sociétés européennes, s'est graduelle- 
ment affaibli de l'autre côté de l'Atlantique. Dans 
l'Ouest surtout, il est parfaitement nul. Là, les 
autorités , proprement ou improprement dites, 
ont des attributions aussi modestes que leurs 
appointements sont maigres. Ce sont des gouver- 
neurs qui ne gouvernent rien , et des juges qui 



26 LES BATEAUX A VAPEUR DE l'oUEST. 

sont fort exposés à être mis en jugement. Le 
magistrat suprême est pompeusement qualifié , 
dans les Chartes de ces jeunes États , de comman- 
dant des forces de terre et de pier ; dérision pure! 
car il est stipulé que c'est sauf le cas de guerre, 
et même , en temps de paix , c'est à peine s'il a le 
droit de faire un caporal. Mais le sentiment de la 
discipline et de l'obéissance n'y perd rien; il se 
reporte instinctivement sur les hommes qui sont 
en effet les généraux de l'expédition , la provi- 
dence des volontaires. Si l'on s'inquiète peu du 
gouverneur de l'Etat, on est docile et soumis 
yis-à-vis de l'aubergiste , du cocher de la dili- 
gence (drwer), ou du capitaine du steamhoat. 
Avec eux on ne fait pas de self-go^'emmeni. On 
se lève, on déjeune, on dîne, on soupe quand il 
plaît au landlordj ou à son chef d'état-major, le 
buvetier [bar-keepei^^ de faire sonner la cloche ou 
résonner le tamtam ; c'est comme à l'armée. On 
mange ce qu'on trouve devant soi, sans jamais se 
permettre d'observation. On s'arrête au gré du 
driver ou du captabi, sans témoigner d'impa- 
tience. On se laisse verser et briser les côtes par 
l'un , brûler ou noyer par l'autre, sans plainte ni 
récrirnination ; c'est encore comme à l'armée. On 
a remarqué que la vie des fondateurs d'empires , 
depuis les compagnons de Rofnulus jusqu'aux 
flibustiers, se composait d'un mélange d'indé- 



LETTRE XXI. 27 

pendance absolue et d'obéissance passive. La so- 
ciété qui se crée dans l'Ouest n'aura pas échappé 
à cette commune loi. 

Cette portion des États-Unis , qui n'était 
qu'une solitude quand fut déclarée l'Indépen- 
dance, et à laquelle personne ne songeait quand 
on établissait la capitale à Washington, va se trou- 
ver, au prochain recensement, la plus puissante 
des trois sections territoriales de l'Union. Dans 
peu, à elle seule, elle dépassera les deux autres; 
elle aura la majorité au Congrès; elle gouvernera 
le Nouveau-Monde. Déjà l'ancienne division, en 
Nord et Sud , semble près de n'être plus que 
secondaire. On dirait que la division principale 
doit être bientôt celle d'Est et Ouest. Le Président 
actuel est un homme de l'Ouest (Tennessee). Il y 
a peu de jours, le parti démocratique s'est réuni 
en convention à Baltimore pour s'entendre sur 
le choix des candidats à la prochaine élection 
présidentielle. M. Van Buren, qui est de l'Est 
(New-York) , a été choisi pour la présidence. 
Mais quoiqu'il ait eu l'unanimité des votes dans 
la convention, il semble devoir rencontrer un 
concurrent assez redoutable , au sein de son pro- 
pre parti, dans la personne d'un homme de 
l'Ouest, M. White, du Tennessee (1). Quant à 
la vice-présidence, il y a eu, dans la convention 

(i) Voir la Note 5 à la Gn du Volame, 



28 LES BATEAUX A VAPEUR DE l'oUEST. 

même, un débat animé. Les uns présentaient un 
homme du Sud , M. Rives , de la Virginie ; les 
autres un homme de l'Ouest^ M. Johnson, du 
Kentucky. M. Rives passe pour avoir une capa- 
cité d'un autre ordre que celle de son antago- 
niste; ses services diplomatiques sont prisés haut 
par les Américains. M. Johnson est un homme 
honnête et loyal , à coup sûr , mais il y a doute 
sur ses talents, ou plutôt il ny a pas doute. Le 
seul titre que ses amis puissent invoquer, c'est 
qu'il est plus ou moins véhémentement soupçonné 
d'avoir porté le coup mortel au fameux chef in- 
dien Técumseh, à la bataille de la Tamise. Mais 
M. Johnson est de l'Ouest; et, au risque de mé- 
contenter la Virginie, dont l'influence sur le Sud 
est connue, on l'a préféré à son concurrent. 
M. Van Biiren s'est prêté à la combinaison, Ta 
dirigée peut-être, parce qu'il aime mieux ris- 
quer le Sud que l'Ouest. 

Voilà donc où en est déjà l'Ouest. Quand on 
pense que l'instrument visible de ce progrès n'est 
autre que le bateau à vapeur, on conçoit qu'il y 
ait des hommes pour qui toute la politique soit 
comprise dans les améliorations matérielles et 
dans les intérêts qu'elles enfantent. 



XXII. 



LES VOIES DE COMMUNICATION. 



Buffalo (New-York) , 9 juillet i835. 

Le territoire des États-Unis se compose : 1<> des 
deux grands bassins intérieurs du Mississipi et 
du Saint-Laurent, qui courent, l'un du nord au 
midi vers le golfe du Mexique, l'autre du midi 
au nord vers la baie à laquelle il donne son nom ; 
2° à l'extérieur, du côté de l'est , d'un système 
de moindres bassins qui se déchargent dans 
l'Atlantique, et dont les principaux sont ceux 
du Connecticut , de l'Hudson, de la Délaware, 
de la Susquéhannah ; du Potomac, du James- 
River, du Roanoke, de la Santée, de la Sa- 
vannah, de l'Alatamaha. Les monts Alléghanys, 
que l'on appelle l'épine dorsale (bacÀ-6one) des 
Etats-Unis, à cause de leur forme régulièrement 
allongée dans le sens du continent, constituent 



30 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

une séparation naturelle entre les deux grands 
bassins intérieurs et le système des petits bassins 
de la côte orientale. 

A l'ouest, les vallées du Saint- Laurent et du 
Mississipi sont bordées par la Cordillière mexi- 
caine, qui prend le nom de Montagnes Ro- 
cheuses i^Rocfy Mountains), Au pied de cette 
chaîne s'étendent de vastes solitudes dépourvues 
de végétation, et que Ton représente comme de- 
vant rester toujours inhabitables pour l'homme , 
à l'exception de quelques oasis. 

En ce moment, la population anglo-américaine 
est presque toute à gauche du Mississipi. Il n'y 
a sur la rive droite qu'un État , l'un des moins 
importants de la Confédération, le Missouri, et 
un Territoire , celui d'Arkansas, qui doit, avant 
peu, être admis au nombre des membres de 
l'Union (1). 

La chaîne des Alléghanys est peu élevée ; elle 
atteint à peine la hauteur des Vosges, tandis que 
les Rocky Mountains dépassent les Pyrénées , et 
même les Alpes. 

Le système des Alléghanys, quoiqu'il n'atteigne 
qu une faible hauteur, repose sur une base fort 
large, environ 60 lieues à vol d'oiseau. Consi- 
déré dans son ensemble, il se compose d'une 
série de sillons séparés par autant de crêtes, et 

()) Vwiri U Note C à U 0a du Volume. 



LETTRE XXII, 31 

s'étendant uniformément d'un bout de la chaîne 
à l'autre, depuis les côtes de la Nouvelle-Angle- 
terre, où les montagnes sont baignées par la 
mer, jusqu'au golfe du Mexique, à l'approche 
duquel elles s'abaissent graduellement. Ces alter- 
natives de sillons et de crêtes forment sur la sur- 
face terrestre des rides disposées parallèlement 
les unes aux autres, et que l'on peut suivre sur 
lé terrain , sauf quelques interruptions , sur une 
longueur de quatre à cinq cents lieues. Les forma- 
tions géologiques sont disposées assez exacte- 
ment suivant ces rides, pour de longs intervalles; 
toutefois cette règle n'est pas absolue, car l'on 
voit assez souvent la même couche passer d'une 
ride à l'autre, en coupant la première sous un 
angle toujours très aigu. 

Malgré leur caractère général de régularité, 
les sillons compris entre ces rides ne sont pas 
des bassins hydrographiques, des vallées, quoi- 
qu'on leur en donne quelquefois le nom. Les 
fleuves, au lieu d'avoir leur lit creusé entre 
deux crêtes successives et d'aller ainsi jusqu'à 
la mer, affectent plutôt de passer d'un sillon 
à un autre , en profitant des endroits faibles des 
crêtes et en s'y faisant jour. Ces trouées sont 
d'un précieux avantage pour les communica- 
tions. Elles permettent aux routes , aux canaux 
et aux chemins de fer de tourner, en suivant les 
bords des fleuves, des hauteurs qu'il leur eût 



32 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

été presque impossible de franchir. De tous les 
passages de ce genre, le plus intéressant est ce- 
lui que le Potomac s'est ouvert à Harper s Ferry, 
à travers la crête appelée Montagne Bleue 
(^Blue Iiicige)yet que Jefferson, dans son enthou- 
siasme virginien , disait mériter le voyage à tra- 
vers l'Atlantique. 

Le territoire américain peut donc être partagé, 
sous le rapport hydrographique, en deux ré- 
gions distinctes, Tune à l'est, l'autre à l'ouest des 
Alléghanys; ou en trois, savoir: V la vallée de 
Mississipi ; 2° la vallée du Saint-Laurent avec les 
grands lacs; 3° le littoral de l'Atlantique. 

Cet immense pays peut aussi être divisé en 
Nord et Sud. Il a deux capitales commerciales, 
New -York et la Nouvelle - Orléans , qui sont 
comme les deux poumons de ce grand corps, 
comme les deux pôles galvaniques du système. 
Entre ces deux divisions, Nord et Sud , il existe 
des dissemblances radicales sous le rapport poli- 
tique et sous le rapport industriel (1). La consti- 
tution sociale du Sud se fonde sur l'esclavage; 
celle du Nord sur le suffrage universel. Le Sud 
est une immense ferme à coton avec quelques 
accessoires, tels que le tabac, le sucre, le riz. 
Le Nord sert au Sud de courtier pour vendre ses 
produits et pour lui procurer ceux d'Europe; de 

(1) Voir lettre xiy, tom. i. 



matelot pôur lui conduire son colon au-delà des 
mers; de fabritlâiU pour tous les ustensiles 
de ménage et d'agriculture^ pour les cotton- 
gins (1) et pour les machines à vapeur de ses su- 
creries, pour les meubles et les étoffes, et poin- 
tons les objets de consommation courante. Il 
l'alimente de blé et de salaisons. 

Il suit de là qu'aux États-Unis les grands tra- 
vaux publics doivent avoir pour objet : 

l"* De relier le littoral de l'Atlantique avec les 
pays situés à l'ouest des Alléghanys, c'est-à-dire 
•de rattacher les fleuves tels que l'Hudson, la 
Susquéhannah, le Potomac , le James-River, ou 
les baies , telles que celle de la Délaware ou de la 
Chésapeake, soit avec le Mississipi ou son affluent 
rOhio, soit avec le Saint-Laurent ou les grands 
lacs Érié et Ontario', dont le Saint-Laurent porte 
les eaux à la mer ; 

2" D'établir des communications entre la val- 
lée du Mississipi et celle du Saint-Laurent , c'est- 
à-dire entre l'un des grands affluents du Missis- 
sipi, tels que l'Ohio, l'Illinois , ou la Wabash, 
avec le lac Érié ou le lac Michigan , qui, de tous 
les grands lacs dépendant du Saint-Laurent, sont 
ceux qui s'avancent le plus vers le sud ; 

3" De faire communiquer entre eux le pùîe 

(1) C'est le nom de la machine qui sert à séparer le colon des 
gf&lnes dont il est mêlé et qui aulrelois claicnt péniblement 
tlirécs à main d'homme. 



II. 



3 



34 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

nord et le pôle sud de l'Union , New-York et la 
Nouvelle-Orléans. 

Indépendamment de ces trois grands systèmes 
de travaux qui, en effet, sont en construc- 
tion et même en partie exécutés , il existe des 
groupes secondaires de lignes de transport ayant 
pour objet, soit de faciliter l'accès des centres de 
consommation, soit d'ouvrir des débouchés à 
certains centres de production; de là résultent 
deux autres catégories : la première embrasse les 
divers ouvrages , canaux ou chemins de fer, qui 
partent des grandes villes comme centres , et 
rayonnent en tous sens autour d'elles ; la seconde 
comprend les travaux exécutés pour desservir 
certains cantons houillers. 



§ r. 

Joignes allant de test à V ouest des Jlléghanys. 

Les travaux dont on s'est à peu près exclusi- 
vement préoccupé dans les métropoles des Etats* 
Unis, qui ont absorbé et absorbent encore la 
majeure part de l'aUention des hommes d'Etat, 
des économistes et des hommes d'affaires, sont 
ceux qui ont pour objet de nouer des communi- 
cations entre l'Est et l'Ouest. 



lETTRE XXII. 35 

Il y a sur le littoral de l'Atlantique quatre mé- 
tropoles qui se sont long-temps disputé la su- 
prématie : ce sont Boston, New-York, Philadelphie 
et Baltimore. Toutes les quatre ambitionnaient 
le privilège du commerce avec les jeunes États 
qui s'élèvent sur les fertiles domaines de l'Ouest. 
Elles ont lutté avec des succès divers, et toujours 
avec une rare intelligence. 

Mais elles n'étaient pas également partagées en 
avantages naturels. Boston est trop au nord; il 
n'a pas de fleuve qui lui permette d'étendre 
les bras au loin vers l'Ouest ; il est cerné de tous 
côtés par un sol montagneux, à travers lequel 
toute communication rapide est difficile, tout 
travail dispendieux. Philadelphie et Baltimore 
sont bloquées par la glace à peu près tous les 
hivers; et cet inconvénient suffit pour compen-^ 
ser, au détriment de Baltimore (1), sa plus 
grande proximité del'Ohio, sa latitude plus cen- 
trale , la beauté de sa baie , longue de près de 
cent lieues, et bordée d'affluents innombrables 
la Susquéhannah, le Potomac, le Patuxent, le: 
Rappahanock, etc. Philadelphie est une ville 
mal posée ; Penn fut séduit par la beauté dui 
Schuykill et de la Délaware. Il lui sembla 

(i) Au moyen des bateaux à vapeur brise-glaces , cet inconvé- 
nient sera désormais singulièrement atténué dans les hivers or» 
dihaires. 



as ÎM VOIES DE (JOMMUNldAtïÔff. 

qu'âne ville bâtie dans la plaine crune lieue dé 
large, qui s'étend entre leurs eaux, y développe- 
rait admirablement la régularité de ses rues; 
qu'elle serait pourvue de magasins aux abords 
faciles, où des milliers de bâtiments pourraient 
à la fois charger et décharger. Il oublia d'assurer 
à sa ville un vaste bassin hydrographique ^ ca- 
pable de consommer les produits qu'elle eut tirés 
du dehors, et de lui expédier en retour les fruits 
de sa culture. Il ne fit pas reconnaître la Délav^^are, 
qu'il prit pour un grand fleuve , et qui ne l'est 
malheureusement pas. S'il eut fondé la ville de 
r amour fraternel aux bords de la Susquéhannah, 
elle eût pu long-temps soutenir la lutte contre 
New-York. 

Nev^-York, voilà la reine du littoral ! Cette ville 
occupe une île allongée entourée par deux fleu- 
res (la rivière du Nord et la rivière (1) de l'Est )^ 
où des navires de tout tonnage et en nombre in- 
fini peuvent venir à quai. Son port est à l'abri 
des gelées, excepté dans les hivers exceptionnels. 
Il est accessible , par tous les vents , aux petits 
navires; sauf par les vents de nord-ouest, il est 
toujours ouvert aux bâtiments les plus forts. 
New^-York a surtout l'inappréciable bonheur 
d'être assise sur un fleuve pour qui un cataclysme 
jîierveilleux et unique a creusé , au travers des 

(0 La rivière de l'Est est plutôt un bras do mer entre la terre 
in nie et la lon^rue île. 



LETTRE XXII. 3/ 

montagnes primitives , un lit uniformément pro- 
fond^ sans écueils, sans rapides, presque sans 
pente, qui coupe en ligne droite la masse la plus 
solide des Alléghanvs. La marée, faible comme 
elle est sur ces côtes (1), remonte l'Hudson jus- 
qu'à Troy, à 60 lieues de l'embouchure. Telle est 
la beauté du lit de ce fleuve , que l'on arme des 
baleiniers (2) à Pougkeepsie et à Hudson , qui sont, 
l'un à 30, l'autre à 45 lieues au-dessus de New- 
York, et que, sauf quelques courtes époques d'é- 
tiage, des goélettes, tirant 3 mètres d'eau, peu- 
vent, par toute heure de la marée, remonter à 
Albany et àTroy (55 et 57 lieues). 

Nev^-York est douée en outre d'avantages spé- 
ciaux sous le rapport de la population qui l'ha- 
bite. Colonie hollandaise dans l'origine , puis 
conquise parles Anglais, et voisine de la Nouvelle- 
Angleterre, elle offre un mélange des solides qua- 
lités du type saxon, du calme hollandais, et de 
la sagacité entreprenante des Puritains. Cette 

(i) A New-York, et en général sur toute la côte de rAllanliqne 
jusqu'en Floride, la marée n'est que de i'",5o à 2'". Elle est 
plus considérable au nord ; à Boston, elle est deo'^.ôo; sur 
les côtes de la Nouvelle-Ecosse et du New-Erunswick, dans la 
baie de Fundy, elle est de 10, i5 et même 20 mèli-es. A Brcs:!: 
elle est de 7 mètres ; à Sainl-Malo , de i5 mètres ; à Granviile 
de 14 mètres. 

(2) On sait que de tous temps les Anglo-Américains se sont 
adonnés à la pêche de la baleine. Le tonuage de leurs bàtiraenl§ 
baleiniers s'élève à i3o,0QO tonneaux , 



38 LES VOIES DE COlMMUiyrCATION. 

race croisée s'entend admirablement à utiliser 
tout ce que la nature a fait pour sa ville. 

A peine la guerre de l'Indépendance était-elle 
finie, que déjà les grands citoyens qui en avaient 
assuré le succès par leur patriotisme et leur cou- 
rage, préoccupés des richesses enfouies dans cet 
Ouest, alors inhabité, projetaient les moyens de 
s'en rapprocher par des canaux. S'il est vrai que 
la Prusse, du temps de Voltaire, ressemblât à deux 
jarretières posées sur le sol de l'Allemagne, du 
temps de Washington et de Franklin , il n'y a pas 
plus de cinquante ans , les Etats-Unis pouvaient 
être comparés à un étroit ruban jeté sur le litto- 
ral sablonneux de l'Atlantique. W ashington pro- 
jetait alors le canal, qui depuis a été commencé, 
d'après les plans de Fun de nos compatriotes, 
le général Bernard, et qui va chercher l'Ouest 
en remontant le Potomac; mais faute de capi- 
taux et d'hommes de l'art, ce qui de nos jours 
est devenu un bel et long canal, fut alors borné 
à quelques écluses autour des petites et des 
grandes chutes du fleuve (^little falls et great 
fàlls). A la même époque , les Pensylvaniens 
faisaient de vains efforts et dépensaient inuti- 
lement des sommes assez considérables pour 
canaliser le Schuylkill et le rattacher à la Sus- 
quéhannah. Dans l'État de New-York, on prélu- 
dait , par de petites coupures , quelques barrages 
et qiielques écluses, à de plus vastes concep- 



LETTRE XXII. 39 

tions(l). Les travaux entrepris alors et pendant les 
quinze premières années du xix* siècle, ne purent 
être menés à fin , ou furent sans résultats. Un seul 
ouvrage de quelque étendue fut , à cette époque, 
convenablement achevé ; c'est le canal de Midd- 
lesex qui part de Boston pour rejoindre, après 
un parcours de douze lieues, le fleuve Merri- 
mack au-dessus de Lowell (2). 

La guerre de 1812 trouva les États-Unis sans 
canaux, et à peu près sans bonnes routes. Ils ne 
connaissaient ^ en fait de communications , que 
la mer, leurs baies et les fleuves qui s'y jettent. 
Une fois bloqués par les flottes anglaises, ils ne 
purent plus communiquer, non seulement avec 
l'Europe et l'Inde, mais même entre eux, du Nord 
au Sud^ d'État à État, de ville à ville, de New-York 
à Philadelphie, par exemple. Leur commerce fut 
anéanti , et la source de leurs capitaux tarie. La 
banqueroute les frappa comn>e l'ange extermina- 
teur^ sans épargner une famille. 

(i) En 1792, rÉtat de New-York autorisa deux compagnies 
qui se proposaient, l'une de lier le lac Sénéca au lac Ontario 
l'autre d'opérer une jonction semblable entre l'Hudson et le lac 
Champlain (Tune FFestern, et l'autre Northern Inland Lock Na- 
vigation Company). Ces compagnies firent des travaux de peu 
d'importance. 

(2) Il est dû à M. Baldwin , père de M. L. Bald^v^in, aujour- 
d'hui Tun des plus habiles ingénieurs des États-Unis, qui a 
construit le bassin fermé de Charlestown près de Boston, et 
celui de Norfolk. 



iO LES VOIES DK COMMUjNJCxiTiON. 



PREiMIERE HGNE. 



Canal Erië, 



La leçon fut dure^ mais elle ne fut pas perdue. 
Les Américains, il faut leur rendre cette justice^ 
savent profiter des enseignements que la Provi- 
dence leur donne, surtout lorsqu'ils les ont payés 
cher. Le projet d'un canal entre New-York et le 
lac Erié; qui avait été déjà discuté avant la guerre, 
fut vivement repris après la paix. Un homme 
d'État, dont l'Amérique du Nord devra éternelle- 
ment bénir la mémoire, deWitt Clinton, sut faire 
partager à ses compatriotes sa noble confiance 
dans l'avenir de son pays, et, le 4 juillet 1817^ le 
premier coup de pioche fut donné. Malgré les si- 
nistresprédictions d'hommes renommés pour leur 
sagesse et leurs services^ malgré les avis du patriar- 
che vénéré de la démocratie, de Jefferson lui- 
même, au dire de qui il fallait attendre un siècle 
pour oser tenter vm pareil travail j malgré les 
remontrances "^de l'illustre Madison, qui écrivit 
qu'il y aurait folie à l'État de New-York d'entre- 
prendre , avec ses seules ressources , un ouvrage 
pour lequel tous les trésors de l'Union ne suffi- 
raient point, cet Etat, qui alors ne comptait pas 
une population de treize cent mille âmes, com- 
njenra uii canal long de cent quarante-six lieues 



LETTRE XXll. 41 

et demie (cle 4,000 m.); huit ans après, en 1825^ 
il l'avait achevé avec une dépense de 45,000,000 
ou 307,000 fr. par lieue. Depuis lors , il n'a pas 
cessé d'y ajouter des ramifications dont le réseau 
est presque terminé aujourd'hui. Cet Etat pos- 
sédera, dans le courant de 1836, deux cent qua- 
rante-sept lieues de canaux et dix-huit lieues de 
rigoles ou étangs navigables^ le tout exécuté aux 
frais de l'État, au prix de 65,000,000 fr., soit 
263,000 fr. par lieue de canal. 

Les résultats de ce travail ont dépassé toutes 
les espérances. La canalisation de l'Etat de New- 
York ouvrit un débouché aux fertiles cantons 
de l'ouest de l'Etat, jusqu'alors sans lien avec la 
mer et avec le monde. ]^e littoral des lacs Erié et 
Ontario se couvrit aussitôt de riches cultures 
et de belles villes. Jusqu'au fond du lac Mi- 
chigan , le silence des forets primitives fut in- 
terrompu par la hache des colons venus de New- 
York et de la Nouvelle-Angleterre. L'État d'Ohio^ 
que baigne le lac Erié, et qui n'avait de commu- 
nication avec la mer qu'au loin^ du côté du Sud, 
par leMississipi, en eutune autre, courte et rapi- 
de, par New-York, avec l'Atlantique. Le Territoire 
deMichigan se peupla; il a aujourd'hui 100,000 
habitants, et va passer au rang d'Etat. La circula- 
tion du seul canal Erié a excédé 400^000 tonnes 
en 1834, et aura dû approcher de 500,000 en 
1835. Avec un tarif modéré^ les péages des canaux 



42 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

de l'État de New-York produisent près de 8 mil- 
lions. La population de la ville de New-York s'est 
accrue de 80,000 âmes en dix ans, de 1820 à 
1830 (1). New-York est devenu le troisième, si- 
non le second port de l'univers , et la cité la plus 
peuplée du Nouveau -Monde. Quant à l'illustre 
Clinton, il vécut assez pour voir le triomphe de ses 
plans, mais non pour recevoir l'éclatante récom- 
pense que lui réservait la reconnaissance de ses 
compatriotes. Il mourut, le 11 février 1828, à 
l'âge de cinquante-neuf ans. Sans cette mort pré- 
maturée , il eût probablement été élu à la pré- 
sidence. 

Le canal Erié ne suffit plus au commerce qui 
vient s'y précipiter. Vainement les éclusiers , at- 
tentifs nuit et jour au cornet des bateliers , font 
la manœuvre des portes avec une célérité qui 
accuse la lenteur des nôtres. Il n'y a plus assez de 
place dans le canal, dont au reste les dimensions 
sont étroites(2). L'impatience du commerce, pour 

(i) L'accroissement de New-York est de plus en plus rapide : 
de i83o à i835, le chiffre de la population est monté de 200,000 
à 270,000. 

(2) Il y a 12 mètres de large à la ligne d'eau et i^jSo de pro- 
fondeur d'eau. Les écluses y ont 27™, 45 de long et S", 66 de 
large. Le caudl du Languedoc a 20 mètres de large et 2 mètres 
de profondeur, avec des écluses de 55 mètres sur 1 1 mètres au 
milieu, et 6'°,5o aux extrémités. Le canal de Bourgogne a 
i3'°,5o de large et i°*,6o de profondeur; ses écluses ont 
5o mètres sur 5™, 20. Le canal du Berry, l'un de nos canaux à 



LETTRE XXII. 43 

qui le temps est de l'argent, ne se contente plus 
d'une rapidité quadruple au moins de celle qui 
est usitée sur nos lignes navigables. Les mar- 
chandises de toute valeur et de tout poids, ainsi 
que les voyageurs, affluent à tel point, que, pour 
le transport des voyageurs seuls, en concurrence 
avec X^^packet-boats, des chemins de fer s'établis- 
sent sur les bords du canal. Il y en a un d'Albany 
à Schénectady, qui a six lieues et demie de long, 
et a coûté, quoique d'une exécution inférieure, 
la somme de 4 millions. Un second, qui sera 
achevé en i836, continue de Schénectady à Utica; 
il aura trente-et-une lieues et demie (1). Un troi- 
sième se construit de Rochester à Buffalo, par Ba- 
tavia et Attica; il aura une trentaine de lieues. 
Il est probable qu'avant peu, d'un bout à l'autre 
du canal, la ligne sera complète. 

Il se prépare une entreprise plus vaste : une 
compagnie, autorisée depuis trois ans, va enta- 
mer, au printemps prochain, l'exécution d'un che- 
min de fer de New-York au lac Erié, en traversant 

petite section, a lo mètres de large sur i™5o de profondeur, 
avec des écluses de 3o-46 sur 2-,7o. La plupart des canaux an- 
glais atteignent à peine les dimensions du canal du Berry. 

(i) La législature de l'État de New- York l'a autorisé sous la 
condition expresse qu'il ne ferait dautre transport que celui 
des voyageurs et de leur bagage personnel. Malgré cette clause 
restrictive . quand la souscription fut ouverte pour l'exécuter , 
on trouva sept capitaux pour un : le capital requis était de 
2,000,000 doll.i les souscriptions s'élevèrent à 14,000,000, 



44 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

ies comtés méridionaux de l'État de New-York. 
A cause des circuits nombreux auxquels la com- 
pagnie s'est astreinte, afin d'éviter des terrasse- 
ments coûteux ; cet ouvrage aura 190 lieues en- 
viron (1). 

Pendant ce temps, le Comité des canaux de 
l'Etat ne s'endort pas. Il vient de décider, à la 
date du 3 juillet, que toutes les écluses du canal 
seraient doublées, afin que les bateaux attendis- 
sent le moins de temps possible; et que les di- 
mensions en largeur et profondeur du canal se- 
raient agrandies de 50 p. 100 au moins, ce qui 
lui donnera une section plus considérable dans 
le rapport de 1 à 2 1/4; on pourrait dès lors y 
employer de plus grands bateaux, les mouvoir 
avec plus de vitesse, et, peut-être les remorquer à 
la vapeur. On estime que la dépense sera de cin- 
cjuante-cinq à soixante»cinq millions de francs. 

Enfin , pour maîtriser de plus en plus le com- 
merce de l'Ouest, et pour mieux percer son pro- 
pre territoire, l'État de New-York va entreprendre 
un nouvel embranchement au canal Erié (si l'on 
peut qualifier d'embranchement un ouvrage dont 
le développement total sera de 49 lieues), qui le 
mettra en communication avec l'Ohio. Il partira 
de l'importante ville de Rochester, la cité des 
meuniers, suivra la vallée de la rivière Génesée 

(i) Voir la Note ;; à la fin du Vulume. 



tÊÏTRî: XXÎÎ, 4S 

sV^leVànt ainsi cle 298 mètres, et i^edesdènflra de 
24 mètres pour atteindre à Olédn la rivière Allé- 
ahany, cent treize lieues au-dessus de e-.on con- 
fluent avec le Monongahéla à Pittsburg. D'Oléan 
à Rochester, le canal proprement dit aura qua- 
rante-deux lieues. L'Alléghany n'est naturelle- 
ment navigable que pendant quelques mois de 
Tannée. La distance totale de New-York à Pitts- 
burg par cette ligne sera de trois cent dir.-huit 

lieues. 

Aussitôt qu'il n'y eut plus de doutes sur le ra- 
pide accomplissement du canal Erié, Pbiladelphie 
et Baltimore sentirent que New-York allait deve- 
nir la capitale del'Union.L'esprit de rivalité excita 
chez elles l'esprit d'entreprise. L'une et l'autre 
voulurent avoir aussi leur route vers l'Ouest; 
mais Tune et l'autre avaient de grands obstacles 
naturels à surmonter. Grâce à l'Hudson , qui s'est 
frayé un passage au cœur de la région des mon- 
tagnes, la plus grande difficulté d'une communi- 
cation entre l'Ouest et le littoral de l'Atlantique, 
celle de franchir les crêtes des Alléghanys, se trou- 
vait vaincue pour New-York. Entre Albany, où 
commence le canal Erié, et Buffalo, où il débou- 
che dans le lac, il n y aplus de hautes montagnes. 
Le service que l'Hudson a ainsi rendu à New- 
York , Baltimore ne peut l'attendre du Pa- 
tapsco, ni Philadelphie de la Délaware. Ni l'une 
ni l'autre de ces villes ne saurait d'ailleurs abor- 



46 LF.S VOIES DE COMMUNICATION. 

der rOuest par le bassin des grands lacs autre- 
ment qu'à l'aide d'un long circuit; elles en sont 
trop loin. Il leur faut ainsi faire grimper leurs tra- 
vaux au niveau de cimes plus élevées, et les faire 
descend re ensuite plus bas , afin de les nouer à 

rohio. 

DEUXIÈME LIGNE. 

Canal de Pensylvanie. 

Ce que l'on appelle canal de Pensylvanie est 
une ligne longue de cent cinquante-huit lieues 
et un quart , partant de Philadelphie et se termi- 
nant à Pittsburg sur l'Ohio. Il fut commencé ^ 
concurremment avec d'autres ouvrages, aux 
frais de l'État de Pensylvanie, en 1826. Ce n'est 
pas absolument un canal. De Philadelphie^ un 
chemin de fer de trente-trois lieues (Columhia 
Railroad) va rejoindre la Susquéhannah. Au 
chemin de fer succède un canal de soixante-huit 
lieues et demie qui remonte^ en longeant la Sus- 
-quéhannah d'abord, et la Juniata ensuite, jus- 
qu'au pied des montagnes à Hollidaysburg. Pour 
passer d'Hollidaysburg à l'autre revers des mon- 
tagnes, on a établi un chemin de fer de quatorze 
lieues et un quart ( Portage Railroad) , avec de 
grands plans inclinés, dont la pente dépasse 
quelquefois un dixième (1), ce qui n'empêche 

(i) Le maximum des pentes que radministratiou des Ponts-et- 



LETTRE XXII. 47 

point les voyageurs cVy circuler. De Johnstown , 
extrémité occidentale de ce chemin de fer, un 
second canal de quarante -deux lieues s'étend 
jusqu'à Pittsburg. 

Cette ligne a l'inconvénient d'exiger trois 
transbordements^ l'un à Columbia, à l'extrémité 
du chemin de fer qui part de Philadelphie ; le 
deuxième et le troisième aux deux extrémités du 
chemin de fer du Portage. On peut en éviter un, 
au moyen de deux canaux établis par des com- 
pagnies, dont le premier, canal du Schuylkill, 
est latéral à la rivière du même nom (1); et dont 
l'autre^ canal de l'Union, opère la jonction entre 
le haut Schuylkill et la Susquéhannah. Par cette 
ligne, la distance de Philadelphie à Pittsburg est 
de cent soixante-douze lieues et un quart , c'est-à- 
dire de quatorze lieues plus longue que par le 
chemin de fer de Columbia. 

Le canal de Pensylvanie, commencé en 1826, 
a été terminé en 1834. L'État de Pensylvanie y 

chaussées autorise aujourd'hui est de j^^. Dans les éludes des 
grandes lignes, exécutées en France aux frais de l'Etat, on s'est 
généralement tenu au-dessous de 777 ; c'est aussi le maximum 
adopté sur le beau chemin de fer de Londres à Birmingham. Les 
pentes du chemin de fer de Paris à Saint-Germain ne dépassent 
pas TizZ' 

(1) C'est plutôt une canalisation de la rivière. On navigue 
tantôt dans le lit du fleuve, tantôt dans un canal proprement 
.dit, creusé sur les bords. Ce système est très fréquemment 
pratiqué aux États-Unis. 



48 tÈJi VOIES M éÔMMtîÇlCATÏÔI^f. 

a joint tm système de canalisation qui ombrasse 
toutes ies rivières importantes de l'État , et par^ 
ticulièrement la Susquéhannah , avec ses deux 
grandes branches du nord et de l'ouest ( North- 
Branch et JFest-B rancit) , ainsi que des travaux 
préparatoires à un canal qui doit relier Pittsburg 
à Érié, sur le lac du même nom, ville fondée 
jadis par nos Français du Canada, et appelée par 
eux Presqu'île. En résumé, la Pensylvanie a exé- 
cuté deux cent quatre-vingt-neuf lieues et demie 
de chemins de fer et de canaux, dont quarante- 
sept lieues et un quart de chemins de fer, et deux 
cent quarante-deux lieues et un quart de canaux, 
moyennant une dépense de 123 millions (1), qui 
se répartit ainsi : 

Moyenne générale par lieue 424^000 fr. 

Coût d'une lieue de chemin de fer. 587,000 

Coût d'une lieue de canal 392,000. 

C'est beaucoup plus cher que les travaux de 
l'État de New-York , quoique les dimensions des 
ouvrages soient les mêmes , et que les difficultés 
naturelles ne fussent pas beaucoup plus grandes 
d'un côté que de l'autre. Ce résultat vient de ce 
que les travaux ont été mal conduits en Pensylva- 
nie. Les Pensylvaniens ont manqué d'un Clinton 
pour les diriger. Les maximes d'une économie 
mal entendue, imposées aux Commissaires des ca- 

(i) Non compris le service des intérêts desemy-Tunts contracte'* 
pour les travaux publics. 



LETTrxî: XXI f, 49 

naiix par la législature, ne leur permii-ent pas 
de s'assurer les services d'ingénieurs capables. En 
résumé, pour avoir voulu épargner, tous les ans, 
quelques milliers de dollars en honoraires, on a 
dépensé des millions à, refaire ce qui avait été 
mal fait, ou à mal faire ce que des gens plus ha- 
biles eussent bien confectionné à plus bas prix. 

TROISIÈME LIGNE. 

Chemin de fer de Ballimore à VOhio. 

Baltimore pouvait , encore moins que Phila- 
delphie, penser à un canal continu jusqu'à l'Ohio. 
Voulant, dans l'origine, éviter les transborde- 
ments qui s'opèrent sur le canal de Pensylvanie, 
les Baltimoriens se décidèrent à un chemin de fer 
qui devait s'étendre de leur ville à Pittsburg ou 
à Wheeling^ et dont la longueur devait être de 
cent lieues. Il est maintenant achevé sur un dé- 
veloppement de trente-quatre lieues, et aboutit à 
Harper's Ferry sur le Potomac. Il a été entrepris 
par une compagnie qui paraît avoir renoncé à le 
pousser plus avant. Il doit se lier désormais au 
canal de la Chésapeake à l'Ohio , dont je dirai 
\m mot tout à l'heure, comme le chemin de fer 
de Columbia, en Pensylvanie , se lie au canal laté- 
ral à la Susquéhannah qui le continue de Co- 
lumbia à HolHdaysburg. Il est probable qu'à l'ap- 



50 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

proche de la crête des Alléghanys , le canal qui , 
lui aussi, devait être poursuivi à tout prix , cédera 
à son tour la place au chemin de fer, malgré les 
plans primitifs, jusqu'en bas du versant occi- 
dental des montagnes, et qu'ainsi les choses au- 
ront lieu, dans le Maryland, à peu près comme 
en Pensylvanie (1). 

QUATRIÈME LIGNE. 

Canal de la Chésapeake à POhio, 

La pensée qu'avait nourrie Washington d'éta- 
blir un canal latéral au Potomac, que l'on pro- 
longerait un jour à travers les montagnes jusqu'à 
rOhio , fut reprise aussi quand l'État de New- 
York eut appris à l'Amérique qu'elle était mûre 
pour les plus gigantesques entreprises de travaux 
publics. M. John QuincyAdams, alors Président 
des États-Unis, favorisa ce projet de toutes ses 
forces. A cette époque, il n'était pas encore admis 
en principe que le Gouvernement fédéral n'a 
pas le droit de s'immiscer dans les travaux pu- 
blics. La vieille idée que caressait Washington , 
de faire de la capitale politique de l'Union une 
grande cité, souriait aussi à M. Adams et à ses 
amis. Le canal de la Chésapeake àl'Ohio fut donc 

(i) Voir U Note 8 à la fin du Volume. 



LETTRE XXIT. 51 

résolu, et une compagnie fut autorisée à cet effet. 
Le Congrès vota une souscription d'un million 
de dollars (5,333,000 fr.). La ville de Washing- 
ton, sans commerce, sans industrie, avec sa po- 
pulation de 16,000 habitans, souscrivit pour la 
même somme. Les petites villes du district fédé- 
ral , Alexandrie et Georgetown, qui, à elles 
deux, avaient aussi 16,000 habitans, fournirent 
ensemble un demi -million de doU. Les États 
de Virginie et de Maryland, versèrent, l'un 
250,000 dollars, l'autre 500,000. Il y eut pour 
600,000 doll. de souscriptions particulières. Les 
travaux commencèrent le 4 juillet 1828. L'an- 
née prochaine, au moyen d'une somme d'environ 
douze miUions de francs, que l'État de Maryland 
vient de pi:éter à la compagnie , ce bel ouvrage 
serapoussé jusqu'au pied des montagnes, au sein 
des gîtes charbonniers de Cumberland. Il aura 
alors une longueur de soixante-quatorze lieues 
trois quarts, et aura coûté 33,000,000 fr., soit 
par lieue 442,000 fr. L'exécution en est hardie, 
et supérieure à celle des canaux précédents. Ses 
dimensions sont plus considérables que celles ha- 
bituellemment usitées, dans le rapport de 150 
à 100; ce qui lui donne une section plus grande 
dans le rapport de 225 à 100. 



S2 ÎKS VOÏKS DE tOMMUNtCATlOî^. 

ClNQUlîiAfË LIGNE. 
Canal du James-River au Kanawha. 

Enfin, l'État de Virginie , jadis le premier de la 
confédération , aujourd'hui tombé au quatrième 
rang et dépassé par l'Ohio, qui n'existait pas lors 
delà guerre de l'Indépendance, s'est piqué d'hon- 
neur et a résolu de profiter des enseignements qui 
lui étaient descendus par degrés des Etats du 
Nord. Une compagnie , dont les ressources se 
réduisent à peu près aux souscriptions de l'Etat 
et de Richmond , sa capitale, va y ouvrir un ca- 
nal de l'Est à l'Ouest. Le James-River, l'un des af- 
fluents de la baie de Chésapeake, est praticable 
pour des bâtiments de 200 tonneaux jusqu'au 
pied du plateau sur lequel Richmond est déli- 
cieusement situé. A l'est des montagnes, le canal, 
parti de Richmond, longera le cours du James- 
River. Il descendra, à l'ouest, le long du Ka- 
nawha, l'un des affluents de l'Ohio, et y débou- 
chera , à Charlestown , où commence la navigation 
à vapeur. On traversera la crête des Alléghanys 
tiu moyen d'un chemin de fer d'une soixantaine 
de lieues. Il y en aura environ cent de canal 
proprement dit. 

L'État de la Caroline du Sud , ému par Texem- 
j)le des Virginiens, s'occupe d'un immense che- 



LETTRE XXII. 53 

niiii de fer qui irait de Charlestovvn à Cincinnati 
sur rOhio ; mais l'on n'en est encore qu'aux 
études. Les habitants de Cincinnati sont enthou- 
siastes de cette idée (1). 

la Géorgie rêve aussi un grand chemin de fer 
qui rattacherait la rivière Savannah au Mississipi , 
à Memphis (Tennessee); mais ce n'est encore qu'un 
projet très vaporeux (2). 

La Caroline du Nord ne fait rien et ne projette 
rien. Si jamais elle s'enrichit, ce ne sera pas 
qu'elle aura saisi la fortune à la course, ce sera 
que la fortune sera venue la chercher dans 
son lit. 

SIXIÈME LIGNE. 
Canal Richelieu. 

Les Canadiens établissent, sur leur territoire, 
un canal qui complétera une autre communica- 
tion entre l'Est et l'Ouest , c'est-à-dire entre 
l'Hudson et le Saint-Laurent, entre New -York 
et Québec. La grande fissure en ligne droite, qui 
forme à l'Hudson un si beau Ht, entre New-York 
et Troy, s'est prolongée beaucoup au-delà. 
Elle se continue, toujours dirigée au nord, jus- 
qu'au Saint-Laurent^ par le lac Champlain, qui 
occupe une longue et étroite dépression an 

(t) Voir la Note 9 à la fin du Volume. 
(9) Voir la Note 10 à la fin du Volume, 



54 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

milieu des montagnes , et par la rivière Riche- 
lieu. Entre le lac Champlain et l'Hudson, l'on n'a 
à traverser qu'une crête élevée de 39'",75 au- 
dessus de l'Hudson , et de 16",45 au-dessus du 
lac. La rivière Richelieu, qui sort de l'extré- 
mité opposée du lac, et qui se décharge dans le 
Saint-Laurent , est interrompue par des rapides. 
On y achève, sur une longueur de quatre lieues 
trois quarts, un canal latéral établi sur de 
belles dimensions (1), qui sera livré au com- 
merce avant un an; il aura coûté 1,870,000 fr., 
ou 394,000 fr. par lieue. La distance de New- 
York à Québec, par les canaux et les fleuves, 
sera de cent quatre-vingt-dix lieues. 

Un chemin de fer, actuellement en construc- 
tion, qui part de Saint-Jean, où commencent, du 
côté du lac , les rapides de la rivière Richelieu , 
et qui doit se terminer au village de la Prairie, 
sur le Saint-Laurent , vis-à-vis de Montréal, après 
un parcours de six lieues et demie, fera, pour 
cette dernière ville , ce que le canal précédent 
doit faire pour Québec. Il coûtera très peu , en- 
viron 123,000 fr, par lieue, ou en tout 800,000 fr. 
L.a distance de New- York à Montréal sera ainsi 
ae cent quarante-cinq lieues. 

(>) lia 19"», 5o de large à la ligne d'eau , i",8o de profondeur. 
Les écluses ont 36"", 5o de long sur y^'jao de large. Il doit être 
praticable pour les goélettes du lae. 



LETTRE XXII. 



55 



§11. 

Communications entre la vallée du Mississipi et 
celle du Saint-Laurent. 

Il n'existe entre ces deux vallées aucune chaîne 
de montagnes. Le bassin des grands lacs , dont 
les eaux réunies forment le Saint-Laurent , n'est 
séparé du bassin du Mississipi que par un con- 
trefort des Alléghanys, descendant de l'est à 
l'ouest, dont la plus grande hauteur au-dessus 
des lacs est à peine de 1 50 mètres, et qui s'abaisse 
rapidement vers l'ouest, au point de ne plus être 
élevé , sur les bords du lac Michigan , que d'un 
petit nombre de mètres. Durant la saison des 
pluies qui gonflent les ruisseaux et emplissent 
les marais du point de partage , nos Français du 
Canada passaient en pirogue du lac Michigan 
dans la rivière des Illinois (1). Ce contre-fort oc- 
cupe en largeur ce qui lui manque en hauteur. 
Ce n'est point une crête, c'est un plateau qui se 
confond graduellement par des pentes douces 
avec les plaines qui l'entourent. Son faîte aplati 
est rempli de marécages, et offre ainsi de grandes 

(i) Uft suivaient la mière des Plaines. 



5(> LES VOIES DE C0M3IUNlC.iT10I\'. 

facilités d'alimentation pour les canaux qui au- 
raient à le traverser. Vers Touest, là où il est à 
peu près au niveau du sol , il offre souvent le 
caractère général d'aridité qui appartient aux 
Prairies avec lesquelles il se confond. 

PREMIÈRE LIGNE. 

Canal àf Ohio. 

Entre les deux vallées il n'y a d'achevée encore 
qu'une grande communication. C'est le canal de 
l'État d'Ohio qui traverse cet État du nord au 
sud , et s'étend de Portsmouth sur le fleuve Ohio, 
à Cléveland, petite ville toute neuve, née aux 
bords du lac Érié depuis l'établissement du canal. 
Il a cent vingt-deux lieues de long, et a coûté 
22,720,000 fr., soit 186,000 fr. par Heue.Ce prix 
est très bas; cependant toutes les écluses sont 
en pierre de taille. Il est vrai que le terrain était 
éminemment favorable. 

Cet ouvrage a été exécuté aux frais de l'État 
d'Ohio qui l'entreprit à la même époque où la 
Pensylvanie et Baltimore se jetaient , à la suite 
de New-York , dans les travaux publics. Ce jeune 
État, avec sa population de cultivateurs, qui ne 
comptait pas dans son sein un seul homme de 
l'art, dont les citoyens les plus éclairés n'avaient 
jamais vu d'autre canal que celui de Nev^-York 



LETTRE XXI 1. 57 

au lac Elrié^ a pu, avec l'aide de quelques ingé- 
nieurs de second ordre empruntés à l'État de 
New --York, exécuter un canal plus long que le 
plus long canal de France, avec plus d'intelligence 
et d'habileté que n'en a déployé la Pensylvanie, 
malgré les lumières dont Philadelphie abonde. 
Il y a, dans cette population agricole de l'Ohio, 
presque toute originaire de la Nouvelle -Angle- 
terre, un instinct des affaires, une sagacité pra- 
tique et une aptitude à faire tous les métiers sans 
les avoir appris, que l'on chercherait en vain 
dans la population anglo-germanique de la Pen- 
sylvanie. Les législateurs, sous la direction de 
qui se sont exécutés les travaux publics dans 
l'un et l'autre État, étaient, comme cela se ren- 
contre ordinairement aux États-Unis, l'image par- 
faite de la masse qui les avait nommés, avec 
ses quaUtés et ses défauts. Les Commissaires des 
canaux de l'État d'Ohio joignaient à un beau dés- 
intéressement un bon sens admirable ; c'est à eux 
que doit revenir la majeure part de la gloire d'a- 
voir conçu le canal d'Ohio ;, de l'avoir tracé et 
fait exécuter. C'étaient des avocats et des agricul- 
teurs, qui se mirent à faire des canaux tout natu- 
rellement , sans efforts, et sans soupçonner qu'en 
Europe on n'ose se charger de pareils travaux, 
à moins de s'y être préparé par de longues études 
scientifiques. Aujourd'hui, dans cet État, établir 
des canaux n'est plus un art, ce n'est qu'un mé- 



58 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

tier. La science de la canalisation s'y est vulga- 
risée. Le premier venu, dans les bar-rooms^ vous 
exposera, en prenant un verre de whiskey, com- 
ment s'alimente un point de partage et comment 
se fonde une écluse. Tous nos mystères des Ponts- 
et-Chaussées sont ici tombés dans le domaine pu- 
blic, à peu près comme les méthodes de la géo- 
métrie descriptive que nous retrouvons dans les 
ateliers , où elles se perpétuaient par tradition , 
bien des siècles avant que Monge ne leur donnât 
la sanction de la théorie. 

J'ai déjà dit que les États d'Ohio, d'Indiana et 
d'Illinois, formaient un grand triangle, tout en- 
tier compris dans la vallée du Mississipi, à l'ex- 
ception d'une étroite langue de terre qui borde 
les lacs, et appartient, par conséquent, au bassin 
du Saint-Laurent. La pente générale du terrain 
y est du nord au sud ; les cours d'eau y sont gé- 
néralement dirigés dans ce sens ; c'est particuliè- 
rement vrai pour les grands affluents de l'Ohio 
et du Mississipi. Cette disposition des vallées se- 
condaires n'est pas moins favorable que la con- 
figuration et l'humidité du plateau , qui sépare les 
deux bassins , à la création de beaucoup de voies 
de communication, de canaux surtout, entre 
l'Ohio ou le Mississipi, et les lacs d'autre part. 



LETTRE XXII. ^^ 

DEUXIÈME LIGNE. 

Canal Miami, 

L'État d'Ohio a exécuté un canal qui, partant 
de Cincinnati sur l'Ohio, va au nord jusqu'à Day- 
ton, sous le nom de canal Miami. Il a vingt-six 
lieues et demie de long, et coûte 5,227,000 f., ou 
1 97,000 fr. par lieue. A l'aide d'une donation de 
terres de la part du Congrès, à laquelle l'Etat 
ajoutera ses propres ressources, on le prolonge 
jusqu'à la Rivière Folle {Mad Rii^er), et de là jus- 
qu'à Défiance, sur la Maumée, jadis forteresse 
bâtie par le général Wayne, à la suite de sa cé- 
lèbre victoire contre les Indiens. La Maumée, que 
les Français appelaient Miami des lacs, est l'un 
des principaux tributaires du lac Erié; l'Etat 
d'Ohio se propose de la canaliser. De Dayton à 
Défiance, le canal aura cinquante lieues et un 
quart. La dépense est estimée à 1 1 millions^ ou à 
219,000 fr. par lieue. 

TROISIÈME LIGNE. 
Canal de la TVabash. 

L'État d'Ohio et celui d'Indiana ont entrepris 
de concert, moyennant une donation de terres 



60 LES VOIES DE COiUMUjVICATlOJN'. 

de la part du Congrès (1), un canal qui joindra 
la Wabash , l'un des affluents de l'Ohio , avec la 
Maumée. La majeure partie du canal s'étendra 
parallèlement aux deux rivières, ou dans leur 
lit. L'ouvrage aura en tout quatre-vingt-quatre 
lieues, dont cinquante-quatre dans l'État d'In- 
diana, et trente dans celui d'Ohio. Une tren- 
taine de lieues du contingent de l'Indiana sont 
déjà exécutées latéralement à la Wabash. L'Ohio 
n'a pu ouvrir encore les travaux sur son terri- 
toire. Par suite d'un mauvais système de délimi- 
tation (2), la Maumée, dont tout le cours est 
dans l'Etat d'Ohio , aurait son embouchure sur le 

(i) Le système de ces donations en faveur des travaux publics, 
consiste généralement à diviser le terrain à droite et à gauche de 
la ligne du canal à établir, en sections d'un mille (1,609™) ^^ 
long sur cinq (deux lieues) de profondeur. De deux sections du 
même côté, le donataire en prend une ; l'autre reste la propriété 
des Etats-Unis. On fait la même opération sur chaque rive. En 
outre , il arrive quelquefois que le Congrès accorde aux États qui 
exécutent des travaux publics, un certain nombre d'acres à choi- 
sir dans le domaine fédéral situé sur leur territoire. 

(2) Il n'est personne qui, en jetant les yeux sur une carte des 
États-Unis, n'ait été frappé de ces frontières en lignes droites, 
perpendiculaires les unes aux autres , qui terminent l'un ou plu- 
sieurs côtés de la plupart des États. Ce système de limiter un 
territoire par les méridiens et les parallèles, est absurde. 11 
exige une quantité infinie de travaux géodésiques qui n'ont pas 
é!é faits et ne le seront pas de long-temps. Les méridiens et 
les parallèles peuvent servir à diviser le ciel ; pour la terre , il n'y 
a de limites raisonnables que le cours des fleuves ou la ligue du 
versant des eaux dans les chaînes de montagnes. 



LETTRE XXIt. Gî 

sol du futur Étal de Michigan. L'État d'Oliio ré- 
clame contre cette disposition. Le Michigan tient 
bon. Des deux côtés on a voté des fonds pour 
les frais de la guerre, et l'on a armé. 11 y a même 
eu un commencement d'hostilités entre les deux 
puissances; l'intervention du gouvernement fé- 
déral a pourtant décidé les parties à un armistice. 
Dans cette querelle, l'Ohio a pour lui la raison; 
mais le Michigan invoque en sa faveur le texte 
formel des lois. Il est probable que le Congrès, 
en élevant le Michigan au rang d'État, lui enlè- 
vera le lambeau de terre que l'Ohio veut avoir , 
et qu'il lui importe tant de posséder (1). Dans 
l'incertitude, l'Ohio a sursis à l'exécution de ses 
travaux de canalisation, qui donneraient à l'em- 
bouchure de la Maumée une importance qu'elle 
n'a pas encore. 

QUATRiiiME LIGNE. 

Canal Mich'.^iVri. 

Il est question , depuis long-temps, d'un canal 
qui, de Chicago, à l'extrémité méridionale du lac 
Michigan , irait vers la rivière des Illinois , et se 
terminerait au point où commence la navigation 
à la vapeur sur ce beau cours d'eau , c'est-à-dire 

(i) Voir la Noie 1 1 à la l[in du Volume. 



62 LES VOIES DE COMMUIVICATION. 

au pied de ses cataractes. Le canal serait, dit-on, 
fort aisé à établir ; moyennant une tranchée de 
T'^jôO au maximum, le bief de partage pour- 
rait être abaissé au niveau du lac Michigan , qui 
alors servirait de réservoir au canal. Il aurait 
trente-cinqlieues delong;il traverserait ce terrain 
plat ou légèrement ondulé, dépourvu d'arbres, qui 
porte encore le nom de Prairies que lui donnè- 
rent les colons français du Canada. Il est ques- 
tion de le creuser sur des dimensions plus consi- 
dérables que celles des canaux ordinaires des 
Etats-Unis, afin qu'il soit accessible aux bâtiments 
à voile qui naviguent sur les lacs , ou même aux 
bateaux à vapeur. 

C'est un des plus utiles ouvrages qu'il y ait 
à entreprendre dans le monde entier (1). 

CINQUlilME LIGNE. 

Le canal que l'Etat de Pensylvanie a commencé 
entre l'Ohio et la ville d'Erié, sur une longueur 
de quarante-et-une lieues et demie , et pour 
l'alimentation duquel il a déjà exécuté des tra- 
vaux préparatoires considérables, autour du petit 
lac Conneaut, créerait une autre communication 
par eau très courte, entre le bassin du Mississipi 
et celui du Saint-Laurent. 

(i) Voir la Note 12 à la fin du Volume. 



LETTRE XXII. 63 



LIGNES DIVERSES. 



Enfin, deux canaux, dont la construction va 
commencer, doivent lier le canal d'Ohio avec les 
travaux de l'État de Pensylvanie à Pîttsburg, et, 
par conséquent, ouvrir des relations nouvelles 
entre le Mississipi et le Saint-Laurent. L'un est le 
canal du Beaver et du Sandj\ il commence au 
confluent du Gros -Beaver {Bi§ Beaver^ avec 
rohio , suit rOhio jusqu'àrembouchure du Petit- 
BesiY er ÇLittle Beauer), remonte la vallée de celui- 
ci, passe dans la vallée du Sandy, et la suit jusqu'à 
ce qu'il rencontre le canal d'Ohio à Bolivar. Il aura 
trente-six lieues et un quart. De Bolivar à New- 
York, on estime qu'il y a , par le canal d'Ohio, le lac 
Erié,le canal Erié et l'Hudson, trois cent quatorze 
lieues. Moyennant le nouveau canal , il n'y aura 
plus que deux cent cinq lieues de Bolivar à Phila- 
delphie , c'est-à-dire à la mer. 

L'autre est le canal du Mahoning. Il partira 
d'Akron sur le canal d'Ohio , suivra la vallée du 
Petit- Cuyahoga, puis celle du Mahoning, l'un des 
affluents du Gros-Bea ver, et enfin le Gros-Beaver 
lui-même jusqu'à rOhio. Ce canal aura à peu près 
trente-six lieues de long. D'Akron au fleuve Ohio, 
la distance sera de quarante-six lieues et demie. 
Le terrain peu accidenté du massif des États 
d'Ohio^ d'Indiana et d'iUinois, ne se prête pas 



64 LES VOIES DE dOMMtJNICiATIÔJN^, * 

moins à l'exécution des chemins de fer qu'a celle 
des canaux. Les capitaux étant rares sur ce sol à 
peine défriché, il s'y est présenté jusqu'à ce 
jour, en matière de travaux publics, peu de 
compagnies sérieuses. Toutefois, les compagnies 
financières qui ont précédé partout celles des 
canaux et chemins de fer, commencent à y pro- 
spérer et à s'y asseoir; leur succès présage le dé- 
veloppement des autres. A défaut des compa- 
gnies , les États sont là pour se charger des plus 
vastes entreprises. L'Américain de l'Ouest n'est 
pas moins entreprenant que celui de l'Est. En 
ce moment, je ne connais qu'un chemin de fer 
en construction au - delà de l'Ohio , et il ne 
paraît pas que les travaux y soient poussés avec 
activité : c'est celui qui doit aller de Dayton sur 
le canal Miami, à Sandusky, sur la baie de ce 
nom dans le lac Erié. Il aura soixante-et-une lieues 
et demie. Beaucoup d'autres ont été projetés. La 
législature d'ïndiana en fait étudier un qui tra- 
verserait cet Etat du sud au nord, depuis New- 
Albany sur l'Ohio, vis-à-vis deLouisville, jusqu'au 
lac Michigan, en passant par Indianapolis (1). 

Le canal de Rochester à Oléan (2) établira aussi 
une jojiction entre la vallée du Mississipi et celle 
du Saint-Laurent. 

(i) Voir la Noie i3 à la fin du Volume. 
;2) Voir jîlus haut . j^agc 44- 



■^ 



LETTRE XX f(, 65 

Améliorations apportées au cours du Mississipi , 
de rOhio et du Saint-Laurent. 

Alix travaux compris dans cette division se 
rattachent naturellement ceux qui ont été exécu- 
tés dans les lits des fleuves eux-mêmes. 

Le Mississipi est , sous le rapport de la naviga- 
bilité , le beau idéal des fleuves. Depuis Saint- 
Louis jusqu'à la Nouvelle-Orléans^ sur une dis- 
tance de quatre cent cinquante lieues, il y a toute 
l'année de l'eau pour des bateaux à vapeur de 
trois cents tonneaux. Il roule ses eaux sales et 
boueuses dans un fossé toujours profond, mal- 
gré ses nombreux circuits , large communément 
de 800 à 1,000 mètres, quelquefois agrandi par 
des îlots plats et boisés. Le chenal y est libre de 
bancs de sable. Il offre cependant des dangers 
redoutables au marinier inexpérimenté : ce sont 
les arbres de dérive dont il a déjà été fait men- 
tion (1) , et pour l'enlèvement desquels le gou- 
vernement fédéral tient en activité deux bateaux 
à vapeur, V Héliopolis et VArchimède^ d'une con- 
struction toute particuHère , à l'aide desquels on 
les arrache et on les débite, à la scie , en tronçons 
in offensifs. 

Le capitaine Shiève, qui a le comnianderaent 

(l) Lellré \\\. 



66 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

de ces bateaux à vapeur , et qui en a inventé le 
mécanisme, a été chargé aussi d'établir dans 
rOhio quelques barrages submersibles , à pierre 
perdue, qui y ont en effet élevé le niveau de l'eau, 
fort basse tous les ans pendant un long étiage. 
Il est actuellement occupé, avec une flottille de 
bateaux à vapeur, à rouvrir le lit de la Rivière- 
Rouge, l'un des grands affluents du Mississipi 
(rive droite) , que des radeaux de bois de dérive 
ont encombré sur une distance de près de soixante 
lieues. 

A Louisville, l'Ohio, dont la pente est ordi- 
nairement fort douce , descendant de 7'",46 
dans l'espace de 3,200 mètres , se trouve im- 
praticable pour les bateaux à vapeur, excepté 
à l'époque des plus hautes eaux. Le canal de 
Louisville à Portland a été établi par une com- 
pagnie, pour tourner cette cataracte. Il a 3,200 
mètres, et a coiàté 4 millions. Il reçoit les plus 
grands bateaux à vapeur (1), moyennant un droit 
de péage qui , pour YHeJuy-Clay, est de 906 fr. 
35 c; et, pour YUncle-Sam , de 1,000 fr. 32 c. 
On a proposé au Congrès de l'acheter et d'y 

(r) 11 y a 15°*, 32 de largeur au plafond ; la largeur à la ligne 
d'eau varie avec la hauteur de l'Ohio. A fleur de terre, le canal, 
qui est très profond ( 12'", 76) , a 61 mètres de large. Les écluses, 
au nombre de trois, ont 55'", 4» sur i5'",22. ha Méditer ronean 
est le seul de tous les bateaux à vapeur de l'Ouest qui ue puisse 
pas y eutrer. 



LETTRE XXII. 67 

rendre le passage gratuit. L'importance de la na- 
vigation de rohio justifierait cette dépense. 

Le Saint-Laurent diffère essentiellement du 
Mississipi. Au lieu d'eaux bourbeuses , il épanche 
des flots d'un bleu invariablement limpide. 
Le Mississipi traverse un pays uniformément 
plat, inhabité et inhabitable, dont le sol n'est 
que du sable , ou plutôt de la boue détrempée 
par les débordemens du fleuve; où l'on cher- 
cherait vainement une pierre grosse comme le 
poing ; où, toutes les cent lieues à peine, apparaît 
un monticule à l'abri des inondations, sur le- 
quel des populations blêmes luttent sans succès 
contre les émanations pestilentielles des marais 
d'alentour : le Saint-Laurent sillonne une contrée 
accidentée, montagneuse, escarpée même, fer- 
tile dans les fonds, salubre partout, et parsemée de 
florissants villages qui attirent de loin les regards 
du voyageur, avec leurs maisons blanchies à la 
chaux une fois Fan, et leurs églises à la française 
dont les clochers sont recouverts de fer-blanc. 
Le Mississipi a, comme le Nil, son débordement 
annuel. Il en a même deux; mais celui du prin- 
temps est de beaucoup le plus considérable. Le 
Saint-Laurent , grâce à l'immensité des lacs qui 
lui servent de réservoir et de régulateur, se 
tient toujours au même niveau; les variations 
extrêmes y sont de 50 centimètres. Le Saint- 
Laurent , par la beauté de ses eaux ^ par leur vo^ 



68 tES VOIES DE COMMUICICA'ï'IÔîr. 

lume prodigieux , parle pays qu'il arrose, parles 
groupes d'îles dont il est parsemé^ doit être aux 
yeux d'un artiste le plus admirable fleuve de 
l'univers; mais aux yeux d'un commerçant son 
mérite est moins qu'ordinaire. Sous seseaux trans- 
parentes se cachent mal de nombreux écueils. 
La navigation y est interrompue parles cataractes 
du Niagara d'abord , et ensuite , depuis sa sortie 
du lac Ontario jusqu'à Montréal^ par un grand 
nombre de rapides, plans inclinés ou rochers. Il 
n'y a qu'un Indien ou un Français qui osent le 
descendre sans interruption sur leur pirogue, 
à partir du lac Ontario. Les plus forts bateaux 
à vapeur du monde échoueraient, sur quelques 
points ;, à le remonter. 

L'esprit d'émulation qui s'est emparé de tous 
les États de l'Union américaine, s'est étendu à la 
population anglaise qui, laissant aux Français 
le bas du fleuve, s'est établie dans le Haut-Canada. 
Les habitants de cette province ont pensé que, si 
la chauie interrompue par les cataractes et les 
rapides pouvait être renouée , une foule de pro- 
duits agricoles qui s'écoulent vers le Mississipi 
ou vers les canaux de la Pensylvanie et de New- 
York , auraient un débouché plus commode par 
le Saint-Laurent , et que les étoffes et les qniji- 
cailleries anglaises, en entrepôt à Montréal et à 
Québec, choisiraient de préférence la même 
joute pour aller t^'oll^ er les États de l'Ouest. Un 



LETTRE XXII. C9 

premier canal (canal Welland) a donc élé exé- 
cuté autour des chutes du Niagara , à l'effet de 
rétablir la communication entre le lac Érié et le lac 
Ontario. Il a onze lieues et un quart; sans compter 
huit lieues de rigoles navigables. Il est praticable 
pour les goélettes de 100 à 120 tonneaux, qui 
font le commerce des lacs, et a coûté 1 1,000,0001., 
fournis presque en totaUté par la province du 
Haut-Canada ; le Bas-Canada et la Métropole y 
ont contribué pour une faible part. 

Puis on a fait une étude du cours du fleuve, et 
l'on a reconnu que les passes impraticables à la 
remonte pour des bateaux à vapeur tirant 2'",70, 
ou 3 mètres d'eau, ne formaient en tout que 
treize lieues , réparties , à peu près par portions 
égales, entre les deux provinces. Le Haut-Canada, 
qui compte à peine 250,000 habitants, sans 
villes importantes, sans capitaux, a fait tracer 
sur la plus grande échelle (1) les plans d'un 
canal latéral au fleuve , le long de chacun des 
rapides, et en ce moment il en exécute à ses 
frais la portion qui le regarde. Cet ouvrage sera 
navigable pour des bateaux à vapeur d'un tirant 

(i) Les écluses auront 61 mèlres de long et iG"',70 de large; 
le canal aura 42'", 5o de large à la ligne d'eau et 5 mètres d'eau. 
Les écluses du canal Calédonien ont 52'",4o de long et 12"^, 20 de 
large ; il a 57 mètres de large et 6'", 80 de profondeur. Le canal 
d'Amsterdam au Hclder a 58 mètres de large et 6'", 20 de pro- 
fondeur. 



70 LES VOIES DE COMMUNI CATION. 

d'eau de l'^^lO et du port de 500 tonneaux. 
J'y ai vu les travaux en pleine activité sur une 
longueur de quatre lieues €t demie, le long des 
rapides du Long-Saut, près Cornwall. On estime 
qu'il coûtera 1,500,000 à 1,600,000 francs par 
lieue. 

La population française du Bas-Canada , ab- 
sorbée dans des querelles politiques dont on ne 
peut prévoir l'issue , néglige ses intérêts maté- 
riels pour poursuivre des intérêts chimériques 
de nationalité. Il n'a rien été décidé, quant à la 
prolongation , sur le territoire de cette province , 
des magnifiques travaux exécutés par celle bien 
moins riche du Haut-Canada. 



§ HL 
Communication le long de t Atlantique. 

PREMIÈRE LIGNE. 

Cabotage intérieur par les Baies et par les Lagunes qui 
bordent la nier. 

Si l'on examine le littoral des États-Unis de- 
puis Boston jusqu'à la Floride, on reconnaît 
qu'il y a lieu à une navigation presque continue^ 



LETTRE XXII. 71 

courant comme la côte du nord -nord -est au 
sud-sud-ouest; au nord, par les baies ou par le 
lit des fleuves ; au sud , par une série de lagunes 
allongées ou par les passes comprises entre la côte 
ferme et la ceinture d'îles basses , qui est jetée en 
avant du Continent. Les isthmes qui existent 
entre les baies, les fleuves, et les lagunes, sont 
constamment étroits, constamment déprimés. 

De Providence (dix-sept lieues au sud de Bos- 
ton ) à New-York , on a la baie de Narragansett 
et le détroit de la Longue- lie, faisant en tout 
soixante-douze lieues. De là, pour gagner la Dé- 
laware, on s'avance jusqu'au fond de la baie du 
Raritan, à New-Brunswick , et l'on trouve devant 
soi l'isthme qui compose l'État de New-Jersey, 
pays plat, d'environ 12 mètres d'élévation seule- 
ment, et large de quatorze à seize lieues. Cet isthme 
est aujourd'hui traversé par un beau canal (canal 
du Raritan à la Délaware ) ( 1 ) , praticable pour 
les caboteurs , long de dix-sept lieues , avec une 
rigole navigable de dix , tout récemment exé- 
cuté, en moins de trois ans, par une compagnie, 
moyennant une dépense de 12,000^000 francs, 
soit 706,000 fr. par lieue. 

Cet ouvrage se termine à Bordentown , sur la 
Délaware. De là on descend jusqu'à Délaware- 

(i) Il a de i8 à 22'" de large et 2™ d'eau. Il est à deux che- 
mins de hallage. Les écluses y sont bien construites et trè» rapi= 
dément manœuvrées. 



î^2 LES VOIES DE COr>rML'KlCATIO?r. 

City^ vingt-huit lieues et demie au-dessous de Bor- 
dentowu , et seize lieues et demie au-dessous de 
Philadelphie. Là, l'isthme qui sépare la Délaware 
de la Chésapeake , est coupé par un canal , dont 
le point de partage n'est qu'à e3"\60 au-dessus 
de la mer ; c'est le canal de la Délaware à la 
Chésapeake j exécuté, comme le précédent, à 
l'usage des caboteurs, et dans les mêmes dimen- 
sions. Il a coûté extrêmement cher, près de qua- 
torze millions. vSa longueur est de cinq lieues et 
demie, ce qui porte la lieue à 2,545,000 fr. 

Une fois entré dans la Chésapeake , on peut la 
descendre jusqu'à Norfolk, environ quatre-vingts 
lieues. De là, pour communiquer avec les lagunes 
et les passes qui bordent la Caroline du Nord, la 
Caroline du Sud et la Géorgie, on a étabh divers 
travaux dont le principal est le canal du Dismal- 
Swamp, long de huit lieues et un quart : c'est un 
canal à point de partage, dont le bief supérieur 
n'est qu'à cinq mètres au-dessus de la mer. Il est, 
comme les précédents, établi pour les goélettes 
du cabotage. Il a quatre lieues et demie de ri- 
goles navigables et d'embranchements. 

Les ouvrages faits pour continuer cette com- 
munication au-delà des lagunes qui commu- 
niquent avec le canal du Dismal-Swamp^ n'ont pu 
être menés abonne fin. Au midi delà Chésapeake, 
la ligne est donc fort incomplète. On va cepen- 
dant de Charleston à Savannah en bateau à va- 



LETTRE XXÎI. 73 

peur, par les laguiieset les détroils compris eiUre 
le continent et les îles basses, où se cultive le fa- 



meux coton longue-soie. 



DEUXlîiME LIGNE. 

Communication du ISord au Sud par les inctiopoiej du 
littoral. 

Parallèlement à la précédente communication, 
qui est destinée aux marchandises encombrantes, 
il en existe une autre située un peu plus à l'inté- 
rieur, à l'usage des voyageurs et des marchandises 
précieuses, le long de laquelle la vapeur tend à 
devenir le moteur unique, soit par terre, soit par 
eau : par terre, au moyen des chemins de fer; 
par eau, à l'aide des steanihoats. 

On va de Boston à Providence sur un chemin 
de fer de dix-sept lieues , qui a coûté 8,000,000 , 
ou^ par lieue, 471 ,000 fr. De Providence à New- 
York, les bateaux à vapeur transportent les voya- 
geurs en quinze à dix-huit heures. Il en existe 
même aujourd'hui qui font le trajet en douze 
heures {\q Lexijigton). Pour passer de la baie 
de Narragansett dans le détroit de la Longue-Ile, 
il faut doubler un cap appelé Pointe-Judith, où 
la mer est habituellement houleuse. Afin de l'évi- 
ter, on établit en ce moment un chemin de fer de 



74 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

vingt-une lieues de long, qui longe la baie et le 
détroit, depuis Providence jusqu'à Stonington. 

Un troisième chemin de fer, que l'on s'apprête à 
construire, et dont l'utilité n'est guère démontrée, 
car, dans le détroit de la Longue-Ile, les bateaux 
à vapeur ont une vitesse de six lieues à l'heure , 
partirait d'un point situé sur la Longue -Ile, 
vis-à-vis de Stonington, et se prolongerait jus- 
qu'à Brooklyn , en face de New- York. Il aurait 
trente-quatre lieues et demie. 

On va de IN ew- York à Philadelphie en se rendant 
d'abord, par eau, à South-Amboy, dans la baie du 
Raritan (onze lieues). Là commence un chemin 
de fer qui traverse l'isthme jusqu'à Bordentown, 
et longe ensuite la Délaware jusqu'à Caniden, 
vis-à-vis de Philadelphie. Pendant l'été, les voya- 
geurs s'arrêtent à Bordentown , et terminent le 
voyage en bateau à vapeur. Pendant l'hiver , la 
Délaware gèle; c'est le temps où le chemin de fer 
sert sur toute son étendue à la foule qui va et 
vient entre la métropole commerciale et la mé- 
tropole financière des États-Unis, entre l'Entre- 
pôt et la Bourse de l'Union entre le Nord et le 
Sud. Un bateau brise-glaces met alors en quelques 
minutes, sur le quai de Philadelphie, les voya- 
geurs descendus à Camden. 

Ce chemin de fer a coûté 12,250,000 fr. Sa lon- 
gueur est de vingt-quatre heues et un quart ; c'est 



LETTRE XXII. 75 

par lieue 505,000 fr. Il n'a qu'une voie de posée 
sur la majeure partie de sa longueur. 

J'ai trouvé à Philadelphie beaucoup de person- 
nes qui se souvenaient d'avoir mis deux longues 
journées^ quelquefois trois, pour aller à New- 
York. Aujourd'hui,c'est une affaire de sept heures, 
que l'on réduira bientôt à moins de six. 

Deux chemins de fer se rattachant à un groupe 
différent , et qui sont, l'un livré à la circulation , 
l'autre à demi construit, compléteront, à quel- 
ques lieues près , une autre ligne , toute par terre, 
de New-York à Philadelphie. Le premier va de 
Philadelphie à Trenton sur la Délaware (dix 
lieues et demie); le second s'étendra bientôt 
de Jersey -City sur l'Hudson, vis-à-vis de New- 
York, à New - Brunswick (onze lieues et un 
quart). Si donc l'on posait des rails entre New- 
Brunswick et Trenton (onze lieues), sur la plaine, 
parfaitement de niveau, où s'élèvent ces deux 
villes, la communication entre Philadelphie et 
New-York serait complète; mais , jusqu'à pré- 
sent , l'Etat de New-Jersey s'y est opposé , parce 
qu'il a vendu par une loi le monopole du trans- 
port entre Philadelphie et New- York, à la com- 
pagnie d'Amboy à Camden , et qu'il en retire de 
gros profits, 160,000 fr. par an au moins. 

De Philadelphie à Baltimore, on descend la baie 
en bateau à vapeur jusqu'à New-Gastle. On tra- 
verse l'isthme sur un chemin de fer de gix lieuea 



76 Li:S VOIES DE COMMUiXICATlON. 

et demie de long, qui se termine à French-Town, 



re 



sur la baie deChésapeake, où l'on trouve un aiit 
bateau à vapeur, qui dépose les voyageurs à Bal- 
timore, huit à neuf heures après qu'ils ont quitté 
Philadelphie. Le chemin de fer de New-Gastle à 
French-Towna coûté 2,130,000, soit, par lieue, 
328,000 fr. 

La gelée suspendant la navigation, pendant une 
portion de l'hiver, sur la Chésapeake et la Déla- 
Avare, on a pensé qu'il serait utile d'avoir un che- 
min de fer continu de Philadelphie à Baltimore, 
li en résulterait aussi une économie de temps, car 
la route actuelle est un peu sinueuse. Diverses 
compagnies se sont mises à exécuter les diverses 
parties d'un chemin de fer de Phikulelphie à Bal- 
timore, par Wilmington sur laDélaware, et Havre- 
de-Grâce , ville fondée jadis par les Français 
sur la Susquéhannah , près de son embouchure 
(]ans la Chésapeake. La distance totale ne sera 
que de trente-sept lieues et un quart, au lieu de 
quarante-six que l'on parcourt aujourd'hui. On ira 
de Baltimore à Philadelphie en cinq à six heures, 
au lieu de huit à neuf qu'il faut actuellement. 

D'autres compagnies ont entrepris une ligne 
rivale, qui s'embrancherait sur le chemin de fer 
de Philadelphie à Columbia, près de Parksburg, 
à dix-huit lieues de Philadelphie, traverserait la 
Susquéhannah sur le pont de Port -Déposit, 
deux lieues au-dessus de îlavre-de-Grâce. De 



LETTRE XXir. 77 

itavre-de-Grâce à Parksbiirg, la distance serait de 
treize lieues et un quart. Cette ligne aurait sept 
lieues et un quart de plus que la précédente. Elle 
aurait aussi l'inconvénient d'obliger les voyageurs 
à passer sur le plan incliné par lequel le chemin 
de fer de Columbia descend au niveau de Phila- 
delphie^ et pour lequel les Philadelphiens, plus 
soucieux de leur vie que le reste des Américains , 
éprouvent une répugnance ^qui tient de l'hor- 
reur (1). 

Pour continuer de Baltimore au Sud, plusieurs 
voies se présentent; on peut prendre le bateau à 
vapeur de Norfolk, qui, en dix-huit ou vingt 
heures, franchit les quatre-vingts lieues delà Ché- 
sapeake; de Norfolk, un autre bateau à vapeur 
remonte plus rapidement encore le James-River 
jusqu'à Richmond; le voyage , de cinquante-cinq 
lieues environ, s'accomplit en dix heures. On peut 
aller plus directement de Norfolk au Sud par un 
chemin de fer dirigé sur Weldon, aux bords du 
Roanoke, qui aura trente-et-une lieues, et dont 
plus des deux tiers sont déjà livrés à la circulation. 

On peut aussi aller de Baltimore à Washington 

(i) Cette aversion des Philadelphiens a donné naissance à un 
projet de chemin de fer {West- Philadelphia Hailroad) qui 
tournerait le plan incliné étirait rejoindre le chemin de Colum- 
bia h une dislaace de quatre lieues environ de Philadelphie. La 
penle du plan incliné serait répartie sur tout l'intervalle, ce qui 
produirait une inclinaison moyenne d'environ i pour loo, donl 
rçApériince a démoiitré qu'il n'v avait pas jieu à s'i^nVayer. 



n 



LES VOIES DE COMMUNICATION. 



par un embranchement du chemin de fer de Bal- 
timore à rohio. De Washington , par le Potomac, 
on gagne, en bateau à vapeur, un petit village, 
distant de Frédéricksburg de six lieues. De là, un 
chemin de fer^ dont la construction est en pleine 
activité, s'étendra incessamment jusqu'à Rich- 
mond. Il aura vingt-trois lieues trois quarts, et ne 
coûtera guère que 140,000 fr. par lieue, avec son 
matériel et ses magasins. De Pétersburg, à huit 
lieues et demie de Richmond , part un chemin de 
fer de vingt-quatre lieues , qui atteint le Roanoke 
à Blakely près de Weldon , et qui s'étend même 
quelques lieues plus loin , par l'embranchement 
de Belfield. La lacune entre Richmond et Péters- 
burg ne tardera pas à être remplie. 

Le chemin de fer de Pétersburg, plus court 
que la route de poste, suit à peu près l'un des 
anciens sentiers des Indiens , circonstance étrange 
que m'a rapportée l'habile ingénieur qui l'a cons- 
struit, M. Robinson. Il se déroule presque con- 
stamment au niveau du sol, sans terrassements, 
à travers les plaines sablonneuses, incultes et 
entrecoupées de flaques d'eau stagnante, dont 
la mer est uniformément bordée depuis la Chésa- 
peake jusqu'à la pointe de la Floride, et que 
la fièvre désole tous les étés (1). C'est le pays le 

(i) 11 est assez curieux que cette fièvre soit surtout redoulable 
hors des centres de population et après ie coucher du soleil. Aux 
euvirons de Gliarlestou , tout blanc qui passe une nuil à la cam* 



LETTRE XXII. 79 

mieux disposé du monde pour des chemins à or- 
nières, je ne dis pas chemins de fer, car, là 
particulièrement, on les construit presque en- 
tièrement en bois. Sa surface est naturellement 
nivelée; son fond sablonneux offre une excel- 
lente base à la charpente sur laquelle reposent 
les rails. Les forets, vierges encore, de pins et 
de chênes, dont il est recouvert, présentent 
à qui veut en prendre, et en quantité inépui- 
sable, les matériaux essentiels à la construction 
d'un ixdlroad. Mais si le sol est parfaitement 
en mesure, l'homme ne l'est pas aussi bien. Dans 
ces régions pauvres, les populations sont fort 
clairsemées; il n'y a que de petits villages çà et là 
sur le bord des ruisseaux. Les grands centres, 
dans lesquels :>euls on peut trouver des capitaux,' 
n'y existent pas. L'intervention des capitalistes 
du Nord y est donc indispensable. L'argent de 
Philadelphie a été pour une bonne part dans l'é- 
tabUssement des chemins de fer de Pétersburg au 
Roanoke et dePûchmond à Frédéricksburg. Sans 
lui, jamais la lignè^ du Nord au Sud ne pourra 
traverser l'État de la Caroline du Nord, qui est 
l'indigent de la Confédération, et rejoindre les 

pagne est à peu près certain .le prendre la fièvre. On y est peu 
ou point exposé en restant à la ville. Geite maladie diffère com- 
plèlement à cet égard le la fièvre jaune , qui ne se prend ordinai- 
rement que là où !.. populaiiou est agglomérée ; quand la iVou- 
Telle- Orléans esl infestée , à un quart de lieue de là Oû ne court 
aucun danger. 



80 LES VOÎES DÉ COMMÙIVlCAflO^. 

travaux achevés ou projetés dans la Caî'oline du 
Siicî et la Géorofie. 

Il existe donc une énorme lacune de cent 
trente lieues, depuis le Roanoke jusqu'à Char- 
leston, métropole de la Caroline du Sud^ ou, 
au moins, de cent dix lieues jusqu'à Columbia(l), 
capitale du même État. De Charleston part un 
chemin de fer de cinquante -quatre lieues trois 
quarts, qui traverse la zone inculte et fiévreuse 
des sables et des forets de pins, pour atteindre la 
région cotonnière. Il se termine à Hambourg sur 
la rivière Savannah, vis-à-vis d'Augusta (Géorgie), 
qui est le plus grand marché intérieur des cotons. 
Y compris un matériel considérable, il coûte 
moins de 120,000 fr. par Heue. 11 a cela de parti- 
culier, que, toutes les fois qu'il a fallu l'élever au- 
dessus du sol, au lieu d'entasser des remblais, on 
a eu recours à une charpente. Ce chemin , ainsi 
perché sur des échasses, à des hauteurs de cinq 
et sept mètres, laisse certainement à désirer sous 
le rapport de la sécurité publique; mais il fallait 
le faire et le terminer avec un capital très borné, 
et on y a réussi. Les recettes sont déjà assez con- 
sidérables pour ])ermettre de substituer succes- 
sivement à de frêles étais , l'appui plus solide de 
terres transportées. 

Une autre circonstance, plus remarquable en- 
vi) Il sera f.!cil(? crélahlir un onibrancliemonUle Colunibla au 
clu'Uiiu clc ici- Je ClniU'stou à Aiignsta ; il a clé cUidic. 



LETTRE XXII. 81 

core, c'est qu'il a été construit dans tous ses dé- 
tails par des noirs presque tous esclaves. 

Ce chemin de fer fut entrepris pour faire déri- 
ver vers le marché de Charleston une partie des 
cotons qui descendaient la rivière Savannah, et 
qui alimentaient le marché de la ville de ce nom. 
Il a pleinement rempli l'attente de ses fonda- 
teurs. 

D'Augusta part un autre chemin ( Georgia 
Railroad) tout récemment commencé, qui tra- 
versera, en se dirigeant sur Athènes, quelques 
uns des districts les plus fertiles en coton 5 il doit 
avoir quarante - six lieues. Pour continuer la 
ligne du Nord au Sud, ou de Boston à la Nou- 
velle-Orléans, il faudrait que ce chemin de fer 
fût prolongé dans la direction de Montgomery 
(Alabama). A Montgomery, l'on s'embarque 
sur les bateaux à vapeur de la rivière Alabama, 
qui transportent les voyageurs et les cotons à 
Mobile. Entre Mobile et la Nouvelle-Orléans, il 
existe un service régulier de bateaux à vapeur 
par la baie de Mobile, la baie de Pascagoula, le 
lac Borgne et le lac Pontchartrain. Les deux 
dernières lieues, du lac Pontchartrain à la Nou- 
velle-Orléans, se font en un quart d'heure, sur 
un chemin de fer que la législature de la Loui- 
siane, dans son mauvais français, appelle chemin 
a coulisses. 

Telle est, avec ses lacunes, la ligne du Nord au 
II. G 



82 LES VOIES DE COMMUN IC ATI OIT. 

Sud, la plus avancée aujourd'hui. Elle ne restera 
pas la seule; à mesure que la civilisation se raffer- 
mira du côté de l'Ouest et que les capitaux s'y 
multiplieront, de nouvelles lignes seront créées, 
s'écartant de plus en plus du littoral. 

Le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio, qui, 
en réalité, n'est qu'un chemin de fer de Baltimore 
à la jonction du Potomac et du Shénandoah, se 
lie, par son extrémité occidentale, à Harper's 
Ferry, avec un chemin de fer presque terminé 
aujourd'hui^ qui va treize lieues plus loin, à 
Winchester, en suivant le fond de l'un de ces 
sillons longitudinaux, qui séparent les crêtes suc- 
cessives des Alléghanys, d'un bout de la chaîne 
à l'autre. Celui de ces sillons où est situé Win- 
chester, est Tun des plus réguliers et aussi l'un 
des plus fertiles. Il est célèbre sous le nom de 
Foliée de Virginie. Ainsi, quoique le chemin de 
fer de Winchester n'ait été établi que pour rap- 
procher du marché de Baltimore les produits 
agricoles de Winchester et des environs, il pour- 
rait bien devenir un jour la tète d'une grande 
communication du Nord au Sud par la Vallée. 
Un chemin de fer est déjà autorisé dans cette 
direction, de Winchester à Staunton, sur une 
longueur de trente-sept lieues environ. 

Une autre ligne du Sud au Nord , destinée 
peut-être à venir s'embrancher avec celle qui 
partirait du Nord en suivant la Vallée de Virginie, 



LETTKE XXIT. g3 

a été projetée à la Nouvelle-Orléans, autorisée 
par la législature de la Louisiane, et ne peut 
manquer de 1 être par celles des autres États 
qu'elle traverserait. Il s'agit d'un chemin de fer 
de plus de deux cents lieues, qui remonterait de 
la Nouvelle-Orléans, vers le Nord, jusqu'à Nash- 
ville, capitale de l'État de Tennessee. On assure 
que les mesures sont prises pour que les travaux 
soient ouverts dans quelques mois. Ce chemin 
de fer ne prétend à rien moins qu'à faire con- 
currence à la magnifique ligne fluviale du Missis- 
sipi et de l'Ohio, pour le transport des voyageurs 
et des balles de coton. 



§ IV. 

Communications qui rayonnent autour des 
Métropoles. 

PREMIER CENTRE. 

Boston. 

De Boston partent aujourd'hui trois chemins 
de fer, dont le premier, long de dix lieues et un 
quart, se dirige sur la ville manufacturière de 



84 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

Lowell, devenue ainsi un faubourg de Boston; 
et le second^ long de dix-sept lieues trois quarts, 
sur Worcester, centre d'un canton agricole. Le 
premier a coûté 780,000 francs, et le deuxième 
450,000 fr. par lieue. Le troisième est le chemin 
de Boston à Providence déjà cité comme l'un 
des anneaux de la grande chaîne entre le Nord 
et le Sud. 

Le chemin de fer de Boston à Lowell fait con- 
currence au canal de Middlesex. Celui de Boston 
à Worcester est destiné à être prolongé jusqu'au 
fleuve Hudson. On le terminerait vis-à-vis d'Al- 
bany; il se lierait aussi à un chemin de fer de 
treize lieues qui va être construit entre West- 
Stockbridge et la ville d'iïudson située sur le 
fleuve, douze lieues au-dessous d'Albany. Il 
deviendrait, pour Boston, un chemin de fer 
de l'Ouest ( Western Railroad) ; c'est en effet le 
nom que l'on donne au prolongement. Une com- 
pagnie est autorisée à exécuter la portion com- 
prise entre Worcester et Springfield, qui aura 
vingt et une lieues et demie (1). Le trajet total 
de Boston à Albany serait d'environ soixante- 
cinq lieues. 

Un autre chemin de fer [Eastejn Railroad)^ 
de treize lieues et demie, va être incessam- 
ment établi par Lynn, célèbre par ses fabriques 

(i) Voir la Noie ^l\ à la fin tlu Volume. 



LETTRE XXII. 85 

de souliers, Salem, petite ville qui fait un grand 
commerce avec la Chine, et par Beverley, Ipswich 
et Newbury - Port , vers Portland, capitale du 
Maine, et l'extrémité nord de l'Union. 

DEUXIÈME CENTRE. 

New-York. 

Autour de New- York on compte, l^le che- 
min de fer, de six heues et demie, qui va à 
Paterson, ville très manufacturière, bâtie aux 
chutes de la Passaïc; S*" celui de New-Brunswick , 
dont il a été déjà question, qui dessert divers 
pointsintéressants,entreautresNewark, et amène 
sur les marchés de New- York les provisions d'une 
portion du New-Jersey; 3° le petit chemin de 
Harlaëm, à peu près exclusivement à l'usage des 
promeneurs; 4° celui de Brooklyn à Jamaïca 
(cinq lieues\ sur la Longue-Ile, destiné, soit aux 
voyages d'agrément, soit à l'approvisionnement 
de New-York. 

TROISIÈME CENTRE. 

Philadelphie. 

Il y a autour de Philadelphie, indépendam- 
ment des deux grands chemins de fer de Co'- 



86 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

lumbia et d'Amboy à Camden, mentionnés plus 
haut : 1° celui de Trenton; 2" celui de Norris- 
town et Germantown, destiné aux promeneurs 
et à desservir quelques manufactures , entre 
autres celles de Manayunk : il a six lieues et un 
quart de long; 3° celui de Westchester, qui est 
un embranchement de trois lieues et demie au 
Columhia Railroad^ et qui sert à approvisionner 
les marchés de la ville. 

Il y a en outre dans la ville même, entre 
ses divers quartiers, quelques chemins de fer 
posés au niveau des rues , notamment dans 
Broad-Street et TVillow-Street ^ sur lesquels on 
n'emploie d'autre force motrice que celle des 
chevaux. 

QUATRIÈME CENTRE. 

Baltimore. 

Outre le chemin de Baltimore à l'Ohio et 
l'embranchement de Washington, Baltimore va 
avoir un chemin de fer dirigé sur la Susquéhan- 
nah, vis-à-vis de Columbîa, par York, dont la 
longueur sera de vingt-quatre lieues. 

L'objet de ce chemin est de disputer à Phila- 
delphie le commerce de la vallée de la Susqué- 
hannah. Le canal de la Pensylvanie, avec ses 
ramifications nombreuses , est une canalisation 



LETTRE XXII. 87 

complète, en amont de Columbia , de ce fleuve et 
de ses affluents. Au-dessous de Columbia, la 
Susquéhannah présente des rapides et des écueils 
qui y rendent la navigation impossible , excepté 
à la descente pendant les grandes crues. Les né- 
gociants de Philadelphie , craignant que tous les 
travaux exécutés à grands frais par la Pensylva- 
nie ne tournassent bien moins à leur profit 
qu'à celui des Baltimoriens, ainsi que ceux-ci 
s'en vantaient hautement, se sont long-temps 
opposés, soit à ce que l'on achevât la canaHsation 
de la Susquéhannah, de Columbia à l'embou- 
chure, soit à ce que l'on autorisât le passage en 
Pensylvanie d'un chemin de fer de Baltimore à 
Columbia. Leur opposition a pourtant été vain- 
cue. Le canal et le chemin de fer ont été concé- 
dés sur le sol pensylvanien , autant que besoin 
serait. La compagnie du chemin de fer, à qui 
l'Etat de Maryland vient de prêter une somme 
d'environ 6,000,000 francs , pousse vivement ses 
travaux. 

CINQUIÈME CENTRE. 
Charleston. 

Il a été fait quelques petits canaux pour faci- 
liter les abords de Charleston par l'intérieur 
des terres. Ce sont des ouvrages en mauvais état 
et sans importance. 



88 LES VOIES DE C03IMUNICATI0IN'. 

SIXIÈME CENTRE. 

Nouvelle- Orléans. 

Autour de la Nouvelle-Orléans , on compte , 
indépendamment du petit chemin de fer de deux 
lieues, qui va du Mississipi au lac Pontchartrain , 
celui de Carrolton qui, lorsqu'il sera achevé, 
sera un peu plus long , et deux petits canaux qui 
vont de la ville au lac. Il a été exécuté aussi 
quelques coupures entre les lagunes et dans les 
marécages du Bas-Mississipi. Ces canaux, creusés 
dans la boue, ont présenté d'assez graves diffi- 
cultés d'exécution. Ils n'offrent d'intérêt ni par 
leur étendue , ni par leurs résultats. 

SEPTIÈME CENTRE. 

Saratoga. 

Les eaux de Saratoga, dans l'État de Nev^- 
York, reçoivent, pendant deux ou trois mois de 
l'été, un nombre immense de visiteurs qui s'y 
succèdent par essaims. 11 n'y a pas de bourgeois 
un peu aisé à Philadelphie, à New-York et à 
Baltimore, qui ne se croie obligé d'y venir avec sa 
femme et ses filles passer vingt-quatre ou qua- 
rante-huit heures au milieu de la cohue endi- 



LETTRE XXII. 89 

manchée qui encombre les hôtels , et visiter 
le champ de bataille où capitula l'armée anglaise 
aux ordres du général Burgoyne. Il existe en ce 
moment deux chemins de fer qui mènent à Sara- 
toga ; l'un^ de huit lieues et demie, qui s'embran- 
che près de Schénectady sur celui de Schénectady 
à Albany; l'autre, de neuf lieues trois quarts, 
qui part de Troy sur l'Hudson. Lorsque la saison 
est passée , ils servent à transporter à l'Hudson 
des bois de construction et de chauffage. 



§ V. 
Travaux établis autour des mines de charbon. 

Les mines de charbon bitumineux du comté de 
Chesterfield, près de Richmond, en Virginie, sont 
liées au James-River par un petit chemin de fer 
praticable pour les chevaux seulement, qui a cinq 
lieues et un quart de long , et a coûté 200,000 fr. 
par lieue , matériel compris. Une fois rendus au 
fleuve , les charbons sont distribués sur tout le 
Httoral, en concurrence avec les houilles bitu- 
mineuses d'Angleterre et de la Nouvelle-Ecosse. 

Les gîtes d'anthracite de Pensylvanie ont 
donné lieu à une masse de travaux beaucoup 
plus considérable. 

Aujourd'hui , tout le long du littoral, on n'em- 



90 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

ploie plus guère d'autre combustible, pour les 
usages domestiques et pour les manufactures, 
qvie l'anthracite qui existe exclusivement dans 
un district assez borné de la Pensylvanie , parmi 
les montagnes situées entre la Susquéhannah et 
la Délaware. 11 dégage une chaleur plus vive et 
plus soutenue que celle du bois , qui d'ailleurs 
devenait cher, et convient mieux aux hivers ri- 
goureux que l'on rencontre en Amérique par la 
latitude de Naples. Il l'emporte de beaucoup sur 
la houille bitumineuse, qui est presque la seule 
connue chez nous. Il brûle sans fumée; il est 
beaucoup plus propre qu'elle , il ne graisse pas les 
tentures et ne noircit pas les tapis. Rien n'est plus 
aisé que d'entretenir un feu d'anthracite; un foyer 
chargé deux ou trois fois par vingt-quatre heures 
ne s'éteint jamais , même pendant la nuit. Les do- 
mestiques, dont il épargne le travail, le préfèrent ; 
et, en cette matière comme en plusieurs autres, 
aux États-Unis, leur avis est plus puissant que 
celui des maîtres. Son seul inconvénient est de 
répandre quelquefois une légère odeur sulfu- 
reuse. On s'en sert aussi avec succès sous les 
chaudières, et l'on commence même à le substi- 
tuer au bois sur les bateaux à vapeur. 

L'extraction d'anthracite est donc considé- 
rable. Divers canaux et chemins de fer ont été 
exécutés ou s'exécutent pour le conduire des 
mines aux centres de consommation. 



LETTRE XXII. 91 

Les lignes principales établies ou s'établissant 
pour desservir ces mines sont : 

1° Le canal du Schuylldll, qui mène à Phila- 
delphie les produits des mines voisines des sources 
du Schiiylkill. Son développement , de Philadel- 
phie à Port -Carbon, où il comînence, est de 
quarante -trois lieues et demie. Il a coûté en 
tout, avec des écluses doubles le plus souvent, 
16,000,000 fr., soit 372,000 fr. par lieue. U 
donne 20 à 25 p. 0/0 de revenu net, et transporte 
400,000 tonnes par an. 

2° Le canal du Lehigh , qui amène à la Déla- 
ware les produits des mines situées aux sources 
du Lehigh. Il a dix-sept lieues et demie de long 
et a coûté 8,300,000 francs, ou par lieue 
474,000 fr. 

3» Le canal latéral à la Délaware; il part d'Eas- 
ton , au confluent du Lehigh , et se termine à 
Bristol, à la tète de la navigation maritime. Il 
conduit à Philadelphie les charbons qui ont des- 
cendu le canal du Lehigh. Il a vingt-quatre lieues 
de long , et a coûté 7,600,000 fr. , ou 3 1 6,000 fr. 
par lieue. 

Cet ouvrage a été exécuté par l'État de Pen- 
sylvanie. Il a été compté plus haut parmi les tra- 
vaux de cet État. 

4° Le canal Morris, qui part du même point 
d'Easton et doit se terminer à Jersey-City, vis-à- 



92 LES VOIES DE COMMUlVICATIOir. 

vis de New -York. Il sert à approvisionner le 
marché de New-York des charbons du Lehigh. 
Il se distingue en ce que la majeure partie des 
pentes y est rachetée, non comme à l'ordinaire 
par des écluses, mais par des plans inclinés, dont 
le plus considérable a une élévation de SO^jôO, 
et dont la manœuvre est très simple. L'ouvrage 
a quarante-huit lieues et demie, non compris 
deux lieues qui restent à faire du côté de Jersey- 
City. Il coûte 226,000 fr. par lieue, environ 
il,000,000fr. en tout. 

S"" Le canal de l'Hudson à la Délaware qui 
mène dans la baie de Rondout, sur l'Hudson, 
près de Kingston, trente -six lieues au-dessus de 
New-York , l'anthracite des mines voisines de la 
Haute -Délaware. Ce charbon, arrivé des mon- 
tagnes à Honesdale par un chemin de fer de six 
lieues et demie, entre là dans le canal, qui a 
quarante-trois lieues. Le chemin de fer a coûté 
1,600,000 fr. , ou 250,000 fr. par lieue, avec son 
matériel. Le canal a coûté 12,600,000 fr. , ou 
293,000 fr. par lieue. 

6° Le chemin de fer de Pottsville à Sunbury , 
qui doit conduire au Schuylkill canalisé les pro- 
duits des mines situées dans le massif des mon- 
tagnes , entre la Susquéhannah et les sources du 
Schuylkill. Il est remarquable par des plans in- 
clinés d'une extrême hardiesse ; la pente de 



LETTRE XXir. 93 

quelques uns est de 25 et de 33 p. 0/0; ils sont 
desservis par des moyens ingénieux et économi- 
ques. La longueur de ce chemin est de dix-sept 
lieues trois quarts. Il coûtera environ 6,000^000 f., 
soit 338,000 fr. par lieue (1). 

7° Le chemin de fer de Philadelphie à Reading, 
aujourd'hui en construction, qui fera concur- 
rence à la canalisation du Schuylkill. Il aura 
vingt-deux lieues trois quarts , et coûtera , avec 
le matériel, 350,000 fr. par lieue environ. On 
se propose de le prolonger jusqu'à Pottsville; la 
distance de Pottsville à Reading est de quatorze 
lieues. On aurait alors un chemin de fer continu 
de cinquante-cinq lieues, entre Philadelphie et le 
centre de la vallée de la Susquéhannah. 

Outre ces sept grandes lignes, diverses com- 
pagnies de mines ont établi une multitude d'au- 
tres chemins de fer de moindre importance , qui 
viennent s'y embrancher. Il en avait été créé, à 
la fin de 1834, soixante -six lieues au prix de 
6,000,000 fr. ; ce qui, joint aux deux cent vingt- 
trois Heues , et aux 71,300,000 francs des sept 
communications précédentes , donne un total de 
deux cent quatre-vingt-neuf lieues, et de 
77,300^000 fr. ; et, déduction faite du canal latéral 
à la Délav^are, que j'ai déjà porté en ligne de 

(i) Ce chemin de fer n'aboutit pas directement à Pottsville; il 
s'embranche , à une lieue environ de cette ville , sur le Mount 
Carbon Rallroad. 



94 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

compte , deux cent soixante - cinq lieues , et 
G9,700,000 francs. 

La masse de tous les travaux que je viens d'é- 
numérer , en ne comptant que ceux qui sont 
maintenant terminés ou en cours actif d'exécu- 
tion, forme un total de douze cent dix lieues de 
canaux et de sept cent trente-deux lieues de che- 
mins de fer, ayant coûté en tout 600 millions. Si 
Ton y ajoute divers travaux isolés, tels que le che- 
min de fer d'Ithaca à Oswégo (New-York) , qui est 
achevé; ceux de Lexington à Louisville et de 
Tuscumbia à Décatur (Alabama), et divers tra- 
vaux de canalisation dans la Nouvelle- Angleterre , 
en Géorgie , en Pensylvanie, etc. , on arrive à un 
total définitif de treize cent vingt-et-iine lieues de 
canaux et de huit cent deux lieues de chemins 
de fer, et à une dépense de 637 millions (1). 

Ainsi l'impulsion est donnée ; le mouvement 
va toujours s'accélérant; le territoire se perce de 
toutes parts. Si je voulais citer tous les chemins 
de fer qui s'étudient maintenant , qui sont auto- 
risés ou vont l'être par les législatures, pour les- 
quels des souscriptions ont été remplies ou vont 
s'ouvrir , il me faudrait nommer toutes les villes 
de l'Union. Une ville de dix mille âmes qui n'a 
pas son chemin de fer se regarde elle-même avec 
ce sentiment de honte qu'éprouvèrent nos pre- 

(i) Voir la Noie i5 à la fin du Volume. 



LETTRE XXII. 95 

miers parents dans le paradis terrestre, lorsque, 
après avoir goûté le fruit de l'arbre de la science, 
ils s'aperçurent qu'ils étaient nus. 

Je n'ai parlé ici que des voies de communica- 
tions perfectionnées , canaux et chemins de fer , 
et non des routes ordinaires. Si j'avais eu à expo- 
ser ce qui a été fait sous cet autre rapport, j'aurais 
cité avant tout la grande entreprise de la Route- 
Nationale^ appelée aussi /?owfe de Cuniberland , 
qui, partant de Washington ou plutôt de Cum- 
berland sur le Potomac, va rejoindre l'Ohio à 
Wheeling, et s'étend de là vers l'Ouest , à travers 
le cœur des États d'Ohio, d'Indiana, d'Illinois, 
jusqu'au Mississipi. Elle a été tout entière établie 
aux frais de la Fédération. Il y a été alloué jus- 
qu'à présent vingt-huit millions et demi. Com- 
mencée dès 1806, elle est actuellement à peu près 
finie jusqu'à Vandalia dans l'IlHnois. Une contes- 
tation survenue entre les deux États d'Illinois et 
du Missouri, a fait ajourner les travaux au delà 
de cette ville. De Washington à Vandalia, il y a 
325 lieues , et 270 de Cumberland à Yandaha. La 
doctrine de l'intervention du gouvernement fé- 
déral dans les travaux publics (1) ayant le des- 

(i) On conteste au gouvernement fédéral le droit d'interve- 
nir dans les travaux publics, non parce que c'est un gouverne- 
ment, mais parce que Ion prétend que la Constitution ne lui a 
pas formellement reconnu ce droit. Dans les États particuliers , 
la doctrine de lintervention du gouvernement local dans les 
travaux publics ne fait pas question. 



96 LES VOIES DE COMMUNICATION. 

SOUS depuis l'avènement du général Jackson à la 
présidence , le Congrès a offert la propriété de la 
Route-Nationale aux États particuliers dont elle 
traverse le territoire. Ils l'acceptent à condition 
qu'elle sera préalablement mise dans un parfait 
état d'entretien. 

Divers États ont aussi fait des dépenses consi- 
dérables pour l'amélioration de leurs routes. La 
Caroline du Sud, par exemple, a consacré à cet 
usage une somme de six à huit millions. 

Les travaux publics des États-Unis sont généra- 
lement exécutés avec économie; les prix que j'ai 
cités l'attestent, car ils sont moins élevés que 
ceux d'Europe , quoique la main d'oeuvre coûte 
ici de deux à trois fois plus cher que sur le 
vieux Continent. Les canaux entrepris par les 
États sont pourtant passablement construits. 
Leurs dimensions , moindres que celles des nô- 
tres^ sont plus grandes que celles des canaux an- 
glais; les écluses y sont presque toujours en 
pierres de taille (1). Les ponts, pontceaux et 
aqueducs sont habituellement en bois , sur piles 
et culées en maçonnerie commune. Les barrages 
des rivières sont constamment en bois. 

(i) Sur plusieurs canaux conslruils par des compagnies, et 
sur quelques uns de ceux des Etats, les écluses sont moitié en 
pierres , moitié en bois. Ces écluses mixtes (composite loks) sont 
économiques, d'un entrelien aisé, et pourraient être avanta- 
geusement employées ailleurs. Il existe aussi beaucoup d'écluses 
entièrement en bois. 



LETTRE XXII. 97 

Les chemins de fer des États , ceux de Pensyl- 
vanie surtout , ont été établis à grands frais. Us 
sont à double voie^ avec des ponts en maçonne- 
rie et quelques souterrains. Leurs rails sont en- 
tièrement en fer, reposant sur des dés en pierre. 
La compagnie du chemin de fer de Lowell a 
voulu , elle aussi , que son ouvrage fût construit 
de la manière la plus permanente. Elle a déployé 
un luxe de granit, que je crois superflu^ sinon 
nuisible. Le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio 
est aussi à deux voies. Sauf une courte dis- 
tance, il est sur bois. Dans les États du Nord, et 
près des grandes villes, la plupart des Railroads 
ont un rail tout en fer et des terrassements 
préparés pour deux voies , avec une seule voie 
posée. Tels sont les chemins de fer de Boston à 
Worcester et à Providence, d'Amboy à Camden. 
Tel sera celui de Philadelphie à Reading; mais ils 
reposent sur des traverses en bois, ce qui, indé- 
pendamment du bon marché , présente beaucoup 
d'avantages sous le rapport de la conservation du 
matériel et de la douceur des mouvements , et 
aussi pour la rapidité des réparations. Dans le 
Nord, les chemins de fer destinés à une moindre 
circulation ou éloignés des grandes villes , et en 
général tous ceux du Sud , sont à une seule voie 
sans préparation pour une seconde, et ont pour 
rails des pièces de bois longitudinales, recouvertes 
IL 7 



98 LES VOIES DE COMMUNICATIOJS'. 

d'une bande de fer de cinq centimètres de large 
sur quinze millimètres d'épaisseur. 

Sur presque tous les chemins de fer améri- 
cains , il existe des pentes plus fortes que celles 
qu'en Europe l'on est disposé à fixer comme 
maxirna. Une pente de 35 pieds par mille an- 
glais (à peu près sept millimètres par mètre) pa- 
raît modérée aux ingénieurs américains. Une 
pente de cinquante pieds (près de dix millimètres 
par mètre) ne les effraie point (1). L'expérience a 
démontré qu'en effet ces inclinaisons, dont la 
dernière est double du maximum des Ponts-et- 
Chaussées (cinq millimètres par mètre), n'offrent 
aucun danger pour la sécurité publique. Il est 
vrai qu'elles diminuent la vitesse , à moins que 
l'on n'ait recours sur quelques points à une loco- 
motive de renfort, et qu'elles augmentent les frais 
de traction ; mais les Américains estiment que ces 
inconvénients sont plus que compensés par la 
réduction des dépenses de premier établisse- 

(i) Je ne parle pas ici des plans inclinés usilés dans le? chemins 
de fer des montagnes, qui sont plus hardis que les 7nonfrtg-»es russes 
les plus rapides. Dès que l'on voulait faire passpr un chemin de 
fer dans ces lieux escarpés, il était fort difficile d'éviter de grandes 
pentes. H j a , d'ailleurs, «eus le rapport des frais de traction , 
(peaucoup plus d'avantage, en pareil cas, à construire, une série 
de plans inclinés, raccordés par des portions de clicn)în à peu 
près de niveau, qu'à distribuer la pcnle uniformément sur tout 
le parcours. 



LETTRE XXtI. 99 

mçnt. Les cpw-bes y sont aussi plus roides ; 

sur le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio, où 

cependant le service est fait par des locomotives, 

il y çn a plusieurs dont le rayon est de 120 à 

150 mètres; en conséquence l'on ne s'y meut 

qu'avec une vitesse moyenne de quatre et demie à 

Cinq lieues àl'heure; c'est deuxfois moins qu'àLi- 

verpool, mais c'est deuxfois et demie plus qu'en 

diligence sur une route ordinaire. En général , 

pourtaîit, les ingénieurs américains font tous 

leurs efforts pq^r éviter les courbes de moins de 

300 mètres de rayon. En France, les Ponts-et- 

Çhaqssées, dans leurs études des grandes lignes, 

§e sont imposé le minimum de 800 mètres. 

îl y a cependaiit des chemins de fer américains 
Pli l'or, a renchéri p^cpre sur les prescriptions 
ç|e la science eurppéenne. Sur le chemin de fer 
de Boston à Lowell, le rayon minimum est de 
9i4 mètres, pt le tiiaxùmm des pentes de moins 
de 2 millimètres. Sur celui de Boston à Provi- 
dence, il n'y a pas de rayon de moins de 1,800 
wètres. 

La vitesse eii usage sur les chemins de fer 
Wéricains est tout aussi variable que leur mode 

deconstruction, et que leurs conditions d'inclinai- 
son et de eontournevnent. Sur le chemm de fer 
de Boston à Lowell, on vpyage à très peu près à rai- 
son dedixlieues à l'heure; c'est à raison de huit sur 
ceux de Boston à Providence et à Worcester. Sur 



100 LES VOIES DE COMMUNICA.TION. 

le chemin de fer d'Amboy à Camden, la vitesse 
moyenne a été réduite à six lieues; elle n'est que 
de cinq à cinq et demie sur celui de Charleston à 
Augusta; j'ai dit qu elle était moindre encore sur 
celui de Baltimore à FOhio. 

Une des plus grandes économies obtenues ici 
dans la construction des chemins de fer , résulte 
de l'emploi du bois dans rétablissement des ponts 
et pontceaux. Les Américains sont maîtres passés 
en fait de ponts de bois. Les ponts si vantés de la 
Suisse ne sont, en comparaison des leurs, que de 
lourdes et grossières charpentes. Les ponts amé- 
ricains ont des arches ou travées de 35 à 70 mè- 
tres (1); et ils sont non moins curieux par leur bas 
prix que par leur hardiesse. Celui de Columbia, 
sur la Susquéhannah, a 2^000 mètres de long, et 
coûte, tout compris, 700^000 francs; il a dou- 
ble voie pour les voitures et charrettes, double 
trottoir pour les piétons, et il est couvert. En gé- 
néral , un pont à double voie et couvert coûte 
pour la superstructure^ c'est-à-dire non compris 
la maçonnerie des piles, 200 à 350 fr. le mètre 
courant, selon les localités et la confection du 
travail, soit 40,000 à 70,000 fr. pour un pont de 
200 mètres, qui chez nous serait construit en 
pierre de taille, et reviendrait à 1,200,000 fr. ou 
1,500,000 fr. La maçonnerie est ordinairement 

(i) Le pont du Schuylkill , à Piiiladelpliie, à 92^,75 de por- 
tée eu nue seule arche. 



LETTRE XXII. 101 

faite en moellon ou en pierre de taille à peine dé- 
grossie, et;, dès lors, est très peu chère. Trois 
systèmes de charpente dominent pour les ponts : 
l'un est dû au charpentier Burr ; le second au co- 
lonel Long ; le troisième, qui est le plus neuf, le 
plus intéressant et le plus convenable pour les 
chemins de fer, en raison de sa fixité, à M. Ithiel 
Town. Ils sont tous remarquables en ce qu'ils 
n'exigent presque pas de fer. On rencontre pour- 
tant sur les chemins de fer des États-Unis quelques 
ponts en pierre de taille. Tel est celui du Patapsco 
(Thomas Fiaduct) sur le chemin de Baltimore à 
Washington, tout en beau granit, long de 214", 
et qui n'a coûté que 650,000 fr. , quoiqu'il soit à 
deux voies et élevé de 20 mètres. 

La plus grande difficulté que les Américains 
aient rencontrée dans l'exécution des voies de 
communication , n'a peut-être pas été de se pro- 
curer les capitaux nécessaires, mais bien de trou- 
ver des hommes en état de diriger les travaux. 
Sous ce rapport encore, l'État de New- York a 
rendu àl'Union un service signalé. Les ingénieurs, 
qui s'étaient formés dans la construction du canal 
Érié, ont répandu partout les fruits de l'expé- 
rience qu'ils y avaient acquise. M. B. Wright, le 
plus distingué d'entre eux, et aujourd'hui encore 
le plus actif (1) des ingénieurs américains, malgré 

(i) En ce moment, M. Wright, malgré ses soixante-cinq ans, 
dirige à la fois, personnellement, le chemin de fer tîe Hi^rlaëni 



102 LES VOIES JDÎÈ COMMUNICATION. 

soh grand âge, a pris part à la direction d'une 
inconcevable quantité d'entreprises. Son nom est 
associé à rétablissement des canaux de la Chésa- 
peake à l'Ohio, de la Délaware à la Chésapeake, 
de l'Hudson à la Délaware , de Virginie, du Saint- 
Laurent , et même du canal Welland , à ceux des 
chemins de fer de Harlaem et de New-York au lac 
ferié. Depuis une dizaine d'années, les ingénieurs 
capables ont commence à se multiplier aux Etats- 
Unis, et ont écrit sur le sol du pays la preuve de 
leur savoir. Le général Bernard n'y a pas peu 
contribué en apportant avec lui dans le NouveaU- 
Mônde, et en propageant par son exemple, tes 
méthodes les plus avancées de l'art européen. 
M. M. Robinson, élève, lui aussi, de la science 
française, et qui excelle dans Fart d'établir à bon 
marché des ouvrages solides et de bonne appa- 
rence , a fourni les plans du Portage Ravir oàd ^ et 
à construit les chemins de fer de ChesterEeld, de 
Petersburg au Roanoke, du Petit-Schiiylkill, de 

à New-York ; le grand cLeinin de fer de Kcw-York au lac Érié ; 
là grande communicalion, par canal et par chemin de fer, du 
James-River au Kahawlia (Virginie) ; les travaux du Saint-Lau- 
rent, dans le Haut-Canada, trois cents lieues pins au nord, et 
enGn le chemin de fer de la Havane aux Guines, dans l'île de 
Cidja. Tous ces ouvrages réunis forment un développement 
total dé trois cent quatre -vin "gis iieties. Les ingénieurs améri- 
cains les plus distingues ont toujours plusieurs travaux à la fois 
60US leur direction , mais en moindre quantité. Ou conçoit qu'ils 
seniourent, autant que possible, de collaborateurs iustiuits cl 
iutelligenls qui font une graude partie de la besogne. 



LETTRE XXII. 103 

Winchester à Harper's Ferry. Il achève mainte- 
nant ceux de Pottsville à Sunbury, de Philadel- 
phie à Reading, de Frédéricksburg à Richiïiond. 
Le major Mac Neill vient de finir le chemin de 
fer de Boston à Provi lence, et travaille à ceux 
de Stonington et de Baltimore à la Susquéhannah. 
M. D. Douglass, après avoir fait le canal Morris et 
le chemin de fer de Brooklyn à Jamaïca, prépare, 
pour la campagne prochaine, la mise en construc- 
tion des waterworks de New^-York. M. Fessenden, 
qui met la dernière main au Worcester Railroad, 
va être chargé du Western et de VEastern Rail- 
road ^ à droite et à gauche de Boston. M. J. Rnight^ 
qui est le principal ingénieur du chemin de fer de 
Baltimore à l'Ohio^ s'occupe des moyens de lui 
faire franchir les AUéghanys. M. Canvass White, 
qui vient de mourir, avait contribué à la création 
du canal de Louisville à Portland , et avait tout 
récemment terminé le beau canal du Raritan à la 
Délaware. M. H. Allen a établi le chemin de fer de 
Charleston à Augustâ. M. Jervis a exécuté celui 
de Carbondale à Honesdale, et dirige aujourd'hui 
une partie des grands travaux de canalisation de 
l'État de New- York. 

Pour suppléer à la pénurie d'hommes de l'art 
que l'esprit d'entreprise réclame en nombre tou- 
jours croissant , le gouvernement fédéral autorise 
les officiers du génie et les ingénieurs géographes 
{to^ographkal'engineers) à entrer au service des 



104 IFS VOltS DE COMMUN IC4TI0îf. 

compagnies. Il les emploie directement lui-même 
a faire des études et à rechercher des tracés, ou 
à construire des ouvrages pour son compte; de 
sorte que le général Gratiot, commandant en chef 
du génie, fait aussi l'office d'un directeur-général 
des ponts et chaussées. Les colonels des géogra- 
phes , Abert et Rearney, prennent une part ac- 
tive aux travaux du grand canal de la Chésapeake 
à rOhio, dont le gouvernement féaéral est le plus 
fort actionnaire. Le capitaine TurnbuU dirige le 
canal de Georgetown à Alexandrie; le capitaine 
Delafield, les travaux de la Route-Nationale, et 
le capitaine Talcott, le perfectionnement de l'Hud- 
son. Le colonel Long passe de tracé en tracé, et 
étudie tantôt la ligne de Savannah à Memphis, 
tantôt celle de Portland (Maine) à Québec et à 
Montréal. De leur côté, les architectes se font 
ingénieurs; ainsi, M. W. Strickland , de Phila- 
delphie, et M. Latrobe, de Baltimore, dirige- 
ront les travaux des nouveaux chemins qui vont 
s'établir entre leurs deux villes ; et même de sim- 
ples négociants prennent sur eux la responsabilité 
de vastes ouvrages, comme M. Jackson, de Bos- 
ton , qui est de fait ingénieur en chef du chemin 
de fer de Lowell. 

C'est un beau spectacle que celui d'un jeune 
peuple exécutant, dans le court espace d'une 
quinzaine d'années, une masse de communica- 
tions dont les plus puissants empires de l'Eu- 



LETTRE XX JI. 105 

rope, avec une population triple et quadruple, 
se fussent effrayés. Ce que la prospérité publi- 
que y a gagné et continuera à y gagner , est 
incalculable. La politique n'a pas moins à en 
attendre. Ces communications multipliées et ra- 
pides contribueront au maintien de l'Union, plus 
encore que la balance de la représentation na- 
tionale. Lorsque New -York ne sera plus qu'à 
six ou huit jours de la Nouvelle-Orléans , non 
seulement pour une classe riche , voyageant sui- 
vant un mode privilégié (1 ), mais pour tout bour- 
geois , pour tout ouvrier, il n'y aura plus de sé- 
paration possible. Les grandes distances auront 
disparu , et ce colosse, dix fois plus vaste que la 
France, maintiendra son unité sans effort (2). 

Il m'est impossible de ne point reporter ma 
pensée sur l'Europe, et de ne pas faire une com- 
paraison peu favorable aux grandes monarchies 
qui la couvrent. Les partisans du principe mo- 
narchique soutiennent qu'il a tout autant de 
puissance pour le bonheur et la grandeur des 
peuples, et pour le progrès du genre humain, que 
le principe d'indépendance et de self-goueriiment 
qui domine de l'autre côté de l'Atlantique. Pour 
mon compte je suis tout porté à le croire. Il faut 
pourtant que l'on en administre des preuves 
matérielles, si l'on veut que la conviction opposée 

( i) Voir la Noie 16 à la fin du Volume. 
i'i) Voir la Note 17 à la fin du Volume, 



106 LES VOIES DE COMMUIVICATION. 

ne fasse plus de prosélytes. C'est par les fruits 
aujourd'hui que l'arbre doit se juger. Les gou- 
vernements européens disposent des trésors et 
des bras de plus de 250 millions d'hommes , c'est- 
à-dire d'une population vingt fois plus grande 
que ne l'était celle des États-Unis lorsqu'ils ont 
commencé à exécuter leur système de communi- 
cations. Le pays qui réclame leurs soins n'est 
pas quatre fois aussi étendu (1) que celui qui 
est actuellement couvert par les États et les 
Territoires organisés. Les milliards qu'ils se pro- 
curent si aisément pour la guerre^ c'est-à-dire 
pour détruire et pour tuer^ ne leur manqueraient 
pas pour des entreprises créatrices. Ils n'ont qu'à 
vouloir, et toutes les nations européennes se con- 
fondront tellement d'intérêts, de pensées et de 
sentiments, seront tellement rapprochées et mê- 
lées , que l'Europe tout entière sera comme une 
seule nation ^ et qu'une guerre européenne sera 
réputée sacrilège à l'égal d'une guerre civile. En 
ajournarit plus lon^-temps ces utiles travaux, ne 
donneraient-ils pas raison à ceux qui prétendent 
que la cause des rois est inconciliable avec celle 
des nations ? 

(i) En comptant tout le nord de l'Europe et tous les pays de 
l'ouest de l'Oural. 



XXIÎI. 



LE TRAVAIL. 



Lancaster ( Peusjlvanie) , 20 juillet i855. 

îi il y a de succès , il h'y à de bonheur que par 
là spécialité. Homme ou peuple, si vous voulez 
réussir, gardez-vous de prétendre à toiit savoir et 
de tout entreprendre. La nature humaine est 
finie ; limitez-vous comme elle dans vos désirs et 
dans vos efforts. Sachez vous contenter et vous 
contenir ; c'est la loi de la sas^esse. 

Si ces préceptes sont justes, les Américains 
sont des gens au moins à demi sages, car ils 
les pratiquent au moins à demi. En général , 
l'Américain sait peu se contenter; sa notion de 
légalité, c'est de n'être l'inférieur de personne; 
mais il n'aspire à monter que siiivaht une ligiië. 
Son moyen unique, comme kon unique peiisée, 
c'est la domination du monde matériel, c'est 



108 LE TRAVAIL. 

l'industrie dans ses diverses branches; ce sont 
les affaires, c'est la spéculation, le travail, l'ac- 
tion. 

A son unique objet tout pour lui se subor- 
donne : l'éducation et la politique , la loi de la 
famille et celle de l'Etat. Tout, depuis la religion 
et la morale jusqu'aux usages domestiques et aux 
détails de la vie ; tout, dans la société américaine, 
est combiné et ployé suivant la direction qui con- 
verge le mieux vers le but commun de chacun 
et de tous. 

Si la règle générale souffre des exceptions, 
elles sont peu nombreuses et tiennent à deux 
causes : premièrement, la société américaine, si 
absorbée qu'elle soit dans sa spécialité, ne doit 
pas rester à jamais emprisonnée dans ce cercle, 
et contient déjà le germe des destinées, quelles 
qu'elles puissent être , qui lui sont réservées 
pour les siècles à venir; secondement, la nature 
humaine, quoique finie, n'est pas exclusive, et 
nulle force au monde ne saurait étouffer ses pro- 
testations contre l'exclusivisme des goûts , des 
institutions et des mœurs. 

La spéculation et les affaires , le travail et l'ac- 
tion, voilà donc, sous diverses formes, la spé- 
cialité que les Américains ont choisie et à laquelle 
ils se vouent avec une ardeur qui tient de l'a- 
charnement. C'était celle qu'ils devaient adopter, 
celle que leur avait assignée le doigt de la Provi- 



LETTRE XXIIT. 109 

dence, afin que la civilisation fut, dans le plus bref 
délai possible, mise en possession d'un continent. 
Je ne puis sans douleur penser qu'il y eut un 
moment où la France semblait appelée à partager 
la gloire de cette grande niission avec les deux 
peuples, entre lesquels Dieu l'a placée, aussi bien 
sous le rapport du caractère et des institutions 
que sous celui de la position géographique; avec 
les Anglais et les Espagnols. Tandis que l'Espa- 
gne, alors reine du monde, envahissait l'Amé- 
rique du Sud et le vaste empire du Mexique, 
y civilisait, le sabre à la main, la population in- 
dienne, et y bâtissait des villes monumentales 
qui témoigneront de son génie et de sa puissance 
bien des siècles après que les déclamations de ses 
détracteurs seront tombées dans l'oubli , tandis 
que l'Angleterre posait de chétives colonies sur la 
plage aride de l'Amérique du Nord, la France 
explorait la gigantesque vallée du Père des eaux , 
et s'emparait du Saint-Laurent, près de qui notre 
Rhin , tranquille et fier ^ n'est qu'un ruisseau mo- 
deste ; nous couronnions de fortifications le ro- 
cher à pic de Québec, nous bâtissions Montréal, 
nous fondions la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, 
et , çà et là , nous défrichions les riches plaines de 
l'IlUnois. De l'Amérique duNord, nous possédions 
alors la portion la plus fertile, la plus belle, la 
mieux arrosée, la mieux taillée pour recevoir un 
superbe empire en harmonie avec nos sentiments 



110 tK TRAVAIL. 

d'unité. Nos i^gétiieurs, avec une sagacité qu'au- 
jomd'i;^iii les Âmçricains admirent^ avaient mar- 
qué par un fortin les positions les plvis propres à 
recevoir de grandes villes. C'est ainsi que notre 
dvapeau flottait à Pittsburg (alors fort Duquesne), 
à Pétroit, à Chicago, à Érié (alors Presqu'île), 
à Kingston (alors fort Frontenac), à Michilli- 
piackinac, à Ticondéroga, à Vincennes, au fort 
dç Chartres, à Péoria, à Saint-Jean, tout comme 
dans les capitales du Canada et de la Louisiane. 
Alors notre langue pouvait préteiidre à être la 
langue universelle. Le nom français avait alors 
de belles chances ppur devenir le preniier, non 
seulement, comme celui des Grecs, dans le monde 
çles idées , p^^r la littérature çt les arts, mais av^ssi , 
coinme le nom ror^ain , dans le monde matériel 
et politique, par le nombre des hommes qui 
eussent été fiers çle le porter, par l'immensité 
du territoire q\^ç Sc^ domination eut couvert. 
Loiiis XIV, aux JQurs de son apothéose, dans 
l'Olympe qu'il s'était bâti , rêvait ce noble avenir 
pour son peuple et ppur sa race. Dans l'exalta^ 
tion d'un snblime orgueil , il croyait lire c^s 
triomphes sur les pages dn destin. H ^e nous reste 
plus à nous, qui ne sommes séparés de lui que 
par un siècle, il ne nous reste plus, hélas ! qn^ des 
regrets amers çt impuissants. Les Anglais nous 
onç chassés à toujours, non seulement d'Amé- 
rique, mais aussi des Indes-Orientales, où le 



LETTRE XXIII. 1 1 1 

Grand-Roi nous avait aussi installés. Nos des- 
cendants du Canada et de la Louisiane se dé- 
battent vainement contre le déluge britannique 
qui les ensevelit. Notre idiome se noie dans le 
même débordement; les noms mêmes de nos 
villes et des régions que nous avions explorées 
se défigurent dans l'âpre gosier de nos heureux 
rivaux, et se teutonisent au point d'être mé- 
connaissables. Nous avons oublié nous-mêmes 
qu'il fut un temps où nous pouvions prétendre 
à devenir les rois du Nouveau-Monde. Nous 
n'avons plus souvenance des hommes généreux 
qui se dévouèrent pour nous en assurer la domi- 
nation. Pour que le nom de l'héroïque La Salle ne 
pérît pas , il a fallu que le Congrès américain lui 
érigeât un petit monument, dans la rotonde du 
Capitole, entre Penn et John Smith. Nous n'avons 
pas eu une pierre pour lui dans nos innombrables 
sculptures; uos peintres ont couvert de couleurs 
des toiles qu'une lieue carrée contiendrait à peine, 
et il n'a pas eu les honneurs d'un coup de pinceau. 
Pendant ce temps, des colosses, récemment 
apparus en Europe, nous défient, nous coudoient 
et nous pressent. En vain les efforts du second 
Charlemagne nous avaient rendu la capitale du 
premier César français et les plus belles provinces 
de Clovis; capitale et provinces nous ont été 
ravies presque aussitôt. Un pas de plus en ar- 
rière et nous sommes refoulés à jamais parmi 



It2 LE TRAVAIL. 

les peuples secondaires, les peuples vieillis, les 
peuples déchus, sans successeurs pour recevoir 
et dignement porter l'héritage de la gloire de nos 
pères. Qu'a-t-il donc fallu pour faire rétrograder 
ainsi une grande nation , pour la dépouiller de 
son avenir? Il a suffi, sous notre monarchie ab- 
solue, qu'il se trouvât un prince comme Louis XV, 
qui, du Grand-Roi son aïeul, ne voulut accepter 
que les vices; il a suffi que, pendant cinquante 
ans , la France servît de marche-pied et de jouet 
à l'infâme égoïsme de ce prince, à la honteuse 
impéritie de ses familiers. Les gouvernements sans 
contrôle peuvent, dans un court espace de temps, 
enfanter des prodiges, mais ils sont exposés à de 
cruels retours. 

Que fût-il arrivé si, au lieu d'être vaincus par 
les Anglais, nous eussions été lein^s vainqueurs? 
A juger, par les Canadiens et les Créoles de la 
Louisiane, de ce qu'eût été le peuple de la 
Nouvelle-France, la rapidité et l'audace du mou- 
vement civilisateur y eussent considérablement 
perdu. Lorsqu'il s'agit de vaincre des nations 
sur les champs de bataille, le Français peut en- 
trer dans la lice, la tête haute ; pour dompter la 
nature, l'Anglais vaut mieux que nous. Il a une 
fibre plus rigide, des muscles mieux nourris; 
physiquement , il est mieux constitué pour le 
travail; il le pousse avec plus de méthode et de 
persévérance; il s'y plaît, il s'y entête. Si dans 



LETTRE XXIir. 1 13 

SOU œuvre, il rencontre un obstacle, il l'attaque 
avec une passion concentrée, dont, nous Fran- 
çais, nous ne sommes susceptibles que contre 
un adversaire sous foiTlie humaine. 

Avec quel zèle et quel entraînement l'Anglo- 
Américain remplit sa tâche dépeuple défricheur! 
Voyez com me il se fraye sa voie à travers les rochers 
et les précipices; comme il lutte corps à corps 
contre les fleuves, contre les marécages, contre 
la forêt primitive ; comme il détruit le loup et 
Tours; comme il extermine l'indien qui, pour 
lui, n'est qu'une autre bête fauve! Dans cette 
bataille contre le monde extérieur, contre la 
terre et l'eau, contre les montagnes et contre 
un air empesté, il semble plein de cette im- 
pétuosité avec laquelle la Grèce se précipitait 
sur l'Asie à la voix d'Alexandre; de cette au- 
dace frénétique que Mahomet sut inspirer à ses 
Arabes pour la conquête de l'empire d'Orient ; 
de ce courage délirant qui animait nos pères, il 
y a quarante ans, lorsqu'ils se ruaient sur l'Eu- 
rope. Aussi , sur les mêmes rivières où nos co- 
lons s'abandonnaient, en chantant, au canot 
d'écorce du sauvage, ils comptent, eux, des 
flottes de superbes bateaux à vapeur. Là où nous 
fraternisions avec les Peaux-Rouges , couchant 
avec eux dans les bois , vivant comme eux de 
notre chasse , voyageant à pied à leur manière , 
par des sentiers escarpés, l'opiniâtre américain 
H. 8 



t 14 Ï^E TRAVAIL. 

a abattu les arbres antiques, promené la cbarrue, 
enclos les terrains, substitué les meilleures races 
bovines de l'Angleterre aux cerfs de la forêt, 
établi des fermes, de florissants villages et d'o- 
pulentes cités , creusé des canaux et des routes. 
Ces cbutes d'eau que nous venions admirer en 
amateurs du pittoresque , et dont nos officiers 
mesuraient la bauteur au péril de leur vie , ils 
les ont dérobées au paysage et enfermées dans 
les réservoirs de leurs moulins et de leurs fabri- 
ques. Si ces pays fussent restés français, la po- 
pulation qui s'y fiit développée eût été plus gaie 
que l'américaine; elle eût mieux joui de ce qu'elle 
eût possédé; mais elle eût été entourée de moins de 
ricbesses et de comfort, et des siècles se fussent 
écoulés avant que Tbomme eût été en di'oit de 
se dire le maître, sur la même étendue de sol que 
les Américains ont asservie en moins de cinquante 
ans. 

Si l'on récapitule les actes passés à cliaque 
session des législatures locales, on verra que les 
trois quarts au moins ont pour objet les banques 
qui créditent le travailleur; la création d'églises 
nouvelles, qui sont les citadelles où veillent les 
gardiens de l'esprit du travail; les moyens de 
communication, routes, canaux, cbemins de fer, 
ponts, bateaux à vapeur, qui facilitent au pro- 
ducteur l'accès du marché; l'instruction pri- 
maire à l'usage de l'ouvrier et du laboureur; ou 



LETTRE XKjn. Ht 

divers règlements commerciaux ; ou l'incorpo*- 
ration de villes et de villages , ouvrages de ces 
hardis défricheurs. Il n'y est point question d'une 
armée; les beaux-arts n'y figurent jamais, même 
pour mémoire; les établissements littéraires et 
les hautes études scientifiques y sont rarement 
honorés d'un souvenir (1). 

Les lois tendent par-dessus tout à favoriser 
le travail^ le travail matériel, le travail du mo- 
ment. Dans les États un peu anciens, elles sont 
habituellement empreintes du respect de la pro- 
priété, parce que le législateur sent que le plus 
grand encouragement à donner au travail con- 
siste à le respecter dans ce qui en est le fruit. 
Elles sont particulièrement conservatrices de la 
propriété foncière, soit par réminiscence des lois 
féodales de la mère-patrie, soit aussi parce que 
l'on a tenu à conserver quelque élément stable 
au milieu de Finstabilité de toute chose; cepen- 
dant les lois s'inquiètent généralement beaucoup 
moins qu'en Europe de ce qui est droit acquis. 
Malheur aux existences en repos ou actuellement 
improductives, pour peu qu'elles puissent être 
accusées de s'appuyer sur le monopole et le pri- 
vilège! Le droit qui précède ici les autres, qui 
les efface tous, est celui du travad : le repos n'a 
pas encore droit de cité. C'est ainsi qu'excepté 
en matière de crédit public , où les Etats et les 

(i) Voir la Noie i8 à la fin du Volume. 



116 LE TRAVAIL. 

villes se piquent du plus grand scrupule à rem- 
plir leurs engagements, dans tout débat entre le 
capitaliste et le producteur, c'est ordinairement 
le premier qui a tort (1). 

Tout est ici disposé pour le travail : les villes 
sont bâties suivant la méthode anglaise ; les hom- 
mes d'affaires , au lieu d'être dispersés par la 
ville, occupent un quartier qui est exclusive- 
ment à eux , où pas une maison ne sert à l'habi- 
tation, où tout est bureaux et magasins. Les 
courtiers, les agents de change, les avoués, les 
avocats, y ont chacun leur cellule, les négociants 
leurs comptoirs. Les banques et les compagnies 
de toute nature y tiennent leur office ; les mar- 
chandises emplissent , de la cave au grenier, tous 
les édifices des rues adjacentes. A toute heure 
du jour, un négociant n'a que quelques pas à 
faire pour en rejoindre un autre, pour s'abou- 
cher avec un homme de loi ou un courtier. Ce 
n'est point comme à Paris, où l'on perd un 
temps précieux à courir l'un après l'autre. Paris 
est la cité commerciale la plus mal arrangée de 
l'univers. Nevv^-York est cependant moins bien 
ordonné que Londres ou que Liverpool. Il n'y 

(i) Dans quelques États nouveaux, commein Kentucky et l'Illi- 
nois, il a été passé, aux époques de crises commerciales, des lois 
qui intervenaient enlre le débiteur et le créancier, et qui trai- 
taient fort cavalièrement ce dernier. Elles avaient pour objet d'a- 
journer le paiement des dettes. 



LETTRE XXIII. 117 

existe rien dans le genre des grands docks ou du 
Cornm ercial-Ho use ( 1 ) . 

Les mœurs sont celles d'une société travail- 
lante et agissante. A quinze ans , un homme entre 
dans les affaires; à vingt et un, il est établi, il a 
sa ferme, son atelier, son comptoir ou son cabi- 
net, son industrie enfin quelle qu'elle soit. C'est 
aussi l'âge où il prend femme; à vingt- deux 
ans, il est père de famille, et, par conséquent , 
il a un puissant aiguillon pour s'exciter au tra- 
vail. Il n'y a ici de considération que pour celui 
qui a une profession , et, ce qui est à peu près la 
même chose ^ qui est marié; pour l'homme enfin 
qui est membre actif, directement utile de l'or- 
ganisme social , qui contribue pour sa part à 
augmenter la richesse publique, en créant, soit 
des choses, soit des hommes. L'Américain est 
élevé dans cette idée , qu'il aura un état , qu'il 
sera agriculteur, artisan, manufacturier, com- 
merçant, spéculateur, médecin, homme de loi 
ou d'église, peut-être tout cela successivement, 
et que , s'il est actif et intelligent , il arrivera à 
l'opulence. Il ne se conçoit pas sans profession, 
lors même qu'il appartient à une famille riche , 
car il ne voit point de gens de loisir autour de 
lui. L'homme de loisir est une variété de l'espèce 
humaine dont l'homme du Nord, l'Yankée, ne 

(i) Voir tom. j, psg. ^5, 



118 LE TRAVAIL, 

soupçonne pas Texistence; puis il sait que, 
riche aujourd'hui, son père pourra être ruiné 
demain. Le père d'ailleurs est dans les affaires, 
selon l'usage, et ne se dessaisit pas de sa fortune : 
si le fils en veut avoir une présentement, qu'il se 
la fasse! 

Les habitudes sont celles d'un peuple exclusi- 
vement travailleur. Du moment où il se lève , 
l'Américain est au travail. Il s'y absorbe jusqu'à 
l'heure du sommeil. Il ne permet point aux plai- 
sirs de venir l'en distraire; les affaires publiques 
seules ont le droit d'enlever quelques moments à 
ses affaires privées. L'instant des repas n'est point 
pour lui un délassement où il retrempe son cer- 
veau fatigué, au sein d'une intimité douce. Ce 
n'est rien de plus qu'une désagréable interrup- 
tion à sa besogne; interruption qu'il accepte, 
parce qu'elle est inévitable, mais qu'il abrège le 
plus possible. Si la politique ne réclame point, 
le soir, son attention; s'il n'est convoqué à au- 
cune délibération, à aucune prière, il reste chez 
lui, pensif et l'œil fixe, récapitulant les opéra- 
tions du jour, ou préparant celles du lendemain. 
Il cesse ses ti-avaux le dimanche, parce que la 
religion le lui ordonne ; mais elle lui prescrit aussi 
spécialement, pour ce jour-là, de s'abstenir de 
tout amusement, de toute distraction^ musique, 
cartes, dés ou billard, sous peine de sacrilège au 
premier chef. Le dimanche, un Américain n'ose- 



LETTBE XXIII. î 19 

Tiiit pas recevoir ses amis. Ses domestiqiies refu- 
seraient de s'y pi éter; c'est à peine si, ce jour-là , 
il peut obtenir d'eux qu'ils le servent lui-même à 
table à l'heure qui leur convient. Il y a quelques 
jours, le maire de New-York fut accusé par un 
journal d'avoir traité, le dimanche, certains 
nobles ilnglais venus d'Europe, dans leur yacht , 
pour donner à la démocratie américaine une 
étrange idée des goûts britanniques. Il s'est em- 
pressé de faire publier qu'il connaissait trop bien 
ses devoirs de chrétien pour fêter ses amis le jour 
du sabbaÛL. Rien n'est donc plus lugubre que le 
septième jour dans ce pays, x^uprès d'un pareil 
dimanche , le travail du lundi est un passe-temps 
délicieux. 

Abordez un négociant anglais le matin dans son 
comptoir , vous le trouverez raide et sec, ne par- 
lant que par monosyllabes; accostez-le à l'heure 
du courrier, il ne fera aucun frais pour vous dis- 
simuler £on impatience; il vous éconduira, sans 
prendre toujours garde de le faire poliment. Le 
même homme, le soir dans son salon, ou l'été 
à sa maison de campagne, sera plein d'empresse- 
ment et d'urbanité. C'est que l'Anglais divise son 
temps et ne fait qu'une chose à la fois. I.e matin, 
il est tout aux affaires ; les affaires lui sortent par 
tous les pores. Le soir, c'est l'homme de loisir 
qui se repose et jouit de la vie; c'est \e gentle- 
man qui a sons les yeux, pour façonner ses ma- 



120 LE TRAVAIL 

ilières et s'instruire clans l'art fie dépenser noble- 
ment son revenu, le parfait modèle de l'aristo- 
craiie anglaise. 

Le Français moderne est un mélange indéter 
miné de l'Anglais du matin et du soir. Le matin, 
un peu Anglais du soir , et ie soir passablement 
Anglais du matin. Le Français vienx-modèle était 
l'Anglais actuel du soir; ou plutôt disons, pour 
rendre à chacun ce qui lui appartient , que c'est 
ce Français, dont le type se perd chez nous, sur 
qui , à beaucoup d'égards , s'est moulée l'aristo- 
cratie anglaise. 

L'Américain des États du Nord ou du Nord- 
Ouest, celui dont la nature domine aujourd'hui 
dans l'Union , est un homme d'affaires en per- 
manence : c'est toujours l'Anglais du matin. On 
trouve beaucoup d'Anglais du soir dans les plan- 
tations du Sud; on commence à en rencontrer 
quelques uns dans des métropoles du Nord. 

Haut, mince et dégagé dans sa taille, l'Américain 
semble bâti tout exprès pour le travail matériel. 
Il n'a pas son pareil pour aller vite en besogne. 
Nul ne s'assimile plus aisément une pratique nou- 
velle; il est toujours prêt à modifier ses procédés 
ou ses outils, ou à changer de métier. Il est mé- 
canicien dans l'âme. Chez nous , il n'y a pas d'é- 
lève des hautes écoles qui n'ait fait son vaudeville, 
son roman ou sa constitution monarchique ou ré- 
publicaine. Il n'y a pas de paysan du Clonnecticut 



LETTRE XXJII. 121 

OU du Massachusetts qui n'ait iiîvcnté sa ma- 
chine. Il n'y a pas d'homme un peu considérable 
qui n'ait son projet de chemin de fer, son plan 
de village ou de \ille, ou qui ne nourrisse inpetto 
quelque grande spéculation sur les terres inon- 
dées de la Rivière Rouge, ou sur les terrains à co- 
ton de FYazoo ou du Texas, ou sur les champs à 
blé de riUinois. Colonisateur par excellence , l'A- 
méricain-type, celui qui n'est pas plus ou moins 
européanisé, l'Yankée pur, en un mot, n'est 
pas seulement travailleur, c'est un travailleur 
ambulant. Il n'a point de racines dans le sol; il 
est étranger au culte de la terre natale et de la 
maison paternelle; il est toujours en humeur d'é- 
migrer, toujours prêt à partir, avec le premier 
bateau à vapeur qui passera , des lieux même où 
il est installé à peine. Il est dévoré du besoin de 
locomotion ; il ne tient pas en place ; il faut qu'il 
aille et qu'il vienne, qu'il agite ses membres et 
tienne ses muscles en haleine. Quand ses pieds 
ne sont pas en mouvement, il faut qu'il remue 
les doigts ; que , de son inséparable couteau , il 
taille un morceau de bois, rogne le dos d'une 
chaise ou écorne une table ; ou, encore, qu'il oc- 
cupe ses mâchoires à presser du tabac. Soit que le 
régime de la concurrence lui en ait donné l'habi- 
tude, soit qu'il se préoccupe outre mesure de la 
valeur du temps, soit que la mobilité de tout ce 
qui l'entoure et de sa propre personne tienne 



122 LE TRW AIL. 

son système nerveux dans un ébranlement per- 
pétuel, soit qu'il soit sorti ainsi fait des mains de 
la nature, il est toujours affairé , toujours pressé^ 
excessivement pressé. Il est propre à tous les tra- 
vaux, excepté à ceux qui exigent une lenteur mi- 
nutieuse. Ceux-là lui font horreur : c'est sa con- 
ception de l'enfer. « Nous naissons à la hâte , dit 
)) un écrivain américain, nous faisons notre édu- 
» cation à la course ; nous nous marions à la vo- 
» lée; nous gagnons une fortune d'un coup de 
)^ baguette, et nous la perdons de même pour la 
» refaire et la défaire dix fois, toujours en un clin 
» d'oeil. Notre corps est une locomotive allant à 
» raison de dix lieues à i'heure; notre âme, une 
)) machine à vapeur à haute pression ; notre vie 
» ressemble à une étoile qui file, et la mort nous 
» surprend comme un éclair (1) » 

« Travaille, dit au pauvre la société américaine ; 
travaille, et à dix-huit ans, tu gagneras plus, toi, 
simple ouvrier , qu'un capitaine en Europe (2). 
Tu vivras dans l'abondance, tu seras bien vêtu, 
bien logé, et tu feras des économies. Sois assidu au 
travail, sobre et religieux , et tu trouveras une com- 
pagne dévouée et soumise; tu auras un foyer do- 
mestique , mieux pourvu de comfort que celui de 

ri) Voir la Note 19 à la fin du Volume. 

(2) Ea ce momcut le salaire d'un ouvrier maçon est de 
9 fr. 55 cent, à Philadelphie et a New-York ; à ooo joms de 
travail, ce serait 2,800 ir. 



LETTRE XXIII. 123 

beaucoup de bourgeois en Europe. D'ouvrier, tu 
deviendras maître ; tu auras des apprentis et des 
serviteurs à ton tour; tu trouveras du crédit à 
pleines mains; tu passeras fabricant ou gros fer- 
mier; tu spéculeras et tu deviendras riche ; tu 
bâtiras une ville et tu lui donneras ton nom ; tu 
seras nommé membre de la législature de ton 
État, ou aider m an de la métropole, puis membre 
du Congrès; ton fils aura autant de chances pour 
être nommé Président que le fils du Président 
lui-même. Travaille , et si la chance des affaires 
tourne contre toi et que tu succombes, ce sera 
pour te relever aussitôt ; car ici la faillite est 
considérée comme une blessure dans une ba- 
taille; elle ne te fera perdre ni l'estime, ni même 
la confiance de personne , pourvu que tu aies 
été toujours rangé et tempérant , bon chrétien 
et époux fidèle. » 

« Travaille, dit-elle au riche , travaille sans ja- 
mais songer à jouir. Tu accroîtras tes revenus 
sans accroître tes dépenses. Tu augmenteras ta 
fortune, mais ce ne sera que pour multiplier les 
moyens de travail en faveur du pauvre , et pour 
étendre ta puissance sur le monde matériel. Que ta 
tenue soit simple et austère. Je te permets , pour 
ton intérieur, de beaux tapis , de l'argenterie à 
foison, les plus beaux linges de la Saxe et de 
l'Ecosse; mais ta maison, à l'extérieur, sera sur 
le modèle de toutes celles de la ville ; tu n'auras 



124 LE TE A V AIL. 

lù livrée, ni luxe de chevaux; tu n'encourageras 
pas le théâtre qui relâche les mœurs; tu fuiras le 
jeu; tu signeras les articles de la Société de Tem- 
pérance; tu t'abstiendras même de la bonne 
chère; tu donneras l'exemple de l'assiduité à 
l'Eglise; tu afficheras sans cesse le plus profond 
respect pour la morale et la religion ; car le culti- 
vateur et l'ouvrier qui t'entourent, ont les veux 
sur toi, prennent modèle sur toi, et te reconnais- 
sent encore de fait pour arbitre des mœurs et des 
coutumes, quoiqu'ils t'aient enlevé le sceptre de la 
politique. Si tu te laissais aller à jouir^ si tu te li- 
vrais au faste, à la dissipation et aux plaisirs, ils 
lâcheraient, eux aussi, la bride à leurs passions, 
nécessairement grossières, à leurs violents appé- 
tits. C'en serait fait du pays, c'en serait fait de 
loi-méme. » 

Il est possible d'imaginer divers systèmes d'or- 
ganisation sociale également propres en théorie 
à favoriser le travail. On peut concevoir une so- 
ciété constituée pour le travail, sous l'influence 
du principe d'autorité , c'est-à-dire d'association 
hiérarchique; on peut en concevoir une autre 
sous les auspices du principe de liberté ou d'in- 
dépendance. Pour organiser à priori, en vue du 
travail, un peuple déterminé, il faut, sous peine 
de tomber daiis le roman , consulter ses circon- 
stances de territoire et d'origine, savoir par où il 
a passé et où il va. Avec le peuple des États-^ 



LETTRE XXI il. 125 

Unis, rejeton de la race anglaise, et imbu de 
protestantisme jusqu'à la moelle des os, le prin- 
cipe d'indépendance, d'individualisme , de con- 
currence enfin ^ devait réussir. L'âme fortement 
trempée des Puritains, qui sont les ultras du pro- 
testantisme , ne pouvait manquer de s'en ac- 
commoder admirablement. Voilà pourquoi les 
fils des États de l'Est, fondés par \e^ pèlerins (1;, 
ont joué le premier rôle dans la prise de posses- 
sion de l'immense vallée du Mississipi. 

La civilisation de l'Ouest (2) est née du con- 
cours occulte et silencieux de deux ou trois cent 
mille jeunes cultivateurs partis, chacun pour son 
compte , de la Nouvelle-Angleterre, quelquefois 
avec un petit nombre d'amis, souvent seuls. Ce 
système n'aurait pu réussir avec des Français. 
L'Yankée, seul avec sa femme au milieu des 
bois, peut se suffire à lui-même. Le Français est 
éminemment social; il ne supporterait pas l'iso- 
lement au sein duquel l'Yankée vit à l'aise. Ce- 
lui-ci se passionne, tout seul, pour l'œuvre qu'il 
a conçue et qu'il s'est imposée. Le Français ne 
peut se passionner pour une entreprise indus- 
trielle qu à condition d'être avec d'autres hom- 

(i) On désigne par ce nom (PUgrim-Fat/iers) les Puritains 
exilés qui vinrent s'établir à Boston et dans le pays d'alentour. 

(2) Je parle ici principalement du Nord-Ouest, c'est àdire de 
la portion de l'Ouest où l'esclavage n'existe pas. (Voir lettre x, 
tome I. ) 



126 LE TRA.yAïL. 

mes, dont le concours soit évident et palpable, 
ou plutôt il n'est pas apte à se passionner pour 
un travail matériel, car il réserve ses affections 
et ses sympathies pour ce qui est vivant. Il lui 
est absolument impossible, à lui, d'être amou- 
reux d'un défrichement, d'éprouver pour le suc- 
cès d'une manufacture les mêmes transports que 
pour le salut d'un ami ou le bonheur d'une 
maîtresse; mais il est susceptible de s'y appli- 
quer avec ardeur, si ses passions caractéris- 
tiques, sa soif de la gloire et son émulation, 
sont excitées par le contact humain. S'il s'a- 
gissait de coloniser avec des Français, il fau- 
drait donc peu compter sur les tentatives indi- 
viduelles. En toute chose le Français a besoin de 
sentir légèrement le coude du voisin, comme dans 
une ligne de bataille. Sur une terre à coloniser, 
on peut jeter des Américains isolés ; ils y forme- 
ront une multitude de petits centres qui, s'élar* 
gissant chacun de son côté, finiront par embrasser 
un grand cercle. S'il s'agit de Français , on doit 
porter avec eux sur la terre nouvelle un ordre 
social tout fait , des liens sociaux tout établis , ou, 
au moins , un cadre régulier d'ordre social et des 
points d'attache pour les liens sociaux; c'est-à- 
dire qu'il leur faut, dès l'abord, le grand cercle 
avec son centre unique bien apparent. 

Le Canada est à peu près la seule colonie que 
nous ayons fondée exclusivement avec des Fran- 



LETTRE XXlIf. 127 

çais (I). On y transporta une organisation sociale 
complète. Une fois le pays reconnu, la flotte 
royale y débarqua des seigneurs à qui le roi avait 
octroyé des fiefs. Ils étaient suivis de vassaux 
qu'ils avaient pris en Normandie et en Bretagne, 
et à qui ils distribuèrent des terres. Elle y déposa 
en même temps un clergé régulier et séculier doté, 
lui aussi, d'amples domaines territoriaux^ et qui 
de plus préleva la dîme. Puis vinrent des mar- 
chands et des compagnies à qui des privilèges 
étaient accordés pour la traite des pelleteries 
et pour le commerce. En un mot, les trois or- 
dres, clergé, noblesse et tiers-état, furent im- 
portés, tout d'une pièce, de la vieille France dans 
la nouvelle. La seule chose que les colons laissè- 
rent derrière eux fut la misère du plus grand 
nombre. Le système était bon pour l'époque; le 
principe d'ordre et dliiérarchie qui y présidait, 
sous la seule forme possible alors, était en har- 
monie avec le caractère du peuple. Ce qui l'atteste, 
c'est que, sous ce régime, auquel les cinglais con- 
quérants n'ont rien changé, le Canada a fleuri, 
et la population s'y est multipliée au sein d'une 
douce aisance. Je n'ai vu nulle part rien qui offrît 
mieux l'image de Xaiirea medlocritas que les jolis 
villages des bords du Saint-Laurent. Ce n'est pas 
l'ambitieuse prospérité des Etats-Unis, c'est quel- 

(i) Dans la Louisiane , à S;iint-Domingue et dans les îles , la 
mâsge de la populallou était forœée de noirs. 



128 Lï TJl.iVAIL. 

que chose de beaucoup plus modeste; mais s'il 
y a moins d'éclat, en revanche il y a plus de 
contentement et de bonheur. Le Canada m'a rap- 
pelé la Suisse : c'est la même physionomie de 
satisfaction calme et de jouissances paisibles. On 
parierait du Canada , s'il n'était pas à côté du co- 
losse anglo-américain; on citerait ses dévelop- 
pements, sans les prodiges des Etats-Unis. 

On ne serait pas fondé à prétendre que les pro- 
grès du Canada se sont réalisés en dépit du mode 
de colonisation; la discussion entvele parce que 
et le quoique est aisée à terminer dans ce cas. 
Tout ce que le système primitif avait d'onéreux, 
subsiste encore intact, et la population ne s'en 
plaint pas. Les redevances seigneuriales, la dîme, 
le droit de mouture, le four banal, y sont actuel- 
lement en pleine vigueur; et, chose incroyable, 
rien de tout cela ne fissure dans l'interminable liste 
de quatre-vingt-treize griefs, récemment dressée 
par les Canadiens contre le régime qui les gou- 
verne. 

En France , Dieu merci , il n'y a plus de sei- 
gneurs, de vassaux ni de dîmes; les trois ordres 
sont abolis : il n'y a même plus de royauté abso- 
lue; mais nous avons un gouvernement à trois 
têtes qui dispose de ressources bien autrement 
inépuisables, de moyens d'action bien autrement 
énergiques. Ce pouvoir central, le seul qui subsiste 
maintenant , doit faire intervenir sa direction là 



LETTRE XXIII. 129 

OÙ autrefois la royauté et les divers ordres impo- 
saient la leur. Nous ne fonderons de colonie ni à 
Alger ni ailleurs, à moins que le gouvernement 
ne se charge d'y remplir, sauf les modifications 
exigées par le progrès des temps et par les circon- 
stances, le rôle que jouèrent au Canada la no- 
blesse et le clergé. Les intermédiaires qui exis- 
taient autrefois entre la royauté et la masse de la 
nation ont disparu. Une partie de leurs préroga- 
tives peut et doit être remise au peuple, ainsi 
qu'il a déjà été fait à l'égard de l'administration 
intérieure du pays ; car la nation , devenue plus 
éclairée et plus apte à se diriger elle-même, na 
pas besoin , au même degré que par le passé , 
d'une règle venue d'en haut. Cependant, la ma- 
jeure partie des prérogatives des anciens pou- 
voirs doit aller grossir celle du pouvoir central, et 
non point être annulée purement et simplement. 
Avec nous, Français, tels que nous sommes au- 
jourd'hui, il convient, pour le bien général, que 
le gouvernement ait la meilleure part dans l'hé- 
ritage des influences du passé, surtout en matière 
de colonisation. Rien n'est plus difficile que de 
coloniser; c'est une création tout entière. Le 
propre d'une colonie, c'est d'être mineure; aux 
Etats-Unis, où le self-govemment a été poussé 
jusqu'à la dernière limite , les colonies continen- 
tales, qu'on appelle Territoires, sont traitées 
comme mineures jusqu'à ce qu'elles aient réuni 
II. 9 



i30 LE TRAVAlt. 

une population de C0,000 âmes; or, à tout mi- 
neur un tuteur est indispensable. 

Sans doute un gouvernement qui veut coloni- 
ser peut rechercher le concours des capitalistes: 
mais on se méprendrait si l'on en attendait, relati- 
vement à Alger, de grands efforts et de grands 
résultats. En fait de compagnies , nous ne sommes 
pas beaucoup plus avancés aujourd'hui que du 
temps de Louis XIV : peut-être le sommes-nous 
moins; je cherche vainement en France quelque 
chose qui puisse être comparé à nos ci-devant 
compagnies des Indes. 

Je ne veux pas faire le métier de prophète, en- 
core moins celui de prophète de malheur; d'ail- 
leurs, à la distance où je suis d'Alger, je n'en dois 
parler qu'avec une extrême réserve. Je suis ce- 
pendant persuadé qu'avec le système de laisser- 
faire ou de ne rien faire, adopté par le gouver- 
nement, nous ne sommes pas en chemin d'y 
implanter une population française. Et pourtant, 
jusqu'à ce qu'il y ait 200,000 ou 300,000 Fran- 
çais, notre domination n'y sera qu'éphéuière, à 
la merci d'un vole inopiné des Chambres, ou d'un 
caprice ministériel, ou d'un bruit de guerre; et 
qui pis est dans ce siècle positif, Alger nous 
coûtera beaucoup sans nul retour. 

Si je ne m'abuse complètement, ce qui se dé- 
verse à Alger, avec lesystème des émigiations 
individuelles, doit être, sauf un petit nombre 



LETTRE %XUi. ï3î 

d'exceptions, le rebut de nos grandes villes, tl f 
faudrait la fleur de nos campagnes et dé nos 
ateliers, de jeunes cultivateurs ou de robustes bii*- 
vriers comme ceux qui, le mousquet à la main, 
font la gloire de nos armées: ceux-là auraient 
la force et la volonté de s'emparer du sol, comme 
s'en empare la civilisation, par la culture et le 
travail. Nos honnêtes campagnards et nos ou- 
vriers intelligents sont sourds à l'appel des com- 
pagnies; ils ont de bonnes raisons pour ne pas 
croire aux promesses des spéculateurs. Ils né se 
déplaceiontj pour aller asseoir avec eux la do- 
mination française sur le sol de l'iVfrique, que 
lorsqu'un gouvernement éclairé les y appellera 
non vaguement, mais nominativement, les y 
conduira et les y installera lui-même. 

Tous les ans, deux milliers environ de soldats 
quittent la Régence (car c'est encore la Régence!) 
pour rentrer dans leurs foyers et redevenir ou- 
vriers et paysans. Quelle fostune ne serait-ce pas 
pour Alger, si l'on pouvait les y retenir, ou s'ils 
voulaient y retourner, après être venus en France 
prendre femme! Avec l'ambition d'arriver à la 
propriété dont tout homme est possédé aujour- 
d'hui, il ne serait pas impossible de les y résoudre 
en leur donnant des terres, des outils, des mai- 
sonnettes, que l'armée aurait bâties elle-même. 
Distribués dans de grandes fermes ou dans des 
villages, autour desquels chacun d'eux aurait son 



132 LE TRAVAIL. 

champ, et qu'au besoin protégerait l'inexpugna- 
ble blockhaus, ils formeraient un noyau que la 
population française irait bientôt grossir, et dont 
l'existence enhardirait les compagnies à tenter en- 
fin des entreprises sérieuses. Si on leur laissait leur 
fusil et leur uniforme , ils constitueraient une 
milice aguerrie qui ne craindrait pas les Bédouins, 
et que les Bédouins redouteraient. Qui pourrait 
trouver mauvais qu'Alger, conquis par notre ar- 
mée, en devînt le patrimoine? Nos soldats ont 
payé Alger au même prix que les premiers sett- 
lers américains ont acheté l'Ouest, c'est-à-dire 
de leur sang. 



XXIV. 



L ARGENT. 



Sunbury (Pensylvanie), 3i juillet i835. 

Dans une société vouée à produire et à trafi- 
quer, l'argent doit être vu d'un autre œil que chez 
des peuples à l'esprit militaire ou nourris d'études 
classiques et de spéculations savantes. Chez ces 
derniers, l'argent doit être réputé, théoriquement 
au moins , un vil métal. L'honneur et la gloire y 
sont de plus puissants et de plus habituels mobiles 
que l'intérêt; c'est la monnaie dont beaucoup de 
gens se contentent, la seule que plusieurs ambi- 
tionnent. Dans une société travaillante , l'argent , 
fruit et objet du travail, ne sent pas mauvais; la 
richesse d'un homme est la mesure de sa capacité 
et de la considération que ses concitoyens lui ac- 
cordent. 

Quelle qu'en soit la cause , il est certain qu'ici 



134 LAKGENT. 

l'argent n'est pas ce qu'il est chez nous, qu'il pèse 
là où chez nous il n'a pas de poids; qu'il inter- 
vient franchement là où chez nous il se cache. 

Déjà, en Angleterre, j'étais étonné de voir de 
nonihreux écriteaux dans les docks, par exemple, 
menacer d'amende les délinquants à certaines rè- 
gles de police, avec promesse de moitié poni-îedé- 
nonciateur.Le sang bouillonnerait dans nos veines 
si un préfet de police offrait ainsi une prime à la 
dénonciation. Ici l'on fait comme en Angleterre : 
on use même plus souvent encore de ce procédé. 
Lorst[u'un crimeestcommis, l'autorité s'empresse 
de faire afficher que 100 ou 200 dollars seront 
comptés à qui en dénoncera ou en livrera les au- 
teurs. J'ai vu, à Philadelphie, !e gouverneur de 
Pensvlvanie et le maire de la ville rivaliser de pro- 
messes et en chéiir l'un sur l'autre. Un assassinat 
avait été commis dans une élection préparatoire; 
le maire et le gouverneur s'efforçaient de prou- 
ver, par l'élévation de leur offie, Fun^ que le 
parti de l'Opposition, auquel il appartenait, était 
innocent dsLi meurtre, l'autre, au contraire, que 
c'était ce. parti qui l'avait provoqué. Dans certains 
cas d'incendie et d'empoisonnement, la prime a 
été portée à 1,000 doll. Il faut dire qu'en Angle- 
terre, Londres excepté, et ici, il n'y a pas de police 
organisée comme chez nous; iliy est donc indis- 
pensable que les citoyens la fassent eux-mêmes. 
Ici, la règle est que tout se paie. Les musées 



LETTRE XX [V. 135 

gratuits et les institutions gratuites de hraut ensei- 
gnement sont inconnus. On ne connaît pas da- 
vantage ces fonctions gratuites qui détournent 
un citoyen de ses affaires, et le mettraient, s'il 
voulait lidéLnnentles remplir, dans l'impossibilité 
de subvenir à l'entretien de sa famille. Les fonc- 
tions municipales des campagnes ne sont pas sala- 
riées, parce cpi'elles réclament peu de soins et de 
temps, et parce que l'bomme des campagnesa plus 
de moments disponibles que Fhabilant affairé des 
villes. Mais dans les villes, les fonctions publiques 
sont soldées dès qu'elles deviennent un peu ab- 
sorbantes. On fait graud usage aux États-Unis du 
salaire journalier, fort usité aussi en Angleterre. 
Les membres du Congrès sont payés à raison de 
8 dollars par jour. Lorsqu'un comité d'enquête 
législative prolonge ses opérations au-delà de la 
session , le salaire est continué sur le même pied. 
Les législatures de tous les États sont rétribuées 
au jour. Les Commissaires des canaux, qui sont en 
général des hommes notables, c'est-à-dire riches, 
sont presque tous traités de même : on leur tient 
compte de leurs jours de service ; pour eux, c'est 
un simple remboursement de leurs frais. Ceux 
d'entre eux qui sont en permanence touchent ce- 
pendant un salaire annuel. D'autres fonctions se 
soldent par un prélèvement d'honoraires dans 
chaque affaire; c'est ainsi que se paieut en tota- 
lité au en partie les procureurs des États , les* 



136 l'argeî^t. 

juges de paix, les aider men de certaines villes. 
Les officiers publics et fonctionnaires réguliè- 
rement occupés, tels que les gouverneurs des 
États et les maires des villes importantes , re- 
çoivent un traitement annuel. Les Commissaires 
des banques de l'État de New-York sont dans 
le même cas. Il est convenu ici que tout tra- 
vail doit être assimilé au travail industriel et 
payé de même. L'assimilation est parfaite entre 
la marchandise intellectuelle et la marchan- 
dise matérielle, entre le capital et le talent, les 
écus et la science. Cette habitude met tout 
le monde à Taise; elle facilite, abrège et sim- 
plifie les relations. L'on n'éprouve nul embarras 
pour demander un service, dès qu'on sait qu'on 
aura à le payer. Tout se règle d'ailleurs ronde- 
ment et sans difficulté, parce que, dans une so- 
ciété qui travaille bien et beaucoup, on a le 
moyen d'être large. 

Si l'on récompense par l'argent, on punit aussi 
par l'argent. On sait qu'en Angleterre un procès 
en adultère ruine le coupable au profit du mari 
offensé. Ici le même usage serait consacré si l'a- 
dultère n'était extrêmement rare. La loi améri- 
caine est très sobre de peines corporelles en fait 
de simples délits, mais elle multiplie l'amende. 
Sur la plupart des ponts de bois est écrite la 
défense de les traverser plus vite qu'au pas, sous 
peine d'une amende déterminée de 2 ; 3 ou 



LETTRE XXIV. 



137 



5 dollars (1). Lorsqu'un homme est prévenu ou 
même accusé d'un crime, faux, incendie ou 
meurtre, on s'assure, non de sa personne, mais 
de sa bourse; c'est-à-dire qu'au lieu de l'arrêter, 
on lui fait donner caution pour une somme lais- 
sée à la discrétion de l'autorité judiciaire. L'an- 
née dernière, à Nashville, pendant qu'une Con- 
vention refaisait la Constitution de l'Elat de 
Tennessee, un des membres de cette Assemblée, 
général de milices, comme il y en a des milliers 
dans les campagnes, homme d'une grande for- 
tune, et partant fort respectable^ se prit de 
querelle avec un journaliste de l'endroit, et le 
menaça de lui faire éprouver la justesse de sa ca- 
rabine. En effet, quelques jours après, il la lui 
déchargea dans le corps à bout portant, dans le 
bar-room d'une hôtellerie du lieu. La justice, sai- 
sie de l'affaire , se contenta de demander caution 
au général ; moyennant donc le dépôt de quelques 
milliers de dollars, il resta en pleine liberté, 
et continua de siéger dans la Convention (2) et 

(i) Les peines corporelles , aulrcs que la prison , sont 
fort employées dans les Él.ils du Sud à légard des esclaves. 
Elles consistent dans une certaine quantité de coups de 
fouet, dont le nombre est écrit à l'entrée des ponts, par 
exemple sur l'écrileau indiquant l'amende dont les blancs sont 
passibles. 

(2) J'apprends qu'il vient d'être contlamué à de modiques 
dommages-intérêts pour tout châtiment. La victime a survécu à 
Tassçissinat, 



138 



L ARGENT. 



cle participer à la rédaction de la Constitution de 
l'État. Tant de ménagements à l'égard d'un assas- 
sin, et ceux que je vois prodiguer à des incendiai- 
res et à des faussaires, rappellent les temps de 
barbarie où les crimes se rachetaient à prix d'ar- 
gent. Mais, d'un autre coté, n'est-il pas barbare de . 
sévir contre de simples délits ou contre des délits 
spéciaux comme ceux de la presse, par la brutale 
méthode de rincarcération ? L'arrestation préven- 
tive n'est-elle pas, dans beaucoup de cas, une 
rigueur odieuse et inutile? A une époque dont 
les mœurs douces repoussent tout ce qui sent la 
violence, et où le travail devient la loi com- 
mune , n'est-il pas plus humain et plus moral de 
punir celui qui enfreint les lois , par l'amende, 
c'est-à-dire par un prélèvement sur son travail 
passé ou futur? On conçoit, d'après ce qui pré- 
cède, c|ue l'emprisonnement pour dettes ré- 
pugne aux Américains. Une clameur générale 
s'est en effet soulevée contre cette peine. La plus 
grande partie des États l'ont supprimée; les au- 
tres ne tarderont pas à suivre (1). 

La sanction des lois , des règlements et des plus 



(i) On raconte qu'un chef indien visitait les prisons dt; Ualli- 
mor* , et s'informait avec curiosité tics causes de la délention 
de chaque prisonnier; quand il fut arrivé à la cellule d'un dé- 
tenu pour dettes cl qu'on lui eut expliqué que cet liomine était 
là jusqu'à l'acquittement de ce qu'il devait , il s'écria : « Muis où 
sont doue les caslois dont il puisse ramasser les fourrures ? » 



LETTRE XXIV. 139 

simples ordonnances de police, est donc ici une 
sanction d'argent. Si un magistrat a suffisante 
raison de croire qu'un homme a des projets de 
désordre ou des idées de violence contre tel ou 
tel de ses concitoyens, au lieu de le faire arrêter 
préventivement, il l'oblige à fournir caution en 
argent de sa bonne conduite. C'est, au fond, Tu- 
sage anglais que nous avons dernièrement vu ap- 
pliqué par le Spea/œrâe la Chambre des Commu- 
nes, afin d'empêcher un duel entre lord Althorp 
et M. Shiel ; avec cette différence, cependant, 
que, pour obliger \e ministre whig et le membro, 
il landais à rester tranquilles (^Âeep thepeace), le 
Spea/îer\es a emprisonnés. En pareil cas, ici, l'on 
n'emprisonne qu'une somme d'argent. C'est par 
l'argent qu'on oblige aussi les Compagnies à 
observer les clauses de leurs chartes. C'est par 
l'argent que les magistrats eux mêmes sont rap-- 
pelés àla pratique de leur devoir. Pour remédiera 
l'excessif morcellement administratif des six Etats 
de la Nouvelle-Angleterre, c'est encore l'argent 
que l'on a fait intervenir. Dans cette partie 
de l'Union , l'entretien des routes est habituelle- 
ment à la charge des communes. On conçoit que, 
dans ce système , il suffirait d'une commune ré- 
fractaire pour gêner la circulation dans tout un 
État. Il a donc été stipulé par la loi que toute 
conunune serait pécuniairement responsable des 
accidents; qui ai'riveraient aux voyageurs sur son 



1 40 L ARGENT. 

territoire; il n'est pas rare de lire dans les jour- 
naux que telle commune a été condamnée par les 
tribunaux à 500 ou 1,000 dollars de dommages- 
intérêts envers un voyageur qui a versé sur une 
de ses routes ou l'un de ses ponts. Tout récem- 
ment la ville de Lowell (Massachusetts) a eu à 
payer 6,000 dollars (32,000 fr.) à deux voya- 
geurs qui s'étaient ainsi cassé la jambe. Le juge 
a voulu que les plaignants fussent remboursés 
non seulement de leurs frais de maladie, mais 
aussi des bénéfices probables qu'ils eussent réali- 
sés par leur industrie pendant la durée de leur 
traitement. 

Chez nous, aujourd'hui encore, ce n'est point 
l'argent, c'est l'honneur que l'on met toujours 
en avant. Si l'on admet que la base des monar- 
chies soit l'honneur, et que l'on organise tout sur 
ce principe immatériel, rien de mieux! Quoique 
la raison ne soit pas dans l'absolu , et que tout ce 
qui est absolu soit éminemment imparfait et tran- 
sitoire, le principe absolu de l'honneur vaut sous 
tous les rapports, en logique, en morale, en pra- 
tique, le principe absolu de l'argent. Il s'harmo- 
nise beaucoup mieux avec notre généreuse nature 
française; mais il faudrait que l'honneur fut réel, 
que la considération fut incontestée. Il foudrait 
que le pouvoir, qui en est le distributeur, fût 
honoré et considéré lui-même. 

Si l'autorité suprême est vilipendée, honnie, 



LETTRE XXIV. J^j 

les fonctions publiques sont un titre, non au res- 
pect, mais à l'insulte. Si la défiance envers le 
pouvoir est admise en principe, si elle est consa- 
crée par les habitudes modernes de législation 
et d'administration, n'est-il pas vrai que vos pré- 
tendus salaires en considération sont dérisoires 
et que votre système repose sur un gros contre- 
sens? Ah! si la royauté trônait encore, toute- 
pu.ssante, dans la magnificence de Versailles 
parmi son armée de gardes étincelants d'or et 
d'acier, au milieu de la plus brillante cour dont 
l'histoire ait consacré le souvenir, entourée du 
prestige des arts empressés à l'adorer ; ou si le 
prince, sauveur de la patrie, mis sur le pavois 
par la victoire, datait encore ses décrets au monde 
du palais des rois ses vassaux, ou du Schœnbrunn 
des Césars terrassés ; s'il faisait et défaisait les rois 
comme aujourd'hui un ministre les sous-préfets • 
M, sur un mot de sa bouche, les vieux soldats' 
marchaient fièrement à la mort; si la terre s'incli- 
naît devant lui , s'il était l'oint du Seigneur, l'élu et 
1 Idole du peuple ; ah! si vous aviez encore la mo- 
narchie de Louis XIV ou de Napoléon, vous seriez 
bien-venus à parier de considération etd'honneur ' 
Etre signalé par un geste royal, était alors une 
distinction éminente. La faveur du prince atti- 
rait alorsla confiance ou les hommages extérieurs 
des populations. Les préséances étaient dignes 
denvie du temps des pompes de Versailles, ou , 



ï 42 L ARGENT. 

lorsqu'aux Tuileries l'on était exposé à se perdre 
dans un embarras de rois. Que signifient-elles, 
qui peut s'en soucier aujourd'hui que la vie du 
prince a été noyée dans le prosaïsme universel ; 
aujourd'hui que les cérémonies publiques sont 
abolies; aujourd'hui qu'il n'y a plus de cour, 
plus de costumes? Les titres ont été profanés par 
l'impéritie et la sottise de ceux qui avaient à en 
soutenir l'éclat, ou ternis par le venin d'une ja- 
lousie bourgeoise. Vos cordons, vous avez été 
obligés de les semer sous les pieds des chevaux. 
Le système d'honneur est ruiné. Pour le relever 
solidement, il faudrait une révolution, non pas 
sur le patron de celle de juillet , mais luie im- 
mense révolution de la taille de celle qui a mis 
trois siècles à mûrir, depuis Luther jusqu'à Mi- 
rabeau, et qui, mûre enfin, a pendant cinquante 
ans bouleversé les deux mondes ; une révolution , 
au nom du principe d'autorité, pareille à celle que 
nos pères accomplirent au nom de la liberté. 

Parmi les mots attribués à ^I. de Talleyrand , 
on cite celui-ci : « Je ne connais pas un Améri- 
cain qui n'ait vendu son chien ou son cheval. » 
Il est certain que les Américains sont l'exagéra- 
tion des Anglais , que Napoléon appelait un 
peuple marchand. L'Américain est toujours en 
marché. Il en a toujours un qu'il vient d'enta- 
mer , un autre qu'il vient de conclure, et deux 
ou trois qu'il rumine. Tout ce qu'il a , tout ce 



LETTRE XXIV. 143 

qu'il voit , est , dans son esprit , marchandise. 
La poésie des localités et des objets matériels, 
qui couvre d'un vernis religieux les lieux et les 
choses , et les protège contre le négoce , n'existe 
pas pour lui. Le clocher de son village ne lui 
est rien de plus qu'un autre clocher^ et, en fait 
de clocher , pour lui, le plus beau, c'est le plus 
neuf, le plus fraîchement peint en blanc et en vert. 
Pour lui une cascade , c'est de l'eau motrice qui 
attend sa roue hydrauhque, un water-power; 
un vieil édifice, c'est une carrière de matériaux, 
fer , pierres et briques , qu'il exploite sans re- 
mords. L'Yankée vendra la maison de son père , 
comme de vieux habits, vieux galons. Il est dans 
sa destination de pionnier de ne s'attacher à aucun 
lieu, à aucun édifice , à aucun objet, à aucune 
personne, excepté à sa femme, à qui il est indissolu- 
blement lié^ la nuit et le jour, depuis le moment 
du mariage jusqu'à ce que la mort l'en sépare. 
Au fond de tous les actes de l'Américain il y 
a donc de l'argent ; derrière chacune de ses pa- 
roles, de l'argent. Ce serait cependant se tromper 
que de croire qu'il ne sache pas s'imposer de 
sacrifices pécuniaires. Il a même l'habitude des 
souscriptions et des dons volontaires; il la pra- 
tique sans regrets, plus souvent que nous, et 
plus largement aussi ; mais sa munificence et ses 
largesses sont raisonnées et calculées. Ce n'est ni 
l'enthousiasme ni la passion qui délient les cor- 



144 l'argent. 

dons de sa bourse; ce sont des motifs politiques 
ou de convenance; c'est le sens de l'utile, c'est 
la conscience de l'intérêt public qui implique, il 
le sent, son intérêt privé de simple citoyen. L'A- 
méricain admet donc volontiers des exceptions 
à sarèsle de conduite toute commerciale.il donne 
de l'argent, il se met en course ; il assiste à quel- 
ques séances de comité , il rédige à la volée 
un avis ou un rapport. Il se transporte même de 
sa personne, en grande hâte, à Washington, pour 
présenter au Président des résolutions , ou , à 
la cité voisine , pour assister à un banquet ou à 
une assemblée, d'où il s'empresse de revenir; 
mais il tient , dans ce cas , à ce que le caractère 
exceptionnel de ses démarches et de la cause 
qui les provoque soit très net. Il veut que 
l'intérêt pubHc soit bien positivement en jeu. 
Il tient surtout à ce que le sacrifice en soit un 
d'argent seulement, une fois pour toutes, et à 
ce que son temps soit respecté. A tout ce qui est 
affaires privées, à tout ce qui exige du temps , 
de l'assiduité, il applique le principe du négoce , 
rien pour rien. Il paie le travail privé d'autrui 
avec des dollars, et il entend que l'on en use de 
même avec lui , parce que les compliments lui 
semblent chose trop creuse pour être mis en 
balance avec un service positif, et que les dis- 
tinctions, telles que les préséances, sont incon- 
nues chez lui j incompréhensibles pour lui. C'est 



LETTRE XXIV. 145 

à ses yeux un principe fondamental que tout 
travail doit porter son fruit. L'idée de salaire 
et celle de fonction sont si intimement liées dans 
son esprit , que l'on voit dans tous les almanachs 
américains le chiffre des appointements à côté 
du nom du fonctionnaire. Il pense que l'on ne 
vit pas de pain sec et de gloire. Il songe au bien- 
être de sa femme et de ses enfants, ^à celui de 
ses vieux jours à lui-même, et, si on lui disait 
qu'il y a des pays où il est permis d'en faire abs- 
traction pour plaire à son voisin ou pour mé- 
riter les politesses des magistrats, le fait lui pa- 
raîtrait grotesque. 

En France nos mœurs sont celles d'une société 
de désœuvrés, dont les instants n'ont aucun prix, 
et où l'on ne peut faire un meilleur usage de son 
temps que d'obliger son prochain. A part les pré- 
jugés d'un libéralisme étroit, dont nous sommes 
dominés, mais qui ne peuvent empêcher notre 
nature de percer, les attentions d'un supérieur 
nous transportent ; les distinctions nous enivrent. 
Il y a vingt ans, les Français exposaient leur vie 
pour un bout de ruban. Tels nous avons été, tels 
nous continuerons d'être. Nous ne serons jamais 
faits à l'Américaine ; je suppose même que le temps 
n'est pas loin où les Américains se transformeront 
jusqu'à un certain point dans notre sens ; mais ne 
pourrions-nous, ne devrions-nous pas modifier 
II. 10 



146 l'argent. 

aussi nos idées jusqu'à un certain point d'après 
leur expérience ? 

Notre système de fonctions gratuites suppose 
que la France possède un nombre assez considé- 
rable de gens à grande fortune et à éducation 
large , pour laisser une certaine latitude au gou- 
vernement ou aux corps électoraux dans leurs 
choix. Cela n'est point. La France est un pays 
pauvre. L'accroissement des richesses dans quel- 
ques centres commerciaux, épars çà et là sur le 
globe , et dans presque toute l'Angleterre , et le 
raffinement de la civilisation qui en a été la con- 
séquence, ont singulièrement étendu le cercle 
des objets de première nécessité pour toutes les 
classes. Vous êtes gêné aujourd'hui avec le re- 
venu qui vous faisait opulent il y a cent ans , 
et riche il y en a trente. Transportez donc ma- 
dame de Sévigné, avec ses dix mille livres de ren- 
tes, au milieu des bals d'Almack , ou même dans 
nos salons parisiens ! La classe la mieux pourvue, 
dans les trois quarts de la France, en est cependant 
aux dix mille livres de madame de Sévigné. Je 
ne dis pas où en est la multitude qui s'agite 
autour de cette aristocratie ; l'idée seule de tant 
de misère fait frémir. Abstraction faite de Paris 
et de quatre à cinq métropoles, les riches sont 
en si petit nombre en France qu'on pourrait les 
compter. Ils ne forment pas classe. En fait de 
classes répandues sur tout le territoire, nous 



LETTRE XXIV. 147 

n'en avons aucune qui s'élève au-clessus de la 
médiocrité, de l'aisance. Parmi les gens aisés ^ il 
est vrai que les hommes de loisir abondent, et il 
semble que le gouvernement n'aurait entre eux 
que l'embarras du choix. Malheureusement, ces 
hommes de loisir, par cela seul qni\ sont et ont 
toujours été de loisir, qu'ils ont été élevés dans 
des idées et dans une atmosphère de loisir , sont 
hors d'état d'administrer et de réglementer les 
intérêts devenus dominants aujourd'hui, ceux de 
Tindustrie et du travail. L'éducation littéraire 
est commune parmi eux; mais l'éducation lar- 
gement entendue y est extrêmement rare. Les 
hommes de cette classe ont très peu vu; ils savent 
Rome et la Grèce, ils ignorent l'Europe actuelle 
et , à plus forte raison , le Monde actuel ; ils sont 
étrangers aux faits présents et positifs de la 
France elle-même. 

On concevrait les avocats du système des 
fonctions gratuites^ s'ils étaient partisans de l'a- 
ristocratie, s'ils tenaient à écarter de l'adminis- 
tration du pays les hommes de talent pauvres , 
et à confisquer toute l'influence au profit des 
riches : mais au contraire , ce sont des apôtres 
du libéralisme , des défenseurs de l'égalité. Amis 
sincères du pauvre, j'en suis persuadé, ils se sont 
mis en tête que le meilleur procédé d'amélio- 
ration populaire consistait dans la réduction des 
dépenses publiques; pour eux, toute réduo- 



1 48 l'argent. 

tion cl-àppointements est une victoire ; toute 
suppression une glorieuse conquête. C'est ainsi 
qu'ils ont été tout fiers , lors de la discussion de 
la loi municipale ; d'y faire insérer un article por- 
tant que les maires ne pourraient rien recevoir des 
communes , à quelque titre que ce fût. Les villes 
principales étaient dans l'usage d'allouer à leurs 
maires des indemnités poar frais de représenta- 
tion et autres objets. C'était juste, non seulement 
parce que dans les grandes villes les fonctions de 
maire sont difficiles à remplir^ absorbent toute 
l'activité d'un homme et ne lui laissent pas le 
temps de vaquer à ses affaires, mais aussi parce 
qu'en fait ces fonctions obligent les titulaires à 
mille dépenses, dont nos économiseurs parlemen- 
taires , dans leur empyrée métaphysique , ne se 
doutent nullement. Cet amendement était déplo- 
rable le lendemain d'une révolution qui s'était 
accomplie malgré ce qui reste en France de grande 
propriété , et qui , par conséquent , écartait 
nécessairement des emplois publics la plupart 
des riches; il l'était, dans un temps de crises terri- 
bles où les fonctions municipales, dans nos gran- 
des cités , telles que Lyon , Marseille , Rouen , 
Bordeaux , exigeaient à tout prix des hommes 
de tête et de cœur. Nos rogneurs de budget l'ont 
emporté cependant, et, si l'on ne trouve plus 
personne (1) dans nos villes pour se charger des 

(i) Voir la Note 20 à la fin du Volume. 



LETTRE XXIV. 149 

fonctions'municipales, si les préfets sont obligés 
de les colporter pour les offrir à tout venant y 
c'est à eux que la responsabilité en revient pour 
la meilleure part. 

Les traitements élevés répugnent à la démo- 
cratie parce qu'elle ne les conçoit pas. L'ouvrier, 
qui gagne 500 dollars, se croit généreux envers 
un fonctionnaire à qui il en octroie 1,500 ou 
2,000; tout comme nos bourgeois à 10,000 fr. 
de rentes ne comprennent pas qu'à Paris un 
fonctionnaire, qui reçoit 12,000 ou 15,000 fr., ne 
soit pas satisfait. Les Américains s'étaient per- 
suadés qu'il pourrait chez eux, comme ailleurs, y 
avoir deux monnaies, l'argent et la considération 
publique. Sur l'autorité de Franklin , ils avaient 
supposé qu il leur serait facile de trouver des 
fonctionnaires capables, en leur offrant, pour 
principal salaire, l'honneur. Ils se sont trompés. 
Chez eux, les fonctions publiques ne sont point 
un titre au respect; tout au contraire (1). Comme 
elles ne sont rétribuées ni en considération, ni 
en écus, ce n'est plus qu'un pis-aller. A l'excep- 
tion d'un très petit nombre de places que l'appât 
du pouvoir fait rechercher encore, malgré les 
déboires dont il faut acheter le plaisir de com- 
mander et d'avoir des inférieurs , elles ne sont 
courues que par la portion flottante de la popu- 

(i) Voir tome i, lettre xix, pages 325-26. 



150 l'argent. 

lation , qui n'a pu prospérer dans l'industrie et 
qui se meut de carrière en carrière. Ce n'est 
même pas, à proprement parler, une profession; 
c'est un emploi provisoire pour les gens déclassés. 
Dès que Ton a trouvé mieux dans le commerce et 
les entreprises, on remercie l'Etat. L'école de 
Westpoint fournit tous les ans à l'armée une qua- 
rantaine de lieutenants; un tiers environ donnent 
leur démission avant deux ou trois ans de ser- 
vices, parce que la solde des officiers, quoique 
plus considérable que chez nous, est encore fort 
modique, relativement aux bénéfices d'un négo- 
ciant ou d'un ingénieur. 

Les fonctions publiques, en général, sont plus 
aisées à remplir aux États-Unis qu'en France.Toute 
question à résoudre embrasse une plus grande 
complication d'intérêts chez nous que chez eux, 
et exige plus de connaissances. Les attributions du 
gouvernement sont , en France y bien autrement 
étendues et variées. L'employé, chez nous, est 
astreint à apporter à son travail plus de soin que^ 
l'on n'en exige ici. La moyenne des salaires améri- 
cains est cependant bien supérieure à la notre. 
Quand le Congrès et les Etats particuliers auront 
besoin d'hommes capables pour fonctionnaires , 
ils feront comme les négociants américains à l'é- 
gard de leurs commis , ils les paieront. Le Con- 
grès a eu récemment l'occasion de sentir qu'il 
lui fallait de bons officiers de marine, et il 



LETTRE XXIV. 151 

vient d'augmenter les appointements de ce 
corps (1). On peut même dire que les fonction- 
naires, qu'ils traitent avec une excessive lési- 
nerie, sont en petit nombre (2). Au ministère 
des finances , à Washington , sur cent cinquante- 
huit employés , il n'y en a que six qui touchent 
moins de mille dollars (5,333 fr.); il est vrai qu'il 
n'y en a que deux qui en aient plus de deux 
mille (10,666 fr.); c'est la doctrine de l'égahté ap- 
pliquée aux traitements. Comme les subsistances 
usuelles, c'est-à-dire le pain, la viande, les salai- 
sons, le café, le thé, le sucre et le chauffage, 
sont généralement à plus bas prix aux États-Unis 
qu'en France, et surtout qu'à Paris, un traite- 
ment de 1,500 à 2,000 dollars suffit, dans la 
plupart des cas, à entretenir une famille dans 
l'abondance et le comfort. L'employé qui, à Paris, 
reçoit 2,500 à 3,000 fr., vit de la plus stricte 
économie s'il est célibataire , et de privations s'il 
est marié. A Washington ou à Philadelphie, il 
aurait 6,000 fr. et vivrait dans une aisance sans 
éclat à coup sûr, sans aucun luxe extérieur, mais 
fort ample. Il n'y serait pas , comme il l'est chez 

(i) Voir la Note 2i à la fin du Volume. 

(2) Ce sont , dans la plupart des États , les gouverneurs , et 
par-dessus tout, les ministi*es du gouvernement fédéral. Ces 
derniers ne reçoivent que 6,000 doll. (52, 000 fr.) , sans loge- 
ment ni autres accessoires ; et ils sont astreints par l'usage à une 
certaine représentation. (Voir la Note 22 à la firt du Volume, ) 



152 l'akgejvt. 

nous, au supplice de Tantale; car l'existence 
fastueuse des privilégiés des capitales européennes 
est inconnue aux États - Unis. A Paris , l'em- 
ployé est éclaboussé par l'équipage d'un homme 
qui dépense 100,000 fr. ; à Philadelphie , il cou- 
doierait sur le trottoir un opulent capitaliste, qui 
n'a pas de voiture, parce qu'il n'en saurait que 
faire, et qui, avec un revenu de 30,000 ou 60,000 
dollars, n'en peut dépenser que 8 à 10,000 au plus. 
Le rapport des existences , qui est à Paris de un à 
quarante, n'est plus ici que d'un à huit. 

Ici, l'existence du négociant le plus riche, celle 
de l'employé et celle de l'ouvrier ou du fermier, 
sont parfaitement comparables. C'est pour tous 
le même cadre, pour tous les mêmes habi- 
tudes. Tous ont des maisons semblables et sur le 
même plan. Il n'y a de différence qu'en ce que 
l'ime aura cinq à six pieds de plus de façade et 
un étage en sus; mais la distribution et le sys- 
tème d'ameublement sont identiques. Tous ont 
des tapis de la cave au grenier; tous dorment 
dans un grand lit à colonnes du même modèle , 
au milieu d'une chambre sans cabinets , sans al- 
côve , sans double porte et aux parois nues ; seu- 
lement les tapis de l'un sont grossiers , ceux de 
l'autre sont du plus beau tissu , et le lit du riche 
est en acajou, tandis que celui du Mechanic est 
en noyer. D'ordinaire la table de tous est servie de 
même; c'est le même nombre de repas; ce sont 



LETTRE XXIV. 153 

à peu près les mêmes plats. C'est au point que , 
si mon palais français avait dû prononcer entre 
le dîner d'un hôtel de grande ville (à l'exception 
de Boston, New-York, Philadelphie et Baltimore), 
et celui de certaine taverne d'ouvriers, dans la 
campagne, où j'avais pour voisin le maréchal fer- 
rant du lieu, les bras retroussés et le visage noir, 
je crois, en vérité, qu'il se fût prononcé pour le 
second. Voilà spécialement pour le Nord (1) et 
avant tout pour la Nouvelle- Angleterre , patrie 
de r Yankee. Dans le Sud , l'existence du planteur 
sur ses domaines s'élargit de tout ce qui est re- 
tranché au commun des hommes, qui est esclave. 
Au Nord, cependant, depuis quelques années, 
le commerce ^ qui a entassé les hommes dans les 
vill(3s, a aggloméré aussi les capitaux et créé de 
grandes fortunes. L'inégalité des conditions com- 
mence à s'y faire sentir; le style des nouvelles mai- 
sons de Chesjiut-Street , à Philadelphie, avec leur 
premier étage en marbre blanc, est une atteinte 
à l'égalité. La même innovation se manifeste à 
New-York. La tendance anti-démocratique du 
commerce perce au grand jour. 

Il m'arrive souvent ici de me sentir humilié de 
ce que j'entends rapporter du misérable esprit 
qui anime une portion de notre commerce et qui 
nous déconsidère parmi les peuples les mieux 
disposés à nous estimer et à nous aimer, comme 

(0 Voir la Note aS à la fin du Volume. 



154 l'argent. 

ceux de l'Amérique du Sud. Je m'en console 
toujours par cette réflexion que, si au dehors 
nous donnons quelquefois lieu de croire que 
nous sommes une nation sans foi ni loi, les 
preuves abondent au dedans que nul peuple 
n'est plus riche en désintéressement et en vertu. 
Dans quel pays du monde y eut-il jamais des 
magistrats plus purs ? Même , en ce siècle de dé- 
fiance universelle, le soupçon n'a pas osé s'at- 
taquer à eux. Avec quelle impartialité la justice 
n'est-elle pas rendue chez nous par des juges à 
1,200 fr. d'émoluments, avec des présidents à 
1,800 francs, et par des conseillers à 3,000 francs. 
Si de la magistrature nous passons à l'armée, 
nous trouvons des officiers qui n'ont de l'or et 
de l'argent que sur leurs épaulettes, et qui restent 
imperturbablement honnêtes et dévoués ; je ne 
dis rien de leur courage, le INIonde entier sait qu'en 
penser. Voyez encore notre marine qui, dans 
tous les ports étrangers, rétablit l'honneur de 
notre pavillon, non par les fêtes somptueuses 
qu'elle donne , mais par sa tenue et sa discipline , 
en attendant qu'elle ait l'occasion de réaliser les 
espérances de Navarin; et nos ingénieurs civils 
et militaires , par les mains de qui passent des 
sommes énormes , et qui se contentent de leur 
modeste pitance, sans avoir même le mérite de 
résister à la tentation^ car ils ne la conçoivent pas; 
et) même dans les administrations civiles, cette 



LETTRE XXIV. 155 

foule d'employés modestes qui n'ont pas^ comme 
d'autres, les charmes économiques de l'étude 
pour adoucir leur pauvreté , ou les impressions 
profondes d'une grande éducation pour leur 
faire dédaigner l'appât des transactions véreuses, 
et dont cependant la probité ne trébuche pas. 
Tous rament avec conscience à travers une so- 
ciété dont le luxe et les séductions vont tou- 
jours croissant, sans jamais se laisser dériver 
contre 1 ecueil de la corruption. C'est là une des 
gloires de la France, gloire dont elle n'est pas 
assez fière. 

La question est de savoir pourtant, non si cela 
est honorable, mais si cela peut durer, s'il ne se 
prépare pas des événements, s'il ne se développe 
pas au sein de la société de nouveaux usages et 
des idées nouvelles, qui, d'ici à peu de temps, 
rendront cet état de choses impraticable. 

La grande révolution, qui est en train depuis 
trois cents ans et qui a changé la foi religieuse 
d'une partie du monde, a saisi enfin, par la po- 
litique et la philosophie, la France, qui lui avait 
échappé du temps de Luther et de Calvin. La 
réforme, s'étendant de plus en plus, a envahi 
l'aspect matériel de la société. Le travail sous 
toutes les formes, fécondé par la révolution 
intellectuelle, va enfin porter, en abondance 
et pour tous , les fruits qu'il ne donnait autre- 
fois qu'en petit nombre et pour une imperceptible 



156 l'argent. 

minorité. Le cercle de la richesse va s'élargir 
au décuple, celui de l'aisancs au csntuple. Il 
suffil; d'ouvrir les yeux pour voir venir des quatre 
points cardinaux un nouvel ordre de choses , où 
l'agriculture , les manufactures et le commerce , 
infiniment plus actifs et mieux combinés que ne 
pouvaient le supposer nos pères, seront aussi 
infiniment plus productifs, et où une répartition 
plus équitable des produits appellera Fuiimense 
majorité, sinon la totalité du genre humain , aux 
joies de la consommation. 

Mais cette révolution industrielle et matérielle 
ne réagira-t-elle pas sur la morale? Le jour où il 
sera possible à tous de s'élever par le travail à la 
richesse ou à l'aisance, l'abstinence et la pauvreté 
resteront-elles de si hautes vertus, si essentielles 
à montrer au monde? Pourra-t-on continuer d'en 
faire, aux serviteurs de l'Etat, une loi perma- 
nente? Sera-ce raisonnable ? sera-ce possible? Les 
fonctionnaires ne forment pas un ordre de moines, 
vivant solitairement, détachés désintérêts et des 
affections de cette terre-, ce sont des hommes du 
monde, à goûts mondains. Us ont une femme et 
des enfants, pour qui ils veulent du bien-être, et 
ils ont droit à l'obtenir tout aussi bien que le 
négociant, le banquier, le notaire, le maître 
de forges , le médecin, l'avocat, le peintre, le com- 
positeur , ou le vaudevilliste. 

La France, je le répète^ est un pays pauvre. 



LETTRE XXIV. 157 

Excepté dans nos grandes villes et dans quelques 
départements du Nord, où la richesse publique 
s'est développée , et où le luxe et la consommation 
ont suivi la même loi ascendante, la situation de 
la plupart des fonctionnaires publics est encore 
tolérable. Avec leurs appointements de 1,500 fr. 
2,000 fr., 3,000 fr., ils sont, dans beaucoup depro- 
vinces , au niveau de tout le monde. Ils ne s'aper- 
çoivent de leur pénurie que lorsqu'ils sortent de 
leur milieu habituel, et surtout lorsque, mettant 
le nez hors du territoire, ils se trouvent en contact 
avec la race anglaise. Mais quand l'on aura dé- 
veloppé, en France, les intérêts matériels; quand, 
parla constitution du crédit pubhc et privé, par 
l'établissement des voies de communications 
nouvelles , par la réforme de l'éducation ^ on 
aura dirigé les esprits vers l'industrie agricole, 
commerciale et manufacturière; quand Ton aura 
multiplié les sources de la richesse , et qu'un 
grand nombre sera admis à y puiser, de quel 
droit et sous quel prétexte alors imposerait-on aux 
fonctionnaires, pour euxet pour les leurs, une exi- 
stence de sacrifices? Tel qui, aujourd'hui, se ré- 
signe à une vie gênée , voudra alors de l'aisance et 
du comfort. Il faudra alors, ou convenablement 
rétribuer les fonctionnaires, ou se contenter, dans 
les services publics , du rebut de toutes les pro- 
fessions. L'élite de la jeunesse française se dis- 
pute encore les places modiques d'ingénieurs 



1 58 L*ARGENT. 

civils OU militaires de l'État, et fait huit ans de 
noviciat dans les collèges , l'École Polytechnique 
et les écoles d'application , pour atteindre le 
grade de lieutenant d'artillerie ou du génie , ou 
celui d'aspirant -ingénieur des ponts-et-chaus- 
sées ou des mines , avec des appointements de 
1,500 à 1,800 francs, et la perspective de 6,000 
à 8,000 francs, après vingt-cinq ans de labeurs. 
Que demain l'industrie prenne un rapide essor , 
et les plus capables de ces jeunes gens déser- 
teront le service de l'État , une fois leur éduca- 
tion terminée , comme ici les meilleurs élèves de 
Westpoint. Ils embrasseront la carrière indus- 
trielle , à moins que l'État ne se décide à les trai- 
ter mieux pour les retenir près de lui. 

Ces idées de parcimonie sont nées chez nous au 
sein d'une réaction contre le principe d'autorité, 
réaction qu'avaient légitimée les fautes des dépo- 
sitaires du pouvoir. Puisque ceux-ci affectaient 
de croire que les peuples avaient été créés tout 
exprès pour leur fournir la matière gouver- 
nable et taillable, le public a eu raison de les trai- 
ter à son tour comme des excroissances parasi- 
tes. Tout ce qu'il leur retranchait était autant 
de pris sur l'ennemi. La condition actuelle des 
fonctionnaires, sous le rapport matériel comme 
sous le rapport moral , est donc l'un des effets 
d'une crise révolutionnaire qui, je le crois, 
touche à son terme. Lorsque la société aura re- 



LETTRE XXIV. 159 

pris sa marche régulière, lorsque les gouvernants 
auront prouvé qu'ils sont dignes d'être à, la tête 
des peuples , les gouvernés leur rendront leur 
confiance , et mettront fin à leurs actes de re- 
présailles. 

On pourrait croire que chez un peuple profon- 
dément absorbé dans les intérêts matériels, tel 
que celui-ci, les avares doivent abonder. Il n'en est 
rien. Il n'y a jamais de lésinerie chez l'homme du 
Sud; il y en a quelquefois encore chezl'Yankée; 
mais nulle part, au Midi ou au Nord, on ne 
rencontre cette sordide avarice dont les exem- 
ples sont fréquents en Europe. L'Américain a 
une idée trop élevée de la dignité humaine 
pour consentir à se priver, lui et les siens, de 
ce comfort qui adoucit les frottements de la 
vie intérieure. Il respecte trop sa personne 
pour ne pas l'entourer d'un certain culte. Har- 
pagon est un type qui n'existe pas aux Etats- 
Unis, et cependant Harpagon n'est pas à beau- 
coup près l'avare le plus misérablement crasseux 
qu'offre la société européenne. L'Américain est 
dévoré de la passion de la richesse^ non parce 
qu'il trouve du plaisir à entasser des trésors, 
mais parce que la richesse est de la puissance , 
parce que c'est le levier avec lequel on maîtrise 
la nature. 

Je dois aussi faire amende honorable aux Amé- 
ricains sur un point essentiel. J'ai dit que toute 



160 L^ARGENf. 

affaire était pour eux une affaire d'argent ; or, 
il y a une sorte d'affaire qui, pour nous , peuple 
à affections vives ^ peuple aimant, peuple géné- 
reux, a principalement ce caractère mercan- 
tile , et qui ne l'a point du tout pour eux ; 
c'est le mariage. Nous achetons notre femme 
avec notre fortune, ou nous nous vendons à 
elle pour sa dot. L'Américain la choisit ou 
plutôt s'offre à elle pour sa beauté, son intel- 
ligence et ses qualités de cœur : c'est la seule dot 
qu'il recherche. Ainsi, pendant que nous fai- 
sons matière à trafic de ce qu'il y a de plus 
sacré , ces marchands affectent une déHcatesse et 
une élévation de sentiments qui eussent fait hon- 
neur aux plus parfaits modèles de la chevalerie. 
C'est au travail qu'ils doivent cette supériorité. 
Nos bourgeois de loisir ne pouvant augmenter 
leur patrimoine , sont obligés , au moment où 
ils prennent femme, de supputer sa dot, afin de 
savoir si son revenu joint au leur suffira aux dé- 
penses du ménage. L'Américain , ayant le goût 
et l'habitude du travail, est assuré de subvenir 
amplement , par son industrie, aux besoins de 
sa famille, et se trouve dispensé de ce triste 
calcuL Est-il possible de douter qu'une race 
d'hommes qui réunit ainsi à un haut degré les 
qualités les plus contradictoires en apparence^ 
soit réservée à de grandes destinées? 



XXV* 



LES SPÉCULATIONS. 



■ Johnstowû (Pensylvanie) , 4 août i835. 

L'aspect que présentent en ce moment les 
Etats-Unis est éminemment propre à rassurer 
les amis de la paix sur la possibilité d'une rup- 
ture entre ce pays et la France. Aujourd'hui les 
Américains de tous les partis agissent dans leurs 
affaires privées comme des gens bien convaincus 
qu'aucun malentendu ne viendra jeter la pertur- 
bation dans le commerce. Celui qui eût débar- 
qué à New-York, à Boston ou à Philadelphie, le 
jour oùl'on y annonçal'effet produiten France par 
le message du général Jackson , et qui aurait fait 
l'Épiménide jusqu'à présent , ne reconnaîtrait plus 
l'Amérique. A l'inquiétude a succédé la confiance 
la plus illimitée. Tout le monde spécule et l'on 
spécule sur tout. Les plus audacieuses entre- 
il. Il 



162 LES SPÉCULATIONS. 

prises n'effraient pas; toutes trouvent des sous- 
cripteurs. Du Maine à la Rivière -Rouge, les 
Etats-Unis sont devenus une immense rue Quin- 
campoix. Jusqu'à présent tout le monde est en 
bénéfice, ainsi qu'il arrive toujours tant que la 
spéculation est ascendante. Comme à argent fa- 
cilement gagné personne ne regarde, la consom- 
mation est énorme , et Lyon s'en ressent. 

Je dis que l'on spécule sur tout; je me trompe. 
L'Américain, essentiellement positif, ne spécu- 
lera jamais sur les tulipes, même à New- York, 
quoique les habitants de cette ville aient du sang 
hollandais dans les veines. Les objets principaux 
de spéculation sont les mêmes qui occupent ordi- 
nairement l'esprit calculateur des Américains, 
c'est-à-dire les cotons, les terrains de ville et de 
campagne, les banques, les chemins de fer. 

Les amateurs de terrains se disputent, à l'ex- 
trémité nord, les forets de pins riches en bois de 
construction (1), à l'extrémité sud, les marécages 
du Mississipi , les terres à coton de l'Alabama et 
de la Rivière-Rouge, et, bien loin à l'ouest, les 
terres à blé et les pâturages de l'Illinois et du 
Michigan. Les développements inouïs de quelques 

(i) Pour doaner une idée de l'aveugle fureur des spécula- 
tions sur les terrains boisés du Maine , un plaisant a prétendu 
que les pauvres de la ville de Bangor s'étant échappés un mo- 
ment de l'hôpital, avaient réalisé chacun un bénéfice de 1800 
dollars avant qu'on eût pu les rejoindre. 



LETTRE XXV. J63 

Villes neuves ont tourné les têtes, et l'on se 
rue sur les localités avantageusement situées, 
comme si, avant dix ans, trois ou quatre Londres 
autant de Paris, et une douzaine de Liverpool 
devaient étaler sur le territoire américain leurs 
rues, leurs monuments, leurs quais encombrés 
de magasms, leurs ports hérissés de mâts. A 
New-York on a vendu des lots (1) pour une po- 
pi. ation de deux millions d'habitants, à la Nou- 
velle-Orléans pour un million au moins. On a 
distribué, en emplacement de maisons, des ma- 
rais pestilentiels, des rochers à pic. En Loui- 
siane les terrains mouvants, repaires sans fond 
des alligators , les lacs et les cyprières de la Nou- 
velle-Orléans , qui ont dix pieds d'eau ou de vase, 

et ICI le lit de l'Hudson qui en a vingt, trente 
cinquante, ont trouvé de nombreux acheteurs. 
Prenez la carte des États-Unis, placez-vous au 
lac Ene,qui, il y a vingt ans, était une solitude: 
remontez-le jusqu'à sa pointe occidentale; de là 
passez au lac Saint-Clair; du lac Saint-Clair pous- 
sez au nord, traversez le lac Huron; allez en- 
core , entrez dans le lac Michigan , et avancez au 
sud jusquà ce que l'eau vous manque • vous 
trouverez une petite ville appelée Chicago, un 
des postes que nos Français avaient établis lors 

Un î!t!T "' T '7° '"''""' '"' -Pl--en.s de maisons. 



Î64 LES SPÉCULATIONS. 

de leurs infatigables excursions au nord de l'A- 
mérique. Chicago paraît appelé à posséder un 
jour un commerce étendu; il sera à la téta d'un 
canal qui liera le Mississipi aux lacs et au Saint- 
Laurent; mais aujourd'hui, Chicago a deux ou 
trois mille habitants à peine. Chicago a derrière 
lui des terres d'une admirable fertilité ; mais ces 
terres sont encore incultes. Néanmoins le ter- 
rain à dix lieues à la ronde s'est vendu , revendu 
et vendu encore par petits lambeaux, non pas à 
Chicago , mais à New- York, qui, par la route ac- 
tuelle , en est à huit cents lieues. Il y a dans le 
commerce, à New- York, des morceaux de pa- 
pier qui figurent des lots de ville à Chicago pour 
trois cent mille habitants. C'est plus que n'en 
compte aujourd'hui aucune ville du Nouveau- 
Monde. Il est probable que plus d'un acquéreur 
de ces chiffons s'estimera heureux si , quand il ira 
examiner son acquisition , il ne la trouve recou- 
verte que de six pieds d'eau du lac. 

Les spéculations sur les chemins de fer ne le 
cèdent guère à celles des terrains. L'Américain a 
une passion pour les chemins de fer; il les aime, 
ainsi que le disait Camille Desmoulins de lui- 
même par rapport à Mirabeau , comme un amant 
aime sa maîtresse. Ce n'est pas seulement parce 
que le suprême bonheur consiste, pour l'Améri- 
cain , dans cette précipitation qui dévore le temps 
«et annule l'espace; c'est aussi parce qu'il sent, 



LETTRE XXV. 16S 

lui qui raisonne toujours, que ce mode de com- 
munication est parfaitement adapté à l'immen- 
sité de son territoire, à son littoral aplati, et à la 
configuration peu accidentée de la grande vallée 
du Mississipi, et parce qu'il trouve dans ses 
forets primitives une profusion de matériaux , 
qui lui permet de les exécuter à bon marché. 
On multiplie donc les chemins de fer en con- 
currence des fleuves et des canaux , en oppo- 
sition les uns aux autres. Si les travaux aujour- 
d'hui en construction s'achèvent (et je crois qu'ils 
s'achèveront), il y aura, dans deuxans, trois routes 
distinctes dé Baltimore à Philadelphie, sans comp- 
ter l'ancien grand chemin , savoir deux par che- 
mins de fer exclusivement , la troisième par ba- 
teau à vapeur et chemin de fer. Celle des trois 
qui gagnera une demi-heure sur ses rivales sera 
à peu près sûre de les ruiner. 

Le mode de création des banques, univer- 
sellement adopté ici (c'est le même pour toutes 
les entreprises d'utiUté publique lorsqu'elles sont 
livrées à l'industrie particulière), consiste dans 
l'autorisation donnée par la législature d'ou- 
vrir des livres de souscription dans un lieu pu- 
bUc, où tous ont la faculté de venir s'inscrire 
moyennant un versement préalable de cinq, 
dix ou vingt pour cent. Le jour de l'ouverture 
des livres est une solennité. Chez nous, on fait 
queue à la porte des théâtres; aux États-Unis, 



166 LES SPÉCULATIONS. 

cette année, on faisait queue, avec une anxiété 
profonde , à la porte des sanctuaires où les livres 
de souscriptions aux banques étaient déposés. A 
Baltimore, les registres ont été ouverts pour la 
création d'unebanque nouvelle (merc/iû^/z^^ ' hank\ 
au capital de deux millions (on compte ici par mil- 
lions de dollars); la souscription s'est élevée à 
près de cinquante. A Charleston , pour le même 
capital de deux millions, la souscription a été 
de quatre-vingt-dix; et comme, à Charleston, 
le versement préalable exigé par la loi était, 
cette fois , de vingt-cinq pour cent, l'à-compte 
versé en monnaie courante, monnaie de papier, 
il est vrai, mais qui vaut le pair, a fait la somme 
de vingt-deux millions de dollars (environ cent 
dix-huit millions de francs), ou onze fois le capi- 
tal requis. Cette rage pour les actions de banque 
s'explique aisément. La plupart des banques ici 
sont des établissements irresponsables de fait, 
qui ont le privilège de battre monnaie avec du 
papier. Les actionnaires des banques touchent 
des intérêts de huit, neuf, dix et douze pour 
cent (1) sur des capitaux que, par des combinai- 
sons ingénieuses, ils peuvent se dispenser de 

(i) Il y a des compagnies financières qui distribuent des di- 
videndes sur le pied de 20 p. 100. Tel a été le cas , il y a quel- 
ques jours, pour V Atlantic Insurance Company de New-York. 
Les banques proprement dites n'atteignent jamais ce chiffre, 
(Voir tome i, page 58. ) 



LETTRE XXV. 167 

posséder, et cela dans un pays où sont cotés à 
110 et 115 les 5 pour 100 de Pensylvanie ou 
de New- York et les 6 de l'Ohio. Les 6 pour 
cent de l'Etat d'Ohio! qu'en penseraient, s'ils re- 
venaient au jonr^ les héros du fort Duquesne 

La plupart de ces spéculations sont impru- 
dentes, plusieurs sont folles. La hausse d'aujour- 
d'hui peut et doit être suivie d'une crise demain . 
De grandes fortunes et en grand nombre sont 
sorties de terre depuis le printemps; d'autres 
y rentreront peut-être avant la chute des feuilles. 
L'Américain ne s'en inquiète pas. Pour chatouiller 
sa fibre robuste, il lui faut des sensations vio- 
lentes. L'opinion publique et la chaire inter- 
disent à son organisation vigoureuse les satisfac- 
tions sensuelles, le vin , les femmes, le déploie- 
ment d'un luxe princier; les cartes et les dés 
lui sont défendus; l'Américain demande donc 
aux affaires les émotions fortes dont il a be- 
soin pour se sentir vivre. Il s'aventure avec 
délices sur la mer mouvante des spéculations. 
Un jour^ la vague le pousse jusqu'aux nues; 
il savoure à la hâte cet instant de triomphe. 
Le lendemain il disparaît entre les crêtes de 
la lame; il ne s'en trouble pas; il attend avec 
flegme, et se console dans l'espoir d'un meil- 
leur avenir. Et d'ailleurs, pendant qu'on spé- 
cule, que les uns s'enrichissent et que les 
autres se ruinent , les banques naissent et distri^ 



168 LES SPÉCULATIONS. 

buent le crédit, les chemins de fer elles canaux 
se déroulent, les bateaux à vapeur se lancent de 
leurs chantiers sur les fleuves, sur les lacs, sur 
l'Océan; la carrière va toujours s'élargissant 
pour les spéculateurs, pour les chemins de 
fer, les canaux, les bateaux à vapeur et les ban- 
ques. Quelques individus perdent, mais le pays 
gagne; le pays se peuple, se défriche, se déve- 
loppe, le pays marche. Go aheacll (1) 

Si le mouvement et la rapide succession des 
sensations et des idées constituent la vie, ici l'on 
vit au centuple; tout est circulation, tout est mo- 
bilité et agitation frémissante. Aux expériences 
succèdent les expériences; aux entreprises, les 
entreprises. La richesse et la pauvreté se suivent à 
la piste et se délogent tour à tour. Pendant que les 
grands hommes du jour détrônent ceux de la 
veille, ils sont déjà à demi renversés par les grands 
hommes du lendemain. Les fortunes durent une 
saison; les réputations, la durée d'un éclair. Un 
irrésistible courant entraîne tout, broie tout, 
et remet tout sous des formes nouvelles. Les 
hommes changent de maison , de climat , de mé- 
tier, de condition, de parti, de secte (2); les 

(i) En avant, marche! Cette locution a été mise à la mode 
par le colonel Grockett, rude personnage de l'Ouest, qui est 
membre du Congrès. Le fils d'un de ses voisins lui ayant écrit 
pour lui demander l'autorisation d'épouser sa fille, on assure que 
Grockett lui envoya cette réponse laconique : Go aliead! 

(2) On change ici de religion pour beaucoup de motifs di- 



LETTRE XXV. Ï69 

États changent de lois, de magistrats , de consti- 
tution. Le sol lui-même, ou tout au moins les 
édifices, participent à l'instabilité universelle (1). 
L'existence d'un ordre social au sein de ce tour- 
billon semble un prodige, une anomalie inex- 
plicable. On dirait que formée d'éléments hété- 
rogènes que le hasard a juxtaposés, et dont 
chacun suit un orbite que modifient seulement 
son caprice et son intérêt, cette société, après 
s'être élevée un instant jusqu'au ciel comme une 

Tcrs, Il n'est pas rare de voir des Américains, devenus riches , 
changer de secte, et embrasser, par exemple , celle de l'épisco- 
palisme anglican , qui est réputée la plus fashlonable de toutes. 
Au reste, le passage d'une secte à l'autre ne peut être, aux États- 
Unis , un acte aussi grave qu'on est porté à le supposer dans les 
pays catholiques. Toutes les sectes protestantes diffèrent peu 
les unes des autres, moins assurément qu'un janséniste d'un 
moliniste, qu'un jésuite d'un gallican. Il faut pourtant ex- 
cepter l'anglicanisme , qui a un caractère propre, une disci- 
pline et une liturgie à part, ainsi q-::e les deux sectes peu nom- 
breuses des unitairicns , qui nient la divinité du Christ, et des 
universalistes , qui ne croient pas à la réprobation. 

(i) Les maisons américaines sont en général peu élevées et 
très légèrement construites. Leurs murailles n'ont qu'une épais- 
seur et demie de brique, quelquefois une seulement; ainsi, 
quand l'alignement des rues change , ce qui a fréquemment 
lieu à New-York , par exemple , on les avance ou on les recule 
Baus inconvénient ; souvent même on les exhausse. Dans la 
campagne, il y a beaucoup de maisons en bois. Celles-ci .se 
transportent sur des roues à des distances assez considérables. 
Je me suis trouvé arrêté, étant en diligence, entre Troy et Albany, 
par une maison de plus de quarante pieds de façade qui voya- 
geait ainsi. 



170 LES SPÉCULATIONS. 

trombe, doit inévitablement retomber à plat , 
réduite en poudre; telle ne sera pourtant pas 
sa destinée. Au milieu de ce système mobile, il 
y a un point fixe; c'est le foyer domestique, ou, 
pour parler plus clairement, le lit conjugal. Une 
sentinelle austère, âpre quelquefois jusqu'au 
fanatisme^ écarte de ce point sacré tout ce qui 
pourrait en troubler la fixité; c'est le sentiment 
religieux. Tant que le point fixe jouira de son 
inviolabilité, tant que la garde qui y veille per- 
sistera dans sa rigoureuse vigilance^ le système 
pourra, sans danger sérieux, faire de nouvelles 
pirouettes et subir de nouveaux changements à 
vue; il pourra être battu par la tempête; mais, 
en vertu de son élasticité et à l'aide de son point 
d'attache', il n'éclatera pas et surnagera. Il pourra 
même se fractionner en groupes divers presque 
indépendants les uns des autres; mais il se ré- 
pandra sur la terre, il croîtra en étendue, en res- 
sources, en énergie. 

L'influence de la démocratie est si universelle 
en ce pays , qu'il était tout simple qu'elle vînt 
lever la tête au milieu des spéculateurs. Il y a 
donc eu des coalitions d'ouvriers qui ont voulu 
participer aux bénéfices , et pour leur part ils 
ont demandé diminution de travail, accroisse- 
ment de salaire. Le second point était juste, car, 
dans la hausse générale, toutes les denrées, tous 
les objets de consommation ont augmenté de 



LETTRE XXV. 171 

prix. Ici la coalition n'est point timide; elle a 
d'abord l'habitude anglaise de discourir sur la 
place publique et de faire des processions. De 
plus, la classe ouvrière sent sa force , son em- 
pire , et sait en faire usage. Les divers corps de 
métier se sont assemblés à New-York, à Phila- 
delphie et ailleurs. Ils ont délibéré publiquement 
et ont exposé leurs prétentions. Les femmes ont 
eu leurs meetings aussi bien que les hommes. 
Celui des couturières de Philadelphie a eu de 
l'éclat; il était présidé par un économiste, M. Ma- 
thieu Carey, qu'assistaient^ comme vice-prési- 
dents , deux ecclésiastiques. Parmi les réclama- 
tions , l'on a remarqué celle des garçons bou- 
langers, qui, en vertu des droits de Thomme 
et de la sainteté du septième jour, ne voulaient 
pas faire de pain le dimanche. Les princi- 
paux corps de métier ont décidé que tout tra- 
vail resterait suspendu jusqu'à ce que les 
maîtres (1), si ce nom peut s'appliquer ici au- 
trement que par dérision, eussent accédé à leur 
ultimatum. Afin que nul n'en ignorât ;, ils ont 
fait publier leurs résolutions dans les journaux , 
signées du président et des secrétaires du mee- 
ting. Ces résolutions déclarent que ceux des ou- 
vriers qui refuseraient de s'y conformer auraient 
à subir les conséquences de leurs refus. Les con- 

(i) Ce mot n'est pas en usage ici. On se sert de celui (!>»»•« 
pi oyer ( employeur ), 



172 LES SPÉCULATIONS. 

séquences ont été que les ouvriers réfractai res 
qui s'obstinaient à travailler ont été chassés de 
leurs chantiers à coups de bâtons et de pierres , 
sans que l'autorité ait cru devoir donner signe 
de vie. La conséquence est qu'en ce moment ^ le 
long du canal du Schuylkill ;, inie poignée de 
bateliers empêchent les bateaux chargés de char- 
bons de descendre à Philadelphie , les tiennent 
en embargo , interrompent ainsi l'une des bran- 
ches les plus fructueuses du commerce de la Pen- 
sylvanie, privent d'emploi les mariniers et les 
bâtiments de Philadelphie , qui distribuent le 
précieux combustible sur le littoral de l'Union , 
et exposent les mineurs à être congédiés. La 
mihce les regarde faire; le shériff reste les bras 
croisés.. Si la minorité des bateliers persiste, car 
ces désordres sont l'ouvrage d'une faible mino- 
rité, il est à craindre qu'une bataille ne s'engage 
entre eux et les mineurs (î). A Philadelphie la 
conséquence a été encore que les charpentiers , 
pour amener à composition quelques entrepre- 
neurs récalcitrants, ont mislefeu à plusieurs mai- 
sons que ces entrepreneurs bâtissaient. Cette fois 
l'autorité s'est émue, le maire a fait placarder 
un avis par lequel, considérant qu'il y a des rai- 
sons de croire que ces incendies sont Fœuvre de 
la malveillance , il offre mille dollars de récom- 

(i) Voir la Note 24 à la fm du Volume. 



LETTRE XXV. i73 

pense à qui en signalera les auteurs. Mais il est 
trop tard. La municipalité, clans le but, dit-on, 
de gagner quelques votes à la cause de l'Oppo- 
sition qu'elle soutient, au lieu d'interposer sa 
médiation entre les ouvriers et les maîtres, 
s'était empressée, dès les premiers jours, de don- 
ner raison aux premiers en souscrivant d'emblée 
à toutes leurs conditions pour les travaux de la 
ville (1). 

Le philosophe, pour qui le présent n'est qu'un 
point, peut en retournant ces faits y trouver 
matière à se réjouir. Les ouvriers et les domes- 
tiques vivent en Europe dans une condition de 
dépendance presque absolue qui n'est commode 
qu'à celui qui commande. Légitimistes, républi- 
cains, juste- milieu, tous agissent, à l'égard de 
l'ouvrier qu'ils emploient ou du domestique qui 
les sert , comme si c'était un être d'une nature 
inférieure , qui doive au maître tout son zèle et 
tous ses efforts, sans qu'il lui soit dû en retour 
rien de plus qu'un maigre salaire. Il est permis , il 
est beau d'appeler de ses vœux des combinaisons 
sociales qui établissent une proportion plus 
équitable entre les droits et les devoirs. En 
Amérique, le principe absolu de la souveraineté 
du peuple ayant été appliqué aux rapports du 
maître et du serviteur , du bourgeois et de l'ou- 

(i) Voir la Note 25 à la fin du Volume. 



174 LES SPÉCULATIONS. 

vrier, rindustriel, le fabricant et l'entrepreneur, 
à qui les ouvriers font la loi , cherchent autant 
que possible à se passer d'eux, et substituent de 
plus en plus la puissance des machines à la force 
de l'homme; ainsi les travaux industrie Isle plus 
pénibles pèsent de moins en moins sur l'espèce 
humaine. Le maître à qui ses domestiques obéis- 
sent quand il leur plaît, et qui paie cher (1) pour 
être mal servi et servi de mauvaise grâce , fa- 
vorise, autant qu'il est en lui, les mécaniques et 
les appareils qui simplifient la besogne, afin 
d'économiser le travail et les serviteurs. 

Il y aurait en ce pays une étude curieuse à 
faire , non seulement sur les grands mécanismes 
industriels , mais aussi sur les outils à la main 
et sur les ustensiles de l'économie domestique. 
Ces ustensiles, ces outils, ces mécanismes, in- 
fluent puissamment sur la liberté pratique du 
plus grand nombre ; c'est par eux que la classe 
la plus nombreuse s'affranchit peu à peu d'un 
joug qui tend à l'écraser et à la flétrir. Sous 
ce rapport donc, ce qui se passe ici entre le 
maître et le domestique , le bourgeois et l'ou- 
vrier, contribue à hâter un avenir qu'un ami 
de l'humanité doit appeler de tous ses vœux. 

(i) Daas la plupart des provinces de France, les gages an» 
nuels d'un domestique sont de 60 à 80 fr. par an ; ici , c'est 
5o à 60 fr. par mois , et un domestique en France fait l'ouvrage 
de deux ici. 



LETTRE XXV. 175 

Mais si la satisfaction philosophique est ample, 
la satisfaction matérielle et présente manque 
presque absolument. Pour quiconque n'est pas 
ouvrier ou domestique , pour quiconque surtout 
a goûté de l'existence des classes cultivées d'Eu- 
rope, la vie pratique et réelle^ la vie en chair 
et en os , se compose d'une série de tiraillements, 
d'incertitudes, de déplaisirs, je dirais presque 
d'humiliations. L'indépendance des ouvriers est 
quelquefois la ruine des chefs d'industrie ; l'indé- 
pendance des domestiques entraîne la dépendance 
des femmes , les relègue dans leur ménage à des 
occupations fort peu en harmonie avec l'éduca- 
tion soignée que beaucoup d'entre elles ont reçue, 
et les y tient clouées depuis le jour de leur ma- 
riage jusqu'à celui de leur mort. 

Lorsque la force novatrice , à qui rien ne fait 
contre-poids, agit avec un grand excès d'énergie , 
c'est au détriment de toutes les classes sans ex- 
ception. Alors, non seulement l'existence des 
classes qu'en Europe on appelle supérieures, et 
qui ici doivent prendre un autre nom, est dé- 
pouillée de mille petites jouissances qu'il est 
convenu de mépriser dans les livres et dans les 
discours d'apparat, quoique chacun les estime 
fort dans la réalité; mais encore la machine so- 
ciale se détraque , le malaise devient général , les 
exigences démesurées de celui que j'appellerai 
l'inférieur, pour parler à l'européenne, retom- 



176 LES SPÉCULATIOIVS. 

bent lourdement sur lui. En ce moment, par 
exemple, les sybarites de Philadelphie qui tien- 
nent à avoir du pain frais le dimanche ne sont 
pas les seuls qui souffrent ou soient menacés de 
souffrir. Si les prétentions exagérées des ou- 
vriers continuaient, on verrait les commandes 
diminuer; le travail serait moins en demande. 
Les spéculations, si le travail ne les consolide 
pas , doivent crever comme des bulles de savon ; 
et si la réaction arrive, l'ouvrier, qui économise 
peu, la ressentira plus vivement que tout autre. 



■^. 



xx\u 



LES EAUX DE BEDFORD. 



Bedford-Springs (Pensylvanie), 7 août i835. 

Me voici aux eaux de Bedford; c'est un des 
lieux de plaisance des États-Unis. Il y a trois 
jours à peine que j'y suis , et je me hâte de fuir. 
Il faut que les Américains , et , encore plus les 
Américaines , s'ennuient bien profondément chez 
eux, pour qu'ils consentent à échanger le calme 
et le comfort de leur foyer domestique contre 
le bruit sans gaieté et la misère prosaïque d'un 
pareil séjour. 

Il semble que dans les pays vraiment démo- 
cratiques , comme ici les Etats du Nord , il 
ne peut rien exister dans le genre des eaux 
d'Europe ; vous verrez qu'à mesure que l'Eu- 
rope se démocratisera , si tel est son destin , vos 
délicieux rendez -vous d'été seront profanés , et 
II, 12 



178 LES EAUX DE BEDFORD. 

perdront tout leur charme. L'homme est exclusif 
par nature. Il y a bien peu de plaisirs qui ne 
cessent de l'être du moment où ils sont accessibles 
à tous , et par cela seul. A Saratoga , à Bedford , 
l'Américain s'ennuie parce qu'il sent qu'il y a vingt 
mille pères de famille, dans Philadelphie et New- 
York, qui peuvent, tout aussi bien que lui, si l'en- 
vie leur en prend, et elle leur prend en effet, 
se donner la satisfaction d'y amener leurs femmes 
et leurs filles, et, une fois là, de bâiller sur une 
chaise dans la galerie, pehdâiit tout le jour; d'aller 
les armes à la main (je parle du couteau et de la 
fourchette) enlever leur part d'un mauvais diner; 
d'étouffer le soir dans la cohue d'une réunion 
dansante, et de dormir, s'il est possible, au mi- 
lieu du vacarme, sur un grabat, dans une réson- 
nante cellule en planches de sapin. L'Américain 
traverse , sans y regarder, les magnifiques paysa- 
ges qui bordent l'Hudson, parce qu'il est, lui six- 
centième ou millième, sur le bateau à vapeur. 
Franchement, je deviens Américain sous ce rap- 
port , et je n'ai bien admiré le panorama de West- 
Point et des Highlajids (1), que lorsque je me 
suis trouvé, seul, dans ma barque sur le fleuve. 
La démocratie est trop nouvelle venue sur la 
terre pour avoir pu encore organiser ses plaisirs 
et ses joies. Tous nos plaisirs actuels d'Europe 

(i) On appelle ainsi les montagnes qui bordent THudson du 
côté de West-Point et aii-Uessùs. 



LETTRE XXVÏ. f79 

sont fondés sur l'exclusion ^ sont aristocratiques 
comme l'Europe elle-même , et, par conséquent, 
ne sauraient être à l'usage de la multitude. 11 fau- 
dra donc que, sous ce rapport, tout comme en 
politique , la démocratie américaine fasse du 
neuf. Le problème est difficile; mais il n'est pas 
insoluble, car autrefois il fut résolu chez nous. 
Les fêtes religieuses du catholicisme étaient émi- 
nemment démocratiques : tous y étaient appelés, 
tous y prenaient part. A quels transports de joie et 
d'enthousiasme l'Europe tout entière ne se li- 
vrait-elle pas, grands et petits, nobles, bourgeois 
et serfs; lorsque, du temps des croisades, on cé- 
lébrait par une procession et par un Te Beum 
la victoire d'Antioche ou la prise de Jérusalem ! 
Aujourd'hui même , dans nos provinces du Midi, 
où la foi ne s'est pas éteinte, il existe encore des cé- 
rémonies vraiment populaires; telles sont les fêtes 
de Pâques avec les représentations de la Passion 
exposées dans les églises, et les processions avec 
leur déploiement de croix et de bannières, leurs 
confréries de pénitents, au froc pointu et aux 
robes ondoyantes et leurs longues files d'enfants 
et de femmes; avec les saints et les saintes qui y 
figurent en grand costume et les reliques qu'on 
y promène pieusement; et enfin , avec la pompe 
militaire et civile qui s'y mêle, malgré l'athéisme 
de la loi. C'est le spectacle du pauvre, spectacle 
qui lui laisse des souvenirs meilleurs et plus vifs 



180 LES EAUX DE BEDFORD. 

que ne font au faubourien de Paris les drames 
atroces du boulevard et les feux d'artifice de la 
barrière du Trône. 

Déjà ici, dans les États de l'Ouest en particu- 
lier, la démocratie commence à avoir ses fêtes 
où sa fibre est remuée , et dont elle savoure les 
émotions avec délice : ce sont des fêtes reli- 
gieuses , ce sont les camp-meetings des Méthodis- 
tes, où la population se porte avec ardeur, mal- 
gré les remontrances philosophiques des autres 
sectes plus bourgeoises, qui blâment leurs chaleu- 
reux élans et leurs allures déclamatoires; malgré 
le caractère convulsionnaire et hystérique des 
scènes du banc d'anxiété^ ou plutôt à cause de 
ce caractère. Dans les anciens États du Nord , il 
y a les processions politiques, pures démons- 
trations de partis le plus souvent , mais qui 
ont cela d'intéressant que la démocratie y prend 
part, car c'est le parti démocratique qui or- 
ganise les plus brillantes et les plus animées. 
Après les camp-meetings , les processions politi- 
ques sont les seules choses, en ce pays, qui ressem- 
blent à des fêtes. Les banquets de parti, avec leurs 
discours et leur déluge de toasts, sont gbxés, si- 
non repoussants ; et, par exemple^ je n'ai rien vu 
déplus souverainement disgracieux qu'un ban- 
quet offert sur la pelouse de Powelton, près de 
Philadelphie, à la population tout entière, par 
J'Opposition^ c est-à-dire par la bourgeoisie. 



LETTRE XXVr. Î8Ï 

A Philadelphie, je m'arrêtais involontairement 
pour regarder passer les arbres gigantesques 
{pôles) qui faisaient leur entrée solennelle sur huit 
roues, pour être plantés par la démocratie la veille 
des jours d'élection. Je me souviens de l'un de ces 
hickory-poles (1) qui s'avançait la tête garnie de 
son feuillage frais encore, au son du fifre et du 
tambour, précédé par des démocrates en rang, 
sans autre distinction qu'une des petites branches 
de l'arbre sacré à leur chapeau. Il était traîné par 
huit chevaux dont les harnais étaient chargés de 
rubans et de devises. Achevai sur l'arbre lui-même, 
une douzaine à^ jackson-men , de la plus belle 
eau^ l'air satisfait et triomphant d'avance, agi- 
taient des drapeaux en l'air, en criant : Huzzah 
for Jackson ! 

Cette promenade de Yhickoij n'est elle-même 
qu'un détail à côté des scènes processionnelles 
que j'ai vues à New- York. 

C'était pendant la nuit qui suivit la clôture des 
élections, où la victoire s'était prononcée pour 
le parti démocratique (2). La procession avait un 
quart de lieue de long. Les démocrates marchaient 
en bon ordre et aux flambeaux ; il y avait des ban- 
nières plus que je n'en vis en aucune fête reli- 
gieuse, toutes en transparents, à cause de l'obs- 

(i) Vhickory est fort en honneur parmi les démocrates, parce 
que le surnom populaire du général Jackson est Old Hickory. 
(2) Voir la Lettre xvi , t. 1. 



182 LES EAUX DE BEDFORD. 

çurité. Sur les unes étaient inscrits les noms 
des confréries démocratiques , Jeunes démocra- 
tes du 9^ ou du W ward (quartier); les autres 
étaient couvertes d'imprécations contre la Ban- 
que des États-Unis; ISick Biddle et OUI Nick 
(le diable) faisaient les frais de rapprochements 
plus ou moins ingénieux ; c'était le pendant 
du Libéra nos a malo. Puis il y avait des por- 
traits du général Jackson à pied et à cheval; il y 
en avait en uniforme de général et çx\Tennessee 
fariner i^i) , la fameuse canne d'/z /c/o/j à la main. 
Ceux de Washington et de Jefferson^ entourés 
de maximes démocratiques, se mêlaient à une 
masse d'emblèmes de tous les goûts et de toutes 
les couleurs. Dans le nombre figurait un aigle, 
non en peinture, mais un véritable aigle vivant, 
attaché par les serres ^ au milieu d'une couronne 
de feuillage, et hissé au bout d'un bâton, à la fa- 
çon des étendarls romains. L'oiseau impérial était 
porté par un robuste matelot, plus satisfait que 
ne le fut jamais échevin admis à tenir l'un des 
cordons du dais, dans une cérémonie catholique. 
Du plus loin que j'aperçus les démocrates s'avan- 
cer, je fus frappé de la ressemblance de leur fa- 
randole avec le cortège qui accompagne le viati- 
que , à Mexico ou à Puébla. Les Américains por- 
teurs de bannières étaient aussi recueillis que les 

(i) Le Fermier de Tennessee t k caase des p^ppriétéi da général 
JacksoQ dans cet État. 



î.|!;ttre XXVI. 1§3 

Indiens Mexicains porteurs de fallots sacrés. La 
procession démocratique avait d'ailleurs ses re- 
posoirs tout comme une procession catholique; 
çl|e s'arrêtait devant les maisons des jackson^ 
men^ pour faire retentir l'air de sesbravos(c/ieer^); 
elle stationnait à la porte des chefs de l'Opposi- 
tion, pour y lâcher trois, six ou neuf grognements 
Çgroa/is). Si ces tableaux rencontraient leur pein- 
tre, on les admirerait au loin , à l'égal des triom- 
phes et des sacrifices que les anciens nous ont 
laissés en marbre et en bronze. Car c'est plus que 
du grotesque à la façon des scènes immortali- 
sées par Rembrandt : c'est de l'histoire, et de la 
grande; ce sont des épisodes d'une merveilleuse 
épopée qui laissera au monde de longs souvenirs, 
celle de l'avènement de la démocratie. 

Et pourtant, comme fêtes et cérémonies, ces 
processions politiques sont bien inférieures aux 
reuwals qui ont lieu dans les camp-meetings. 
Toute fête où les femmes ne figurent point n'est 
qu'une demi-fête. Pourquoi vos cérémonies cons- 
titutionnelles sont-elles si complètement dépour- 
vues d'attrait ? Ce n'est pas seulement parce que 
ceux qui y figurent sont des bourgeois, fort hono- 
rables assurément, mais peu poétiques, et que 
l'éclat des costumes et le prestige des beaux-arts 
en sont bannis; c'est plus encore parce que les 
femmes n'y ont pas et ne peuventy trouver place. 
Un bopime d'esprit a dit que les femmes n'é^ 



184 LES EAUX DE BEDFORD. 

talent pas poètes , mais qu'elles étaient la poé- 
sie même. 

Je me souviens de ce qui, dans ma ville 
de province, faisait le charme et l'éclat des 
processions. Nous ouvrions de grands yeux 
quand s'avançait la robe rouge du premier pré- 
sident; nous admirions les épaulettes et l'habit 
brodé du général, et plus d'une vocation mili- 
taire s'est décidée ce jour-là ; nous regardions 
venir de loin , par-dessus les têtes , le cortège épis- 
copal ; nous nous jetions machinalement à ge- 
noux lorsque le dais, s'approchant avec son es- 
corte de lévites, nous montrait Tévéque , vieillard 
vénérable , la mitre sur le front , le Saint-Sacre- 
ment entre les mains ; nous portions envie à la 
gloire des jeunes hommes qui étaient, pour un 
jour, saint Marc ou saint Pierre; plus d'un grand 
garçon eut abdiqué ses quinze ans, dont il était 
fier, pour être admis à l'insigne honneur d'être 
l'un de ces petits saint Jean vêtus d'une peau de 
mouton; mais la foule entière suspendait son 
souffle, quand on apercevait parmi la forêt de 
bannières , entre les surplis et les aubes des prê- 
tres, à travers les frocs pointus des pénitents et 
les baïonnettes delà garnison, une de ces jeunes 
filles en robe blanche qui représentaient les 
saintes femmes et la Mère des Sept-Douleurs ; ou 
celle qui , chargée de chaînes d'or, de rubans et 
de perles, figurait l'impératrice à côté de son em- 



LETTRi: xxvr. 185 

pereiir (1); ou celle qui, en sainte Véronique, dé- 
ployait le voile dont fut essuyé le visage du Sauveur 
montant au Calvaire; ou celles enfin, tout émues 
encore , qui avaient été le matin confirmées par 
monseigneur. De même, c'est parce qu'il y a des 
femmes aux camp-meetings, et qu'elles y sont 
actrices au même rang que les plus fougueux 
prêcheurs, c'est pour cela seul que la démocratie 
américaine y accourt. Les camp-meetings^ avec 
leurs pythonisses délirantes, ont fait le succès 
des Méthodistes, et leur ont attiré, en Amérique , 
une église plus nombreuse que celles des sectes 
qui fleurissent le plus parmi la race anglaise en 
Europe (2). 

Des tournois supprimez les femmes, et il ne 
reste plus qu'un assaut de maîtres d'armes. Des 
camp-meetings, enlevez le banc cT anxiété, faites 
disparaître ces femmes qui palpitent, crient et se 
roulent à terre, s'accrochent, pâles et échevelées, 
l'œil hagard, aux ministres qui leur soufflent 
l'esprit saint, ou celles qui saisissent au passage, 
à la porte des tentes, le pécheur endurci afin de 
l'attendrir; vainement la scène se passera au 

(i) C'est un des souvenirs de l'empire Romain, qui en a 
laissé de très profonds dans nos départements du Midi. 

(2) Les deux sectes les plus nombreuses aux États-Unis, son^ 
celles des Méthodistes et des Baptisles (ou Anabaptistes) relies 
comprennent ensemble plus de la moitié de la population. Les 
Baptistes ont un langage exalté comme celui des Méthodistes. 
(Voir la Note 26 à la fin du Volume. ) 



186 LES EATJX DE BEDFORD. 

milieu d'une foret majestueuse, pendant une 
belle soirée d'été, sous un ciel qui ne craint point 
la comparaison avec celui de la Grèce ; vainement 
vous serez entouré de tentes et de chariots nom- 
breux qui vous rappelleront le train d'Israël à 
la sortie d'Egypte; vainement les feux allumés 
au loin, entre les arbres, vous montreront les 
prêcheurs debout, gesticulant au-dessus de la 
foule; vainerçHEut l'écho des bois vous renverra 
les éclats de leur voix retentissante ; ce sera un 
spectacle dont vous serez rassasié au bout d'une 
heure ; tandis que les camp-meetings , tels qu'ils 
sont, ont le don de retenir les populations de 
l'Ouest pendant de longues semaines. On en a vu 
qui duraient un mois entier. 

J'admets que les camp-meetings et les proces- 
sions politiques ne sont encore en Amérique que 
des faits exceptionnels. Un peuple n'a de carac- 
tère complet que lorsqu'il a ses fêtes nationales 
et ses plaisirs , son art , sa poésie enfm , à lui. A 
cet égard, la nationalité américaine ne sera pas 
aisée à constituer. L'Américain manque d'un passé 
à qui demander des inspirations. En quittant la 
vieille terre d'Europe et en rompant avec l'An- 
gleterre , ses pères laissèrent derrière eux toutes 
les chroniques, toutes les légendes, toutes les 
traditions , ce qui fait la patrie, cette patrie qu'on 
n'emporte pas à la semelle de ses souliers. L'A- 
méricain s'est donc appauvri en idéalité de tout 



I.ETTRE XXVI. 187 

ce qu'il a gagné en richesse matérielle. Mais, avec 
la démocratie , il y a toujours de la ressource en 
fait d'imagination. Je ne prétends pas dire com- 
pient la démocratie américaine suppléera au 
défaut de passé et de souvenirs, pas plus que 
je ne me charge de déterminer comment elle 
s'imposera à elle-même un frein, et préviendra 
ses propres écarts. Je suis cependant convaincu 
que l'Amérique aura ses cérémonies, ses fêtes, 
son art, tout comme je suis persuadé qu'elle s'or- 
ganisera régulièrement; car je crois à l'avenir de 
la société américaine, ou, pour mieux dire, du 
commencement de société qui grossit à vue d'oeil, 
à l'Est et encore plus à l'Ouest des Alléghanys. 
En France, depuis plus d'un siècle, nous som- 
mes à batailler contre nous-mêmes pour nous 
cjépouiller de notre originalité nationale. Nous 
essayons de nous faire raisonnables sur le modèle 
de ce que nous croyons être le type anglais (1), 
et, à notre exemple, les peuples de l'Europe mé- 
ridionale se torturent pour prendre un air calcu- 
lateur et parlementaire. L'imagination est traitée 
comme la folle du logis. Les nobles sentiments, 
l'enthousiasme, l'exaltation chevaleresque, ce qui 
fit la gloire de notre Fronce, ce qui valut à l'Es- 
pagne la moitié de l'univers, tout cela est dédaigné, 
est bafoué. Les fêtes pubhques et les cérémonies 

(i) Voir la Note 27 à la fin du Volame. 



188 LES EAUX DE BEDFORD. 

populaires sont devenues la risée des esprits forts. 
Nous faisons des efforts inouïs pour nous amai- 
grir l'esprit et le cœur, conformément aux pres- 
criptions des Sajigrados de la religion et de la 
politique. En matière de fêtes nationales, nous 
avons mis les populations à la portion congrue. 
Pour dépouiller notre existence du dernier ves- 
tige de goût et d'art , nous avons poussé l'abnéga- 
tion jusqu'à échanger la majestueuse élégance des 
costumes que nous avions empruntés aux Espa- 
gnols , lorsqu'ils donnaient le ton à l'Europe , con- 
tre la défroque des Anglais^ que l'on peut qualifier 
d'un mot, c'est qu'elle est assortie au climat de la 
Grande-Bretagne. Passe encore si nous n'avions 
fait que jeter comme un inutile bagage nos tour- 
nois, nos carrousels, nos jubilés, nos fêtes reli- 
gieuses et notre luxe vestiaire! Malheureusement 
nous sommes remontés jusqu'à la source de toute 
poésie sociale et nationale, jusqu'à la religion, 
et nous avons voulu la tarir. Nos mœurs et 
nos coutumes retiennent à peine un léger ver- 
nis de leur grâce tant vantée. La politique est 
abandonnée au positivisme le plus aride. Ce se- 
rait à désespérer du génie national si, de temps 
à autre, des élans et des explosions ne révélaient 
qu'il sommeille, mais qu'il n'est pas mort ^ et que 
le feu sacré couve sous la cendre. 

Certes, la France et les peuples de l'Europe 
méridionale dont elle est le coryphée, doivent 



LETTRE XXVr, 189 

de la reconnaissance à la philosophie du xviiie siè- 
cle. C'est elle qui a été notre protestantisme, c'est- 
à-dire qui a relevé chez nous l'étendard de la li- 
berté, ouvert la carrière à l'esprit humain, et 
constitué la personnalité. Avouons cependant 
que, par cela seul qu'elle est irréligieuse , elle est 
inférieure au protestantisme allemand, anglais et 
américain. 

Les écrits des apôtres de cette grande révolu- 
tion dureront comme monumentsiittéraires, mais 
non comme leçons de morale, car tout ce qui est 
irréligieux n'a qu'une valeur sociale éphémère. 
Plaçons au Panthéon les restes de Voltaire et de 
Montesquieu, de Jean- Jacques et de Diderot; 
mais , sur leurs monuments , déposons leurs ou- 
vrages couverts d'un voile. Apprenons au peuple 
à bénir leur mémoire; mais ne lui enseignons 
pas leurs systèmes, et empêchons qu'ils ne lui 
soient enseignés par de serviles continuateurs que 
ces grands écrivains désavoueraient s'ils reve- 
naient habiter cette terre; car les hommes de 
cette trempe sont du siècle présent, quelquefois 
du siècle à venir, et jamais du siècle passé. 

En retour de ce que l'on nous enlevait, on nous 
a dotés du régime parlementaire. On a supposé 
qu'il satisferait à tous nos besoins, qu'il comble- 
rait tous nos vœux dans l'ordre moral et dans 
l'ordre des idées , tout comme dans l'ordre maté- 
riel. Dieu me garde d'être l'ennemi du système 



190 LES EAUX DE BÈDFORD. 

représentatif! Je crois à sa durée ^ quoique je 
doute que nous ayons encore découvert la formé 
sous laquelle la nature française et celle des peu- 
ples méridionaux pourront s'en accommoder; 
mais quelle qu'en soit la valeur politique, on con- 
viendra qu'il ne remplace pas, qu'il ne remplacera 
jamais à lui seul tout ce dont les réformateurs 
nous ont dépouillés. Il a ses cérémonies et ses 
fêtes; mais cela respire un parfum de procès- 
verbal dont nos sens sont révoltés. Quoiqu'il ait, 
jusqu'à un certain point, ses dogmes et son 
mysticisme, il n'a point prise sur nos imagina- 
tions. Il n'a pas le don de remuer nos coeurs. Il 
laisse donc en dehors les trois quarts de notre 
existence. 

Je comprends qu'ici l'on ait espéré faire du 
gouvernement représentatif la pierre angulaire 
et la clef de voûte de l'édifice social. Un Américain 
de quinze ans est raisonnable comme un Français 
de quarante. Puis la société y est mâle; la femme, 
qui, en tout pays, est un être peu parlementaire, 
n'y exerce point d'empire : il n'y a pas de salons 
aux États-Unis. Cependant, ici même , ce régime 
n'existe plus, dans sa pureté primitive , que sur le 
papier. Le champ religieux, passablement rétréci, 
il est vrai, y est d'ailleurs resté ouvert à l'idéalité 
humaine, et l'imagination y trouve pâture tant 
bien que mal. Mais, chez nous, il faudrait être 
fanatique du représentatif pour songer à en faire 



LETTRÉ Xivi. 191 

le pivot de notre vie sociale. Nous avons tous 
une jeunesse , Dieu merci ! Chez nous , les 
femmes sont une puissance fort réelle^ quoiqu'il 
n'en soit point parlé dàiis là Charte ; et notre ca- 
ractère national a beaucoup de traits féminins; je 
ne dis pas efféminés. Vous auriez beau décimer 
la France et n'y laisser que les bourgeois ayant 
passé la quarantaine, ce qui a le sens rassis^ ce 
qui est bien désillusionné, c'est-à-dire bieii dé- 
poétisé^ vous arriveriez à peine à avoir une société 
qui se contentât des émotions constitutionnelles. 

Voilà pourquoi la France est le théâtre d'une 
lutte incessante entre l'âge mûr et la vieillesse 
d'un côté, et de l'autre les jeunes gens qui 
trouvent leur lot trop mince. La jelmesse accuse 
Géronte d'étroitesse, de pusillanimité, d'égoïsme; 
Géronte se plaint de l'ambition effrénée qui dé- 
vore les jeunes gens et de leur indomptable tur- 
bulence. 

La jeunesse moderne a perdu le sentiment du 
respect dû à la vieillesse , ce qui est un grave 
symptôme de décadence sociale. Aigrie par le 
mécontentement , la jeunesse en est venue à ce 
point, qu'elle méprise l'expérience; elle se croit 
supérieure aux hommes blanchis dans le gouver- 
nement des choses humaines; elle persiste opi- 
niâtrement dans cette erreur funeste, quoique 
la démonstration du fait de son infériorité lui ait 
été administrée durement. Ses levées de boucliers 



192 LES EAUX DE BEDFORD, 

finissent toujours par des défaites; elle ressai- 
sirait demain l'influence politique, à la faveur 
d'une révolution nouvelle , qu'après-demain elle 
en serait de nouveau dépossédée ; parce que la 
jeunesse, qui, en effet, est aujourd'hui supé- 
rieure à l'âge mûr et à la vieillesse dans beaucoup 
de branches des connaissances humaines, qui sait 
mieux la physique, la chimie, les mathématiques, 
la physiologie , qui est plus versée dans les théo- 
ries d'économie politique , est et sera inévitable- 
ment toujours en arrière en ce qui concerne la 
science la plus difficile de toutes , celle qui est 
le fondement de toute pratique, la science du 
cœur humain. Si mal fondées cependant que 
soient les prétentions de la jeunesse à mettre la 
main sur le gouvernail, il n'en est pas moins 
vrai que si l'on voulait réduire la vie publique 
au déroulement monotone des formes constitu- 
tionnelles, on aurait indéfiniment à lutter contre 
ses énergiques protestations et contre la résis- 
tance plus ou moins ouverte de tout ce qui, 
comme elle, porte un cœur ayant besoin de 
battre, de tout ce qui vit en imagination autant 
que dans le monde des intérêts. 

Il n'y a de bon gouvernement que celui qui 
satisfait à la fois au besoin d'ordre, de régularité, 
de stabilité et de prospérité matérielle , dont se 
préoccupent l'âge muret la vieillesse, et qui, en 
même temps, sait suffire à la soif de sensations 



LETTRE XXVI. 193 

vives ; de mouvement grandiose et d'idées bril- 
lantes dont sont tourmentées la jeunesse et cette 
portion nombreuse de la société qui est toujours 
jeune ou toujours mineure. En regard de leur 
Parlement, les Anglais ont leurs immenses colo- 
nies sur lesquelles ils s'épanchent à travers les 
mers. Les Anglo- Américains ont l'Ouest, et 
aussi l'Océan , comme la Grande-Bretagne. Ce 
double envahissement de l'Orientde notre pla- 
nète par les pères, et de l'Occident par les fils 
émancipés, est pourtant un drame colossal et 
sublime. Supposer que nous Français , à qui il 
faut, pour nous sentir vivre, une action gi- 
gantesque, qui offre aux uns un rôle en vue 
de l'univers , aux autres un spectacle de prodi- 
ges, nous nous résignerons à être indéfiniment 
emprisonnés sur notre territoire^ sans autre but 
d activité que de faire ou de regarder fonction- 
ner les rouages de la machine parlementaire, ce 
serait vouloir qu'un homme de goût se crût en 
paradis dans cette bicoque de Bedford. 



"• 13 



XXVII. 



L*AUTOHITÉ ET LA LiBERTl^. 



Rîçhmond, iQ août i§3|. 

Richmond est ime ville admirablement posée 
sur le penchant d'une colline que baigne le 
James-River. Son capitole avec ses colonnes en 
briques recouvertes de plâtre, avec son archi- 
trave et sa corniche de bois peint, fait de loin 
un effet que le Parthénon Ini-même, aux temps 
de Périrlès, ne devait pas surpasser; car le ciel 
de la Virginie, lorsqu'il n'est pas assombri par 
Feuragan ou voilé par la neige , est aussi beau 
que celui de l'Attique. Richmond a son port 
pli s voisin que le Pirée ne l'était d'Athènes, ce 
qui ne l'empêche pas de s'appuyer sur les cas- 
cades du James-River. Richmond m'a ravi, dès 
le premier instant, par son site enchanteur et 
par l'humeur cordiale de ses habitants. Il ma plu 



196 l'autoritjï et la liberté. 

par son ambition , car il prétend à devenir une 
métropole, et il y travaille par les grands éta- 
blissements qu'il fonde ou aide à fonder, canaux, 
chemins de fer, distributions d'eau, moulins 
immenses, fabriques à qui la cataracte du 
fleuve fournira de la force motrice à discrétion. 
J'y trouve des Français chez qui cinquante ans 
de séjour loin de leur pays et quatre-vingts ans 
d'âge n'ont pas refroidi l'amour de la patrie , et 
qui ont conservé , au milieu de la simplicité 
des mœurs américaines", cette fine fleur d'ur- 
banité dont chez nous la graine se perd tous les 
jours. Je suis allé hier, pour la seconde fois, 
rendre visite à des canons et à des mortiers, pré- 
sent de Louis XVI à l'Amérique luttant pour 
son indépendance. Au Capitole, à côté de la statue 
de Washington , j'ai trouvé le buste de Lafayette. 
J'entends parler de Rochambeau et de d'Estaing 
comme on fait de vieux amis dont on s'est sé- 
paré hier. Il me semble par moments que j'ai été 
miraculeusement transporté non en France, mais 
sur la frontière. 

Mon amitié pour Richmond n'est pourtant 
pas aveugle. Les fondateurs de la ville neuve y 
ont tracé des rues de cent pieds de large comme 
les routes à la Louis XIV; mais au moins dans nos 
routes , au milieu des larges fondrières de droite 
et de gauche, il y a un filet de pavé ou de chaussée 
praticable. Les rues du Richmond neuf n'ont ni 



LETTRE XXVII. 197 

pavé , ni éclairage. Ce sont , à l'époque des pluies, 
des marécages dangereux , où il est , dit-on , arrivé 
plusieurs fois que les vaches, à qui l'autorité 
municipale laisse la liberté de circulation, ont 
subi le destin du sire de Ravenswood dans le 
Kelpie. Richinond a aussi quelque chose de l'as- 
pect de Washington; sauf le quartier marchand, 
ce n'est ni ville, ni campagne; ce sont des maisons 
distribuées d'après un plan fictif, entre lesquelles 
il est presque impossible de reconnaître aucun 
alignement, et de retrouver les rues K, F ou 
D, auxquelles on vous renvoie; car c'est l'al- 
phabet qui a fourni à Richmond les noms de ses 
rues, comme à Philadelphie l'arithmétique. L'é- 
chiquier de Richmond a cependant, sur celui de 
Washington, cet avantage qu'il est moins vaste 
et qu'il doit plus vite se remplir, tandis que 
Washington, avec son plan tracé pour un million 
d'habitants , n'en aura pas quarante mille d'ici à 
cinquante ans peut-être. 

Il y a à Richmond quelque chose qui me dé- 
plaît beaucoup plus que la boue sans fond de ses 
rues, qui me choque plus que les rudes manières 
des Virginiens de l'Ouest (1 ) que j'y ai rencontrés 
durant la session de la législature de l'Etat ; c'est 
l'esclavage. La moitié de la population y est noire 
ou mulâtre. Physiquement le noir est bien traité 

(j) Voir la j^îoU 5»6 à la Cw du Volumt, 



198 l'autorité et la liberté. 

en Virginie, par humanité le plus souvent, et 
aussi parce qu'il est devenu un bétail que Ton 
élève pour l'exporter en Louisiane; mais si ma- 
tériellement le noir n'a point à se plaindre, mo-^ 
ralement il est traité comme un bipède étranger 
à la nature humaine. Libre ou esclave , on lui 
interdit tout ce qui peut lui donner l'idée de là 
dignité de l'homme. Il n'y a d'éducation ni pour 
l'esclave, ni pour l'homme de couleur libre. Là 
loi classe parmi les crimes l'enseignement le plus 
élémentaire donné à un noir ou à un mulâtre. 
L'esclave n'a point de famille; il n'a pas même le 
droit de pécule. Le blanc sait que l'esclave à 
prêté l'oreille au mot de liberté que tout pro- 
clame sur cette terre ; il sait qu'il couve en 
secret la vengeance, et que dans les cabanes 
des noirs on raconte les exploits et le martyre de 
Gabriel, chef de complots anciens, et de Turher, 
héros d'une insurrection plus récente (1). Les 
mesures de précaution que cette pensée inspiré 
aux blancs glacent d'épouvante l'étranger. 

Richmond est fameux par son marché de 
tabac et de farine. La farine de Richmond est 
recherchée à Rio-Janeiro comme à New- York, et 

(i) En août 1 801, une troupe de noirs du comté de Soulliamp- 
ton se souleva à lituprovîsle et massacra plusieurs familles 
blanches, sans disliuclion dàge ni île scse. L'alarme se répandit 
dans II! pajs. On se crut menacé dune in<urreclion générale. 
Les révollés furcul biculôS Kaf[ués, pris cl cxéculés. 



LETTRE XXVII. 199 

k Lima comme à la Havane. Le plus vaste mou- 
lin qui soit au mon-de est à Richmond. Il compte 
vingt paires de meules, et il est en état de moudre 
55,000 kilogrammes de farine par vingt-quatre 
heures. La réputation des farines de Richmond 
comme celle des farines américaines, en général, 
sur les marchés étrangers, tient à une organisa- 
tion commerciale, particulière au pays, qui con- 
trarie les idées absolues de liberté industrielle, 
mais qui est essentielle à la prospérité du com- 
merce américain , et contre laquelle je n'ai jamais 
entendu la moindre réclamation. 

La farine de Richmond est inspectée avant 
l'exportation. Le poids de chaque baril et la qua- 
lité de la farine sont constatés et imprimés par 
l'inâpeeteur sur le couvercle. Les quaHtés supé- 
rieures sont les seules dont l'exportation soit 
permise. L'inspection est réelle et minutieuse; 
êliè est aux frais de l'expéditeur. Le négociant 
havanais, péruvien ou brésilien, sait ainsi parfai- 
tement ce que vaut la marchandise qu'il achète. 
Il y gagne et le vendeur aussi. Le commerce ne 
peut pas plus se passer de confiance sur les mar- 
chés que de crédit dans les comptoirs. 

Le tabac de Virginie est soumis à la même 
opération. En général tous les Étals du littoral, 
tons ceux où l'on embarque des denrées, ont éta- 
bli l'inspection , et l'ont étendue à presque tous les 
articles àut* lesquels la fraude êtatit possible. Ainsi, 



200 L A-UTORITi: ET LA LIBERTÉ. 

dans l'Etat de New-York, on inspecte les farines 
de blé et de maïs, le bœuf, le porc et le poisson 
salés , la potasse , l'huile de poisson , les planches , 
les douves , la graine de lin, le cuir, le tabac , le 
houblon, les esprits. Je reproduis textuellement le 
sommaire du chapitre des lois d'inspection de 
l'État de New-York, relatif au bœuf et au porc 
salés, afin de donner une idée de l'esprit dans le- 
quel ces lois sont conçues : Déftnse d'exporter 
le h œuf et le porc salés sans la formalité de V in- 
spection. — Exception à la règle. — Pénalité. — 
Les inspecteurs donneront caution, — Ils da^ront 
avoir des magasins suffisants. — Comment doi- 
vent être faits les barils^ de quel hois\, dans 
r/uelle dimension; comment ils seront cerclés, 

— L'exportation n est permise cpie si la viande 
est suffisamment grasse. — Classification des di- 
verses ciualités de porc. — Quantité de sel et de 
saumure par baril. — Défense d'exporter des 
viandes amaigries , molles ou impures. — Les 
barils qui en contiendraient, seront marqués 
comme tels. — Qualités diverses de bœuf salé. — 
^ge du bétail duquel devra provenir la viande, 

— Forme et poids des pièces. — Proportions de 
sel et de saumure. — Dispositions spéciales sur 
les pièces saignantes et celles provenant du col 
du bœuf — Composition de la saumure. — 
Marque des barils. — Dispositions relatives au 
bœtif abattu à la méthode juive, •— Taxe pré^ 



LETTRE XXVII. 201 

levée par les inspecteurs à le w profit. --- Défense 
aux inspecteurs de trafiquer directement ou in- 
directement en bœuf et porc salés. — Pénalités 
diverses a l'effet de prévenir diverses fraudes. 

Pour la farine, la loi contient des clauses 
plus rigoureuses encore. L'inspecteur imprime 
avec un fer chaud, le mot léger sur les barils 
qui n'ont pas le poids (l'exportation de ces barils 
est d'ailleurs prohibée), et le mot mauvais sur les 
barils dont le contenu n'est pas suffisamment 
pur et choisi. Pour le maïs, on exige que le grain 
ait été séché, préalablement à la mouture. La fa- 
rine des autres États de l'Union ne peut être ven- 
due dans la ville de New- York ^ même pour la 
consommation locale, à moins de subir l'inspec- 
tion comme pour l'exportation. Tout inspecteur 
a le droit de visiter les navires où il soupçonne- 
rait que de la farine non inspectée aurait été 
chargée , et de saisir ce que l'on y aurait embarqué 
ou tenté d'embarquer; les objets saisis sont con- 
fisqués. Il y a en outre une foule de dispositions 
pénales pour empêcher la fraude. 

Si la nécessité de ces inspections n'était pas 
suffisamment prouvée par leurs bons effets et 
par la longue expérience qui les a consacrées, 
elle le serait par les abus qui se sont intro- 
duits dans le commerce des denrées que l'on en 
a affranchies. On commence à se plaindre hau - 
tement à Liverpool de ce que souvent les ba lies 



202 l' AUTORITÉ ET LA LIBERTÉ. 

de coton sont frauduleusement composées de qua- 
lités inférieures que l'on recouvre d'une couché 
de meilleur produit. Selon un rapport adressé 
à la Chambre du commerce américain de cette 
métropole cotonnière, par les principaux cour- 
tiers en coton ^ il ne s'agit plus d'une balle ou 
deux éparses dans des parties considérables, mais 
dé masses de cent et deux cents. 

Quoi î dira-t-on , cette terre classique de li- 
berté n'est donc pas libre même en fait de né- 
goce ? Non ; le commerce extérieur n'est pas 
libre aux États-Unis, parce que l'on né veut pas 
laisser au premier fripon venu la liberté de rui- 
ner l'industrie et le commerce de tout un Etat. 
Le peuple des États-Unis est avant tout un peuplé 
de travailleurs. On y a la liberté de travailler, de 
choisir sa profession et d'en changer vingt fois. 
Ôri y a là liberté d'aller et de venir pouf ses af- 
faires^ et de transporter sa personne et son in- 
dustrie du centre à la circonférence, et de la 
circonférence au centre. Si, politiquement, le 
pays ne jouit pas des bienfaits de l'unité admi- 
nistrative, industriellement il n'est point, quant 
à de misérables détails, tels que des affaires de 
voirie, l'ouverture d'une minière, etc., sous le 
servage d'une centralisation exorbitante. Il ne 
faut pas aller à deux cents lieues solliciter l'au- 
torisation et la signature personnelle d'un mi- 
nistre surchargé dé fonctions et harasâé dé 



lETTRE XXVtl. 203 

soueis parlementaires. Mais la liberté américaine 
n'est pas uneliberté mystique, indéfinie ; c'est une 
liberté spéciale, en rapport avec le génie spécial 
(lu peuple et sa destination spéciale; c'est une 
liberté de travail et de locomotion, dont l'Amé- 
ricain profite pour se répandre sur l'immense 
territoire qne lui a donné la Providence, et pour 
le mettre en valeur. 

La liberté de locomotion est à peu près illi- 
mitée , sauf les restrictions imposées par l'obser- 
vation du dimanche (1). La liberté, ou plutôt l'in- 
dépendance dans le travail^ est fort large aussi; 
cependant si quelques uns en abusent, la ten- 
dance est de réagir contre eux par des lois ou 
par des actes d'autorité dictatoriale , ou par des 
coups d'Etat de l'opinion, jusques et y compris 
rémeute. 

A l'égard du commerce intérieur, les exemples 
de règlements restrictifs ont toujours et sont 
encore assez rares. On a cependant imposé des 
taxes répressives aux marchands ambulants 
{Hcuvkers and Pedlars) qui abusaient de la cré- 
dulité des campagnards. Si l'on n'a pu encore faire 
aucune loi pratique sur les banqueroutes, on a du 
moins des peines sévères contre certaines fraudes 
commerciales {false pretences). Si l'on n'a pas 
encore porté de lois contre l'agiotage (2), ce n'est 

(j) Voir la Nolo 27 à la fin du Volume. 

(2; Aux Elals-Uiiis . comme chez nous, les marcliés à termes 



204 l'autorité et la liberté. 

pas que la volonté en manque au législateur ^ 
car il sent tout le tort qui résulte pour le pays 
de spéculations improductives, qui détournent 
de l'industrie les capitaux dont elle a besoin; 
c'est qu'on n'a su comment s'y prendre (1). D'ail- 
leurs, en fait de commerce intérieur, les fraudes 
ne sont pas fort aisées aux Etats-Unis. Ici tout 
le monde se connaît, et l'on s'y observe les uns 
les autres; on remonte aisément , dans le pays, à 
la source d'une friponnerie. Pour des marchan- 
dises expédiées d'un marché lointain, c'est plus 
difficile. Et, enfin, il régne ici une manière de 
patriotisme qui s'accorde avec l'intérêt bien 
entendu et la crainte de l'opinion , pour faire 
prévaloir dans les transactions du dedans des 
procédés passablement consciencieux, et d'une 
moralité supérieure certainement à celle de notre 
commerce, quoiqu'il y ait encore à redire; tandis 
que la ruse et la mauvaise foi semblent, à beau- 
coup de gens, être de bonne guerre à l'égard 
de l'étranger, que l'on juge comme une sorte de 
barbare. 

Avant 1789 , nous avions en France des règle- 
ments restrictifs non seulement pour le com- 
merce d'exportation, mais aussi pour l'industrie 
intérieure. Tout le monde connaît , au moins de 

sont nuls. On nen peut réclamer l'exécution devant Ici tribu-, 
ïjaux. 
f i) Voir U Noie 28 à la fin du Volume, 



LETTRE XXVII. 205 

nom, les maîtrises et les jurandes. Les corps 
d'état avaient leurs règlements spéciaux. L'a^^ri- 
culture même avait les siens de temps immé- 
morial, et il est incontestable que pour la cul- 
ture de la vigne , par exemple, ils étaient le fruit 
d'une mûre expérience. C'est à eux non moims 
qu'à la nature du ten^oir que nos crus fameux 
sont redevables de leur qualité sans égale et de 
leur haute renommée. Ils fixaient les terrains où 
la vigne avait le droit de croître, le grain qu'il 
était permis de cultiver, l'espacement'et la taille 
des ceps. I/inspection à la sortie était de rigueur 
pour les étoffes expédiées dans le Levant, et pour 
d'autres objets d'exportation. 

La révolution a biffé tous les règlements an- 
ciens. La destruction de la plupart de ces règle- 
ments a été un bien, parce qu'ils étaient surannés 
à beaucoup d'égards et en arrière de la science- 
parce qu'ils étaient souvent appliqués confor- 
mément à la lettre qui tue et non à l'esprit qui 
vivifie; parce que les cadres des corps d'état et 
de métier étaient inélastiques et ne se prêtaient 
pas suffisamment à l'admission des aspirants. 
En un mot, l'organisation industrielle du pays 
était devenue mauvaise, il en fallait une autre- 
mais les pouvoirs établis étaient incapables de' 
la créer. L'inepte gouvernement de l'infortuné 
Louis XVI, au lieu de sentir tout ce qu'il y 
avait de force dans le tiers-état, et de donner 



206 l'autorité et la liberté. 

à cette force un but d'activité et une direc» 
tion, prenait plaisir à l'insulter, et s'amusait 
à remettre en vigueur les ordonnances décré-^ 
pites par lesquelles il était permis aux seuls 
nobles de porter l'épaulette dans l'armée. On 
en vint donc à ce point que tout pouvoir sem^ 
bla un fléau de Dieu, toute organisation une 
tyrannie; et lorsque la nation se souleva, au 
lieu de corriger les abus et d'améliorer l'ordre 
existant, elle nia tout, elle abolit tout, elle fit 
table rase en matière commerciale comme en 
matière politique. On posa en principe que les 
transactions commerciales ne devaient être sou- 
mises à aucune surveillance, et non seulement 
on supprima les statuts des corps de métiers et 
les épreuves de capacités; non seulement on 
renonça aux garanties que présentaient les coiv° 
porations, non seulement on dépouilla l'indus- 
trie de l'esprit de corps, et, par conséquent, du 
point d'honneur, mais encore on annula les me- 
sures de police' les plus simples et les plus salu- 
taires, notamment les inspections à la sortie. 

La concurrence illimitée étant devenue la seule 
loi du travail, chacun étant livré à son libre ar^ 
bitre , sans que l'opinion, moins sévère chez nous 
que parmi la race anglaise, supplée au silence du 
Code et à l'absence des règlements de corpora- 
tions , il y a eu des méfaits et des victimes en 
grand nombre. L'industrie a été transformée en 



LETTRE XXVIJ. 207 

un champ de bataille^ où l'on s'est battu à armes 
inégales, où d'indignes stratagèmes ont été pra- 
tiqués; où le fort, c'est-à-dire le maître, au mo- 
inent oùil se croit triomphant, est traîtreusement 
^atteint du plomb de la banqueroute ; et où le 
faible, c'est-à-dire l'ouvrier, paie trop souvent 
les frais de la guerre. Au -dedans toutefois et 
jusqu'à ce jour, la somme du bien reste in- 
contestablement supérieure à celle du mal. Il 
fgut dire aussi que plusieurs industries, qui in- 
téressent particuhèrement le pauvre, celles qui 
l'exercent sur les subsistances , sont restées sou- 
mises à des règlements et ont continué à être l'objet 
de la surveillance de l'autorité. Ce n'a pas été sans 
difficulté , car les fanatiques de la liberté absolue 
du commerce se sont soulevés contre ces excep- 
tions; et l'on a vu récemment un maire de 
Châlons-sur-Saône, émerveillé de trouver une 
occasion d'appliquer les théories qu'il avait lues , 
au risque de f^iire une expérience sur l'estomac 
du pauvre, se refuser à taxer le pain. 

Au-dedans, je le répète, et provisoirement, 
lîPtre industrie a pourtant gagné en masse à la 
destruction pure et simple des anciens règlements, 
et le public encore plus. Il était d'ailleurs né- 
cessaire qu'un intervalle de tâtonnements fussent- 
ils anarchiques , précédât l'établissement des 
règlements nouveaux; mais, dans nos relations 
extérieures, le mal a dépassé la somme du bien ; 



208 l'autorité et la liberté. 

la décadence de notre commerce maritime en est 
la preuve. 

Notre commerce d'exportation, tombé à la 
paix de 1814, quand se rouvrirent les mers , 
entre les mains de pacotilleurs cupides , a 
épuisé la nomenclature des fourberies. Pendant 
les premières années de la restauration, le nom 
français a été déconsidéré sur tous les marchés 
de l'ancien et du nouveau monde. Le com- 
merce du Levant , dont nous avions le mono- 
pole, est passé aux mains des Anglais et des 
Autrichiens (Ij. Les étoffes qu'autrefois nous 
fournissions à l'Orient n'étant plus inspectées à la 
sortie , ont été de mauvaise fabrique et de mau- 
vais aunage. Jadis, les ballots passaient de main 
en main, de confiance, sans être ouverts; il a 
fallu les visiter de très près, car,quelquefois,ils se 
sont trouvés contenir tout autre chose que des 
étoffes. L'Amérique du Sud a été la terre classique 
des exploits des pacotilleurs. On a vendu de l'eau 
pour du bourgogne , des rouleaux de bois pour 
des rouleaux de rubans. Les Bordelais, qui accu- 
sent, non sans bonnes raisons, le système pro- 
hibitif de la déchéance de leur ville, ne peuvent 
plus ignorer aujourd'hui que l'esprit de rapine, 
qui a présidé à une multitude d'expéditions par- 
ties de leurs ports , est pour moitié dans cette 
déchéance , avec les lois de 1821 et 1822. 

^i) Voir la Note ag à la fin du Volume. 



LETTBE XXVI I. 209 

Comme personne ne voulait plus traiter avec 
des Français , les fraudes se sont nécessairement 
amoindries. Le commerce extérieur s'est centra- 
lisé peu à peu entre les mains de grandes mai- 
sons, et cette concentration , qui a si puissam- 
ment contribué à maintenir dans le commerce 
anglais des habitudes honnêtes, a commencé la 
réhabilitation du nôtre. Les pacotilleurs, qui sont 
les maraudeurs des affaires, ontété écartés. C'est 
à la même cause qu'il faut attribuer la bonne 
tenue de notre commerce aux États-Unis. Ne 
nous flattons pas pourtant; il se fait encore des 
tours de passe-passe. Les Bordelais n'ont pas en- 
core purgé leur ville des larrons qui Finfestent, 
et une circulaire récente de M. Duchâtel a mis le' 
monde entier dans la confidence des honteuses 
plaies qui rongent encore aujourd'hui notre 
commerce d'outre-mer (1). 
En présence de pareils faits, je ne sais ce que 

I on pourrait dire contre l'adoption immédiate en 
France de l'inspection à la sortie pour nos den- 
rées principales, et spécialement pour nos vins 

II faudrait croire aux théories absolues de liberté 
commerciale, d'une foi bien étrange, dans un siè- 
cle qm se pique d'être esprit fort, pour ne pas 
^oir que l'absence de tout règlement, en'matière 
de commerce, est un fait monstrueux; qu'il faut 



( 1) Voir h Kole 32 à I.-. fiu da Vo!,une. 
II. 



li 



210 l'autorité et la liberté. 

une police dans le commerce comme dans toutes 
les autres relations sociales, et que si le peuple 
le plus propre au self-government et le plus an- 
tipathique aux lois préventives, s'est imposé à cet 
égard des règlements si sévères, nous serions mal 
venus à vouloir nous en passer. Convenons que si 
notre politique, presque toujours loyale et désin- 
téressée , nous a donné le droit de dénoncer la 
foi punique de la perfide Albion , la race an- 
glaise peut, de son côté, opposer avec fierté 
l'esprit hardi et honorable de son commerce 
à la pusillanimité et aux méfaits du nôtre. Con- 
fessons-le, et soumettons-nous au régime qui 
doit guérir cette lèpre. Seulement, pour que 
le gouvernement puisse prétendre à moraliser 
l'industrie et le commerce , pour qu'il soit admis 
à porter la main sur le mal , il faut qu'il soit au- 
tre chose qu'avocassier ou paperassier, autre 
chose que marquis ou militaire; il faut qu'il 
comprenne ce qu'est l'industrie et quelles desti- 
nées lui sont réservées. Il faut qu'il soit familier 
avec les vœux et les idées , les besoins et la nature 
intime des industriels; il faut qu'il aime le tra- 
vail et les travailleurs , ce qui n'exclut assuré- 
ment ni le goût des arts, ni les généreuses pen- 
sées et les vastes conceptions qu'il faut porter en 
soi pour faire battre le cœur de la nation fran- 
çaise. 

Les États-Unis forment une société qui mar- 



LETTRE XXVI r. 21 1 

che d'instinct plutôt que d'après un plan pré- 
conçu, elle s'ignore elle-même. Elle repousse 
l'ordre tyrannique d'un passé exclusivement mi- 
litaire , et cependant elle est imprégnée de senti- 
ments d'ordre. Elle a été nourrie dans la haine 
des rapports politiques tels qu'ils étaient consti- 
tués par les lois de notre vieille Europe; mais 
elle a dans le sang le besoin de s'imposer à elle- 
même des lois. Elle est tiraillée entre ses instincts 
d'avenir et ses répugnances du passé, entre sa soif 
d'émancipation et sa faim de règle sociale ; entre 
sa vénération religieuse pour l'expérience et son 
horreur pour les formes violentes des siècles 
antérieurs. De là des contradictions qui font mé- 
connaître ses goûts et défigurent ses tendances ; 
mais la confusion n'est qu'apparente. 

Il y a ici dans chaque Éta? deux autorités dont 
le personnel et les attributions sont distinctes. 
L'une correspond au gouvernement de l'ancienne 
société européenne, au vieux César. A la tête, est 
un magistrat qui porte l'antique nom de gouver- 
neur (1), avec le titre pompeux de Commandant 
en chef des forces de terre et de mer. Cette auto- 
rité est réduite à un simulacre. Dans les nouveaux 
États de l'Ouest qui sont venus au monde depuis 
l'Indépendance, ses attributions ont été successi- 
vement réduites à rien- plusieurs ont été suppri- 

(i) Voir la Note 55 à la fin du Volume. 



t 



212 L AUTORITE ET LA LIBERTÉ. 

mées, ou plutôt les citoyens en masse se sont 
réservé de les exercer eux-mêmes. Ainsi les ci- 
toyens nomment directement à la plupart des 
emplois. Les allocations de fonds sont rarement 
dépensées par l'intermédiaire du gouverneur : 
elles sont habituellement placées sous la respon- 
sabilité de commissaires spéciaux. Le gouverneur 
n'a pas la disposition de la force publique ; à pro- 
prement parler^ il nen existe aucune ; mais, en cas 
de nécessité , le shériff , par un posse comitatus , 
contraint tous les passants à lui prêter main-forte, 
et fail immédiatement un gendarme de quiconque 
traverse la rue, armé ou non. Il n'y a pas de po- 
lice ni de passeports; mais personne ne peut s'ar- 
rêter dans un hôtel sans inscrire sur un registre 
son nom et sa résidence. Ce registre est exposé à 
tous les regards dans le bar-roojn^ cabaret qui 
est l'annexe obligé de tout lieu public; il est là, 
feuilleté à tout instant et par tout le monde. Le 
biivetier, bar-keeper ^ fait en réalité l'office de 
commissaire de police, et !a foule de ceux qui 
visitent le bar-room pour lire les journaux, boire 
un verre de wiskey, fumer ou causer politique, 
ce qui comprend tous les voyageurs, fournirait 
au besoin les sergents. Voilà du self-gouemment 
comme il faut le pratiquer; voilà les obligations 
que chaque citoyen contracte lorsqu'on désarme 
le pouvoir. L'autorité du gouverneur, qui jadis 
était le représentant de la royauté, le brillant re- 



LETTEE XXVII. 213 

flet de la toute-puissance des superbes souverains 
d'Europe, est devenue poussière. En le dépouil- 
lant, on n'a pas même pris garde de sauver les 
apparences. Plus de gardes, plus de palais^ plus 
d'argent. Les gouverneurs des Etats d'Ohio, d'In- 
diana et d'Illinois ont 1,000 dollars (5,333 fr.) 
d'appointements, sans maison, sans un centime 
de frais accessoires. Il n'y a pas de négociant de 
Cincinnati qui ne donne davantage à son pre- 
mier commis. Les garçons de bureau , à Washin- 
gton, ont 700 dollars (3,733 fr.). 

Cette déchéance s'explique par des considéra- 
tions autres que celles tirées de la nature du 
self-government. L'ancienne autorité, c'était Cé- 
sar ; son caractère était militaire. La société amé- 
ricaine a nié César. En Europe , César a dû res- 
ter fort, dans l'intérêt de l'indépendance natio- 
nale, puisque nous y sonmies toujours à deux 
doigts de la guerre \ l'Amérique du Nord est or- 
ganisée au contraire d'après l'hypothèse que la 
guerre, d'Etat à Etat, est impossible, et que la 
guerre étrangère n'est guère plus probable. 

Les Américains pouvaient donc se passer de 
César; nous sommes, nous, obligés de le garder; 
mais il ne faut pas ^n conclure qu'ils puissent et 
doivent long-temps se passer d'autorité, et que 
déjà même ils n'en aient aucune. Il y a en Amé- 
rique l'autorité religieuse qui a toujours l'œil ou- 
vert; il y a l'autorité de l'opinion qui est sévère 



2t4 l'autorité et la liberté. 

jusqu'à ia dureté; il y a l'autorité des législatures 
qui souvent fout de l'omnipotence; il y a quel- 
quefois la dictature de l'émeute. 

Il y a plus : à côté de l'autorité de César , 
en politique ^ une seconde autorité régulière 
commence à poindre , qui embrasse dans son 
domaine les institutions modernes et les éta- 
blissements nouveaux d'utilité publique^ qui, 
aux États - Unis , ont acquis une extension 
inouïe , telles que les voies de communica- 
tions , les banques et les écoles primaires. Il y 
a les Commissaires des canaux, les Commis- 
saires des banques^ ceux des écoles. Leur pou- 
voir est réel et large. Les Commissaires des 
canaux font des règlements d'administration pu- 
blique qu'ils changent à leur gré, sans avis 
préalable. Ils fixent et modifient les tarifs; ils 
sont entourés d'un nombreux personnel, entiè- 
rement sous leur dépendance et révocable à 
volonté; ils disposent de sommes considérables; 
il est passé 120,000,000 fr. par les mains des 
Commissaires de l'État de Pensylvanie. Ils sont 
certainement soumis à un contrôle moins rigou- 
reux et moins minutieux que celui qui entoure 
les moindres transactions àe notre administra- 
tions des Ponts-et-Chaussées ou de notre génie 
militaire. S'ils avaient eu nos lois de finances, 
notre comptabilité, notre Cour des comptes, ils 
eussent mis dix ans de plus à exécuter les travaux 



LETTRE XXVTÎ. 215 

confiés à leurs soins , et ils ne les eussent con- 
struits ni mieux ni à moins de frais (l).Les Com- 
missaires des banques de l'État de New- York, 
en vertu du Safety-FinicUAct^ sont revêtus en 
droit', sinon en fait, d'une sorte de dictature; 
ils ont; dans certains cas, droit de vie et de mort 
sur les banques locales. 

C'est dans les jeunes États surtout qu'il faut 
voir comment ces Commissaires exercent leurs 
pouvoirs. L'été dernier, les Commissaires des ca- 
naux de l'État d'Ohio s'apercevant ou croyant 
s'apercevoir que les entrepreneurs de transport 
sur les canaux de l'État de New-York s'étaient 
coalisés pour élever leurs prix, passèrent immé- 
diatement une résolution portant que, considé- 
rant les prétentions excessives de ces entrepre- 
neurs, il serait désormais établi une distinction 
entre les marchandises passant sur les canaux de 
l'État d'Ohio , et que les péages seraient doublés 
sur tout objet qui aurait payé, sur les canaux de 
l'État de New-York, un prix supérieur à un chiffre 
qu'ils réglèrent : c'était établir un maximum non 
seulement sur leur territoire, mais sur celui d'un 
État voisin. Un directeur-général des Ponts- et- 
Chaussées , qui se permettrait pareil coup de tête , 
serait foudroyé au nom de la liberté du commerce. 
Aux États-Unis, chacun dit que les Commissaires 

(i) Voir la Noie 34 à la fin du Volume. 



216 l'autorité et la liberté. 

(le ]'Ohio avaient raison; que les entrepreneurs 
(le transjjorts gagneraient un peu moins , mais 
que le public y trouverait son compte, et les 
entrepreneurs se résignèrent. 

C'est ainsi qu'aux Etats-Unis l'intérêt général 
est la suprême loi; c'est ainsi qu'il relève énerg^i- 
quement la tête et prend sa revanche toutes les 
fois qu'il se suppose lésé par l'intérêt privé. Le 
régime de ce pays devient donc moins un régime 
de liberté et de laisser-faire , qu'un régime d'é- 
galité; ou plutôt il prend le caractère d'un fort 
gouvernement de majorité. Lorsqu'on lit les clau- 
ses restrictives insérées dans quelques États à la 
fin des lois d'autorisation des compagnies anony- 
mes (^iucorporated companies) ^ on se demande 
comment elles ont pu se former, comment elles 
ont trouvé des capitaux. Dans le Massachusetts, 
les actionnaires sont tous individuellement res- 
ponsables de tous les engagements de la compa- 
gnie. Dans la Pensylvanie, il est expressément 
stipulé que si, à une époque quelconque, l'auto- 
risation accordée à la compagnie devenait con- 
traire aux intérêts du peuple, la Législature pour- 
rait la révoquer (1). C'est de l'arbitraire en germe; 
mais, aux États-Unis, César est désarmé; le vieux 
lion féodal n'a plus ni griffes ni ongles. L'indus- 
trie est prompte à s'effrayer de l'arbitraire de 

(i) J'ai retrouvé cette clause dan» ies cl»artes de plus de vingt 
compagnitffl de chemius de fer de cet Klat. 



LETTRE XXVI 1. 



217 



César; Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elle 
s'alarmerait de celui d'une société qui vit et pro- 
spère du travail, et dont toutes les préoccupations 
publiques et particulières ont pour objet de s'a- 
grandir par le travail créateur. 

Faut-il croire qu'en Europe où l'autorité su- 
prême est l'héritière directe de César , l'industrie 
ne fera que végéter ? Je ne le pense pas. Une 
force irrésistible pousse actuellement l'industrie, 
et si l'existence de nos gouvernements militaires 
d'Europe était incompatible avec son développe- 
ment , je n'hésite pas à dire qu'ils disparaîtraient. 
On ne peut pas supposer que l'Europe continue 
long-temps à offrir l'aspect d'un vaste camp , ou 
plutôt de plusieurs camps opposés les uns aux 
autres , prêts à s'élancer les uns sur les autres. 
Le glaive qui est tiré aujourd'hui peut rentrer 
demain dans le fourreau. Il y rentrera dès que 
l'Europe aura trouvé l'assiette qu'elle cherche , et 
qu'elle l'aura consacrée par d'autres traités so- 
lennels. J'admets que l'épée restera cependant 
un des attributs de nos monarchies absolues ou 
tempérées, ou des républiques éphémères qui 
pourraient encore les remplacer par instants ; 
mais la guerre elle-même se transforme. Les insti- 
tutions guerrières ont pris, à un très haut degré , 
un caractère d'ordre et de régularité savante qui 
les rapproche de l'industrie , et que celle-ci même 
a besoin de leur emprunter. Toutes, à commencer 



218 l'autorité et la liberté. 

par l'armée , sont susceptibles d'être employées à 
féconder le monde, qu'autrefois elles n'étaient 
bonnes qu a ravager. La royauté se modifie et 
se prépare à recevoir ou à prendre de nouvelles 
prérogatives en place de celles qu'elle a perdues 
et de celles qu'elle doit perdre encore. Elle se 
préoccupe de nouveaux soins et se conçoit de 
nouveaux devoirs. Il ne tient plus qu'à elle de 
se conserver et de se raffermir sur sa base ébran- 
lée. En un met , aux États-Unis , le pouvoir an- 
cien qui ne tenait pas au sol a pu être détruit, 
et un pouvoir tout nouveau surgit naturellement 
de terre , à côté des débris du premier. Dans nos 
vieux pays d'Europe, où le pouvoir ancien a jeté 
des racines si profondes qu'on ne pourrait l'a- 
battre sans bouleverser la société tout entière , 
l'autorité nouvelle doit sortir du tronc même des 
antiques royautés. 

Pour se rendre bien compte du sens qu'a ici 
le mot de liberté , il faut remonter à l'origine 
des populations anglo-américaines , c'est-à-dire 
à la distinction des deux natures de FYankée 
et du Virginien. Ils sont arrivés à la notion de 
la liberté , l'un par la porte de la religion , l'autre 
par celle de la politique , et ils l'ont comprise de 
deux manières très différentes. 

Lorsque FYankée vint s'établir en Amérique , 
ce ne fut pas pour y créer un empire , ce fut 
pour y établir son église, il fuyait la terre qui 



LETTRE XXVII. 21^ 

ne s'était soustraite au joug de la Babylone pa- 
pale que pour tomber sous celui de la Babylone 
de l'épiscopat. 11 laissait en arrière Satan , ses 
pompes et ses œuvres ; il essuyait la poussière 
qu'avait laissée sur ses pieds la terre inhospi- 
talière des Stuarts et des évéques anglicans ; il 
cherchait un asile où il pût pratiquer son culte 
et suivre ce qu'il croyait la loi de Dieu. liCs pèle- 
rins débarqués sur le rocher de Plymouth (1), 
venaient fonder la liberté telle qu'ils l'entendaient 
pour eux et non point pour les autres. Ils se 
firent donc une liberté à leur usage exclusif, dans 
le cercle de laquelle ils se trouvaient, eux, par- 
faitement à l'aise , sans s'inquiéter si d'autres n'y 
étoufferaient pas. On croirait que, eux proscrits , 
ils auraient admis au moins la tolérance reli- 
gieuse ; ils ne lui accordèrent cependant pas le 
moindre recoin; aujourd'hui encore il s'en faut 
qu'elle ait chez eux ses coudées franches. Dans 
l'origine, il n'y avait de droit de cité que pour les 
Puritains comme eux ; l'État et l'église étaient 
confondus ; ce n'est qu'en 1 832 que la séparation 
a été consommée définitivement et complètement 
dans le Massachusetts. Leur sol était fermé , sous 
les peines les plus sévères, sous peine de mort en 
cas de récidive , aux juifs et aux qualvcrs. Au- 
jourd'hui encore , si la loi permet d'y être catho- 

(i) C'est lentlroit où les Puritains mirent pied à tenc , ie 22 <lé- 
reinbie 1620. Ce rocher est l'objet de la vénér.ifioii publique. 



220 l'autorité et la liberté. 

lique , l'opinion le défend , témoin l'incendie du 
couvent des Ursulines en 1834, et les scènes 
scandaleuses qui ont signalé le procès des incen- 
diaires. A plus forte raison , il n'y est pas permis 
d'être incrédule , témoin le procès de blasphème 
intenté à M. Abner Rneeland (1), pour avoir 
écrit en faveur du panthéisme, procès qui n'en 
finit pas, parce que, heureusement pour l'accusé, 
il ne s'est trouvé , à deux reprises différentes , 
que onze jurés sur douze pour le condamner, et 
que la loi américaine , comme la loi anglaise , re- 
quiert l'unanimité. 

Le type de F Yankee est fort peu varié. Tous les 
Yankees semblent jetés dans le même moule; il 
était donc très facile d'organiser pour eux une 
liberté régulière , c'est-à-dire de combiner un 
cadre où ils se sentissent les mouvements libres.^ 
Lors de leurarrivée, ils en tracèrent un, non seu- 
lement dans sa forme générale et son contour 
extérieur , mais avec une multitude de com- 
partiments qui précisaient tous les détails de la 
vie , tout comme Moïse avait fait pour le peuple 
hébreu. Ainsi constitués, il était impossible à 
tout autre qu'à un homme taillé exactement sur 
le même modèle, de s'établir parmi eux. Quoi- 

(i) Il pvail clé condamné «no orr-mière l'ois tlcvanl les aiilo- 
rilés judiciaires df la ville ; c'est t;n appel que le jugement a deux 
fois élé sans résultat. Le ministère public n'a pas encore renoncé 
à poursuivre. 



LETTRE XXVir. 221 

que la plupart de ces lois , qui mettaient l'exis 
tence en formules (I), aient été abrogées , surtout 
depuis rindépendance , l'esprit qui les dicta est 
resté. Les habitudes qui les inspirèrent et que , 
par une réaction naturelle, elles affermirent, 
subsistent encore; aujourd'hui même on remar- 
que qu'aucun étranger ne se fixe dans la INou- 
velle-Angleterre. 

Pour nous, Français, qui ne nous ressemblons 
les uns aux autres qu'en ce que nous ne ressem- 
blons à personne , pour nous à qui la variété est 
nécessaire comme l'air, pour nous qui avons hor- 
reur d'une vie encadrée , le régime des Yankees 
serait un supplice. Leur liberté à eux, ce n'est 
point la liberté d'outrager tout ce qu'il y a de 
plus sacré sur la terre , de narguer la religion , 
de braver les moeurs , de saper les bases de l'ordre 
social, d'insulter à toutes les traditions et à 
toutes les opinions ; ce n'est ni la liberté d'être 
monarchiste dans un pays républicain , ni celle 
de sacrifier à ses passions l'honneur de la femme 
ou de la fille de l'ouvrier ; ce n'est même pas celle 
de jouir extérieurement de sa fortune, car l'opi- 
nion publique a ses décrets somptuaires auxquels 
elle veut qu'on se conforme sous peine d'ostra- 
cisme moral : ce n'est seulement pas la liberté de 
vivre chez soi autrement que tout le monde. La 

(i) Voir la Noie 35 h h fin du Volume 



222 l'autorité et la liberté. 

liberté de l'Yankée est essentiellement limitée et 
spéciale comme sa nature à lui-même. Nous trou- 
verions, nous Français , qu'elle est faite à l'image 
de la liberté de Figaro. L'Yankée s'en contente 
parce qu'elle lui laisse toute la latitude dont il 
sent le besoin , et aussi parce que de toutes les 
paraboles de la Bible , celle qui lui est restée le 
mieux en mémoire est celle du fruit défendu , 
que nous n'avons pu loger dans notre cervelle. 

Comme l'Yankée ne souffre pas au milieu de 
ces restrictions, qu'il y est ou s'y croit libre, 
ce qui revient au même , avec lui l'autorité pré- 
ventive est inutile. C'est pour cela que le pou- 
voir n'est point apparent dans la Nouvelle-An- 
gleterre , et que la force armée, la gendarmerie 
et la police y sont des institutions inconnues 
plus encore que dans tout le reste de l'Union. 
L'absence de pouvoir extérieur nous donne 
le change, et nous fait croire que l'Américain 
en général, et l'Yankée en particulier, sont plus 
libres que nous. Je suis persuadé, cependant, que 
si nous mesurions la liberté par le nombre des 
actions permises ou tolérées dans la vie privée et 
publique , l'avantage serait de notre coté , non 
seulement par rapport à la Nouvelle- Angleterre , 
mais même relativement à la population blanche 
du Sud. 

Le Virginien serait beaucoup plus disposé à 
entendre la liberté à notre manière. Son humeur 



LETTRE XX Vil. 223 

€st plus analogue à la notre ; ses facultés sont 
moins spéciales , beaucoup plus générales que 
celles de l'Yankée; ses passions sont plus arden- 
tes, ses goûts plus variés. Mais c'est l'Yankée qui 
domine aujourd'hui dans l'Union ; c'est sa liberté 
qui a fourni les traits principaux au modèle delà 
liberté américaine. Cependant, pour faire accepter 
son empire , elle a dû emprunter plusieurs des 
signes distinctifs de la liberté virginienne ; je 
pourrais dire, de la liberté française , car le grand- 
prétre de la démocratie américaine fut un Virgi- 
nien qui s'était imbibé, à Paris , des principes de 
la philosophie du xvin^ siècle. La liberté amé- 
ricaine , telle qu'elle existe aujourd'hui , peut 
être considérée comme le résultat du mélange , 
dans des proportions inégales, des théories de 
Jefferson , avec les habitudes de la Nouvelle- 
Angleterre. De ces deux tendances différentes 
résulte une autre série d'actes contradictoires (1) 
qui s'enchevêtrent les uns avec les autres , 
et qui tromperaient un observateur inattentif. 
C'est en raison de la coexistence de ces deux 
impulsions, au sein de la société américaine, 
que l'on porte sur elle des jugements si opposés; 
c'est parce que le type Yankee est le plus fort 
aujourd'hui , tandis qu'à l'époque de l'Indépen- 
dance la supériorité était du côté des Virginiens , 

vi) Voir plus iiaut, page 211. 



224 l'autorité et la liberté. 

que les idées que fait naître aujourd'hui le spec- 
tacle de rAmérique , paraissent être et sont réel- 
lement en désaccord avec celles qu'elle pouvait 
inspirer du temps de l'Indépendance. 



XXVIII. 



AMELIORATION SOCIALE. 



CharlestOQ (Caroline du Sud), i*"' septembre i8û5. 

L'Amérique du Nord est un pays de bénédic- 
tion pour l'ouvrier et le paysan. Quel contraste 
entre notre Europe et cette Amérique ! A New- 
York, après mon débarquement, je croyais que 
tous les jours étaient des dimanches, parce que 
toute la population qui se presse dans Broadway 
me semblait tons les jours endimanchée. Point de 
ces visages flétris par les privations ou par les 
miasmes de Paris; rien qui ressemblât à nos mi- 
sérables boueux, à la caste de nos chiffonniers et 
de nos marchandes en plein vent. Tout homme 
était chaudement enveloppé dans son surtout; 
toute femme avait son manteau et son chapeau 
au dernier goiit de Paris. Les haillons, la saleté 
et la misère dégradent la femme encore plus que 
n. 15 



526 AMÉLIORAT!Oa\ SOCIALE. 

l'homme. Aussi , l'un des traits les plus caracté- 
ristiques de la physionomie des PZtats-^Uiiis , c'est, 
sans contredit, le changement qui s'y est intro- 
duit à la suite du bien-être dans le sort matériel 
et la condition physique (1) des femmes. Le sa- 
laire de l'homme suffisant à la subsistance et àl'en- 
tretien de sa famille, la femme n'a d'autres travaux 
que ceux du ménage, avantage plus grand encore 
pour ses enfants que pour elle. C'est aujourd'hui 
une règle sans exception parmi les Anglo-Améri- 
cains , que la femme soit exemptée de toute tâche 
rude , et , par exemple, que jamais une femme ne 
prenne part aux labeurs des champs et ne traîne 
de fardeaux (2). Ainsi affranchie d'occupations 
incompatibles avec sa constitution délicate, la 
femme a été affranchie aussi de cette repous- 
sante laideur et de cette grossièreté de complexion 
que la pauvreté et la fatigue lui infligent partout 
ailleurs. Toute femme ici a les traits aussi-bien que 
la mise d'une dam.e. Toute femme ici est qualifiée 
deladj, et s'efforce de paraître telle. Vous cherche- 
riez vainement parmi les Anglo-Américains, de- 
puis l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'à celle 

(i) L'élal légal des femmes est, pour toutes les classes, aux 
États-Unis, ce quii est dans la bourgeoisie anglaise. Il en est de 
inêtne de leur condition morale, avec plus de liberté encore 
avant le mariage et plus de dépendance après. 

(2) L'Angleterre proprement dite est certainement le pays de 
l'Europe où la femme pailicipe le moins aux travaux matériels, 
surtout à ceux de i"ngriru!ture. 



LETTRK XXVni. 227 

du Mississipi, nn de ces êtres repoussants qui ne 
sont féminins que pour les physiologistes, et dont 
toutes nos villes abondent, ou une de ces disgra- 
cieuses viragos qui peuplent nos halles et les trois 
quarts de nos campagnes. Vous ne rencontreriez 
le premier type nulle part, excepté parmi les 
noirs, et parmi les Indiens (1); vous ne décou- 
vririez le second c[ue parmi les Français du Ca- 
nada ou les Allemands de Pensylvanie; car, chez 
les jms et les autres, la femme travaille au moins 
autant que l'homme. C'est une des gloires de la 
race anglaise d'avoir partout, autant que possible 
et de plus en plus, interprété la supériorité de 
l'homme sur la femme, en réservant à l'homme le 
monopole de tous les travaux pénibles. Un pays 
où les femmes sont ainsi traitées offre vraiment 
Taspect d'un nouveau monde et d'un monde 
meilleur. 

Figurez-vous un paysan irlandais , qui chez lui 
gagne à peine de quoi se nourrir de pommes de 
terre, qui s'estimerait riche s'il possédait un 
acre, et qui, en mettant pied à terre à New- 
Ci) On a remarqué quil n'y avait rien déplus hideux dans la 
création qu'une vieille femme indienne. Ces malheureuses, abî- 
mées de travail et écrasées de mauvais traitements par leurs bru- 
taux époux, surtout lorsqu'ils sont ivres, perdent tout ce qui 
distingua leur sexe. Elles ont des visages de furies; elles en ont 
aussi l'humeur. Au dire de ceux qui ont assisté au supplice du 
poteau , ce sont ordinairement les vieilles femmes qui se plaisent 
le plus à torturer les captifs. 



22'6 AMÉLIORATION SOCIALE. 

York , trouve à gagner, par la seule force de ses 
bras, 1 dollar (5 fr. 33 c.) par jour. Il se nourrit 
et se loge avec 2 dollars par semaine, et, au bout 
de quinze jours, il a pu économiser assez pour 
acheter dix acres de la terre la plus fertile de l'uni- 
vers, de ce fameux American hottom , dans l'État 
d'Illinois. De New- York à l'Ouest, il y a loin; 
mais la traversée sur le grand canal ne coiite pas 
cher, 25 centimes par lieue (nourriture non com- 
prise) (î), et, en faisant des stations en route, 
on paie son voyage. Il est vrai que l'Irlandais le 
plus misérable ne voudrait pas ici acheter dix 
acres, ce serait trop peu. Le moins que l'on acquière 
dans l'Ouest , c'est quatre-vingts acres. Qu'im- 
porte! les économies de quelques mois y suffiront, 
et, d'ailleurs, ronde Sam (2) aime les émigrants. 
Si en principe il ne vend pas ses terres à crédit, en 
fait , il est de très bonne composition avec le cul- 
tivateur qui vient défricher l'Ouest , et il les lui 
laisse occuper provisoirement sans lui rien de- 
mander. Aussi les Irlandais, qui provoqueraient 
en duel à coups de poing quiconque révoquerait 
en doute devant eux que leur île d'Erin soit un 
paradis terrestre, et qui chantent avec transport^ 
sous l'inspiration du whiskey, la gloire de cette 

(i) Le -voyage de New- York à Lonisville on à loat autre point 
du Bas-Olno coulerait, par Philadelphie et Pittsburg, eaviron 
ToiV. , nourriture non comprise, el durerait quinze jours. 

[•}.) C'est lo nom populaire tlu gouvernement fédéral. 



LETTRE XXVTII. 229 

perle des mers, la quittent pour les États-Unis (1) 
par cinquante mille. A leur arrivée, ils n'en croient 
pas leurs yeux; ils se tâtent pour savoir s'ils ne 
sont pas sous l'influence décevante d'un sortilège. 
Ils n'osent pas décrire, dans leurs lettres à leurs 
amis d'Europe, les ruisseaux de miel et de lait dont 
est arrosée cette terre promise (2). 

Ici même, où l'ouvrier des villes et le cultiva- 
teur des champs, au lieu d'être^ comme au Nord, 
les souverains du pays, ne sont que des esclaves, 
il y a plus d'abondance, plus de comfort maté- 
riel, pour les classes laborieuses, qu'il n'y en a chez 
nous. x\ussi la population noire pullule-t-elle plus 
ici que ne le fait chez nous la population des cam- 
pagnes. Notre paysan fait autant d'enfants que le 
noir de la CaroHne et de la Virginie; mais chez 
nous la mort , que la misère amène par la main , 
est active à repousser ces bras qui voudraient 
faire concurrence à ceux de leurs pères, et à fer- 
mer pour toujours ces bouches qui demandent 
du pain que leurs parents ne peuvent leur don- 
ner. 

En Europe, depuis quelque temps, l'attention 

(i) Voir la Noie 5 à la fin du i*"' Volume, 

(2) On raconte qu'un Irlandais, nouveau débarqué, mon- 
trant à sou maître une lettre qu'il venait d'écrire pour sa famille, 
celui-ci lui dit : «Mais, Patrick ^ pourquoi dites-vous que vous 
mangez de la viande trois fois par semaine, tandis que vous en 
avez trois fois le jour? -— Pourquoi? répondit Patrick, c'est que 
si je le leur disais, \U ne voudraient pas le croire. » 



230 AMÉLIORATION SOCIALE. 

des philanthropes s'est dirigée avec prédilection 
vers l'examen des dépenses publiques. Ils se sont 
attachés à les réduire , espérant par là modifier 
notablement le sort du plus grand nombre. Pour 
jugerdela portée de ce procédé d'amélioration, je 
supposerai que l'on puisse immédiatement défal- 
quer cent millions des dépenses de l'État. On 
conviendra que c'est le maximum du dégrèvement 
à espérer; car réellement un seul chapitre du 
budget est susceptible d'être largement réduit, 
c'est celui de la guerre ; et même une diminution 
de l'état militaire de la France suppose une har- 
monie européenne qui malheureusement n'existe 
pas aujourd'hui, et qui ne sera solidement éta- 
blie que lorsque les traités de 1815 auront fait 
place à d'autres combinaisons plus équitables 
pour notre France. 100 millions, répartis entre 
33 millions de population, reviennent à 15 fr. par 
famille de cinq personnes , ou à 4 centimes par 
jour. 

Augmenter de quatre centimes par jour les 
ressources journalières d'une famille pauvre, c'est 
un résultat dont un philanthrope a le droit de 
s'applaudir; mais c'est peu pour un gouverne- 
ment nouveau qui cherche à s'affermir, à se 
fonder sur le roc. Ce n'est pas à si bon marché 
que vous modifierez les sentiments des masses, 
que vous les ferez passer de la défiance à l'espoii-, 
de l'indifférence envers toute autorité à des sen- 



LETTRE XXVlir. 231 

tiineiits de respect et de reconnaissance. Quatre 
centimes par jour, ce n'est pas la poule au potî 

Admettons que par des réductions de dépenses, 
que l'on effectuerait je ne sais comment, et par 
im changement radical dans i'assielte de l'impôt, 
qui me parait pourie moins aussi difficile (1), on 
pût diminuer du double la contribution du pau- 
vre; on aurait ajouté ainsi 8 cent, par jour à l'ai- 
sance d'une famille de cinq personnes. 

Supposons maintenant que, par des moyens 
quelconques (nous arriverions plus tard à spécifier 
ces moyens), le crédit public soit affermi, l'in- 
dustrie animée d'une énergie nouvelle, l'agricul- 
ture encouragée, le commerce activé; que cent 
entreprises nouvelles fécondent nos ateliers et 
nos campagnes, et sèment le mouvement et la 
vie sur nos canaux et nos routes , sur les fleuves 
et sur les mers: la main-d'œuvre haussera; les 
variations et les chômages forcés, causes des 
plus dures souffrances de l'ouvrier dans les villes, 
et du paysan dans les campagnes, disparaîtront 
aussitôt. En admettant, pour le simple journalier, 
douze jours de plus de travail à 1 fr. 25 cent., et 
une augmentation de salaire de 25 cent, seulement 
pendant cent cinquante jours, calcul fort modeste 
assurément, il en résultera pour lui un accroisse- 
ment immédiat de revenu de 52 fr. 50 cent., ou 

(i) Voir la Noie 56à la iiu du Volume. 



232 AMÉLIORA TlOiN SOCIALE. 

de 14 cent, par jour. Pour l'ouvrier plus intelli- 
gent et plus habile, tel que le charpentier ou le 
maçon , travaillant à Paris à raison de 4 fr. par 
jour, douze jours de travail de plus, et une hausse 
de 50 cent, par jour pendant cent cinquante jours, 
produiront 123 fr., c'est-à-dire 34 cent, par jour. 
Je suis fort éloigné de dire qu'il faille négliger 
les réductioiis, même les moins grosses. Honneur 
aux hommes laborieux dont l'infatigable patience 
vérifie ligne par ligne l'énorme in-quarto du bud- 
get, et en pèse tous les chiffres à la balance de 
l'intérêt public ! Dieu me garde surtout de pi-é- 
tendre que nous soyons arrivés à la meilleure as- 
siette de l'impôt; et, par exemple, je ne pense 
pas que nos octrois municipaux doivent durer 
toujours (1). Ainsi encore^ je fais des vœux pour 
la suppression de l'impôt du sel, parce que c'est 
celui de tous qui est le plus lourd pour la classe 
pauvre , et je crois qu'il serait aisé d'y arriver (2). 
Avec des actes décisifs de cette nature , les gou- 
vernements se font bénir et les dynasties se fon- 
dent j mais après tout, par la méthode du dégrè- 
vement, tout ce que l'on obtiendra, comme ré- 
sultat matériel, se bornera à faire sortir quelques 
centimes de moins de la bourse du pauvre, 
tandis qu'un système de mesures combinées de 
manière à répandre parmi les classes inférieures 

(j) Voir la Note Sy à la lin du Volume. 
(a) Voir la Noie 38 à la iii) du Volume. 



LETTRE XXVni. 233 

le goût de l'ordre et les habitudes industrielles, 
à multiplier les occasions de travail et à en amé- 
liorer les conditions , aurait pour effet de remplir 
cette bourse si mal garnie. Le dégrèvement qui 
soulage une classe pour charger ime autre classe, 
a un caractère révolutionnaire qui cadre mal 
avec les idées d'une époque où l'on est las de 
révolutions, avec la nature d'un gouvernement 
né du besoin d'arrêter le flot révolutionnaire. 
Au contraire, tout ce qui développe le travail 
est en harmonie parfaite avec la tendance ac- 
tuelle de tous les bons esprits. Le travail est un 
admirable instrument de concorde, car tous les 
intérêts se trouvent bien de la prospérité de l'in- 
dustrie et des affaires. Il est la source pure et légi- 
time de la fortune publique et privée. Le travail 
seul crée des richesses nouvelles; lui seul a donc 
puissance de secourir celui qui a besoin, sans ap- 
pauvrir celui qui jouit du nécessaire, et même sans 
réduire la brillante existence de celui qui vit dans 
le faste; de donner à la fois l'opulence à quelques 
uns, à un grand nombre l'aisance, à tous cette 
poule au pot qui est, dans l'ordre matériel , l'in- 
connue du grand problème social posé depuis la 
révolte de Luther. 

L'admirable prospérité des Etats-Unis est le 
fruit du travail bien plus que de la réforme des 
impôts. Le sol ici n'a pas la luxuriante fertilité 
des régions tropicales; pour personne, selon lex 



234 vMÉLroRATiojy sociale. 

pression vulgaire, les alouettes ne tombent ici 
toutes rôties. Mais l'Américain est un travaiileuî- 
modèle. Les Etats-Unis ne sont pas une seconde 
édition de la république romaine ou grecque; 
c'est une colossale maison de commerce, qui 
tient une ferme à céréales dans le Nord-Ouest, 
une ferme à coton, à riz et à tabac, dans le Sud ; 
qui possède des sucreries, des ateliers de salai- 
sons et de beaux commencements de manufac- 
tures; qui a ses ports du Nord-Est garnis d'ex- 
cellents navires bien construits et mieux montés 
encore, avec lesquels elle entreprend les trans- 
ports pour le compte de tout l'univers, et spé- 
cule sur les besoins de tous les peuples. Tout 
Américain a la passion du travail et a mille moyens 
de la satisfaire. S'il veut être cultivateur, il trouve 
des terres vacantes dans la ferme du Nord-Ouest 
on dans celle du Sud-Ouest. S'il veut être artisan, 
afin de devenir fabricant plus tard, on lui ac- 
corde du crédit ; il rencontre le long des rivières 
des chutes d'eau inoccupées dont il prend pos- 
session, et à côté desquelles il bâtit son usine. 
S'il a le goût, du commerce, il se met entre les 
mains d'un négociant qui, après quelque temps 
d'épreuve et d'apprentissage, l'envoie surveiller 
ses intérêts dans l'intérieur du pays ou aux An- 
tilles, ou dans l'Amérique du Sud, ou à Liver- 
pool , ou au Havre , ou en Ciiine. 11 peut travailler 
sans inquiétudes, et produire hardiment. N'ayant 



LETTRE XXVllI. 235 

pas de fermages à payer, sa farine et ses salaisons 
ne craignent la concarrence de personne dans 
l'Amérique du Sud et aux îles à sucre. Le coton , 
les Etats-Unis sont presque seuls pour en fournir 
le monde, et ils n'en peuvent planter assez. 
Comme commerçants intelligents, actifs et auda- 
cieux, la carrière ouverte aux Américains est sans 
limites et ils l'exploitent admirablement; ils bat- 
tent leurs rivaux de tous les pays, même les An- 
glais. Si l'Américain s'applique à l'industrie du 
dedans, le champ n'est pas moins large, car la 
consommation intérieure est indéfinie. Ici tout 
le monde jouit ou au moins dépense. La vie est 
ample j on taille en pleine étoffe. Chacun produit 
beaucoup parce que le pays consomme beau- 
coup; chacun consomme beaucoup parce qu'il 
gagne beaucoup, remue beaucoup d'affaires , n a 
point de soucis sur son avenir ou celui de ses 
enfants, ou ne se préoccupe pas de cet avenir. 

De même en France les mesures d'administra- 
tion publique les plus efficaces pour Taméliora- 
tion populaire, seraient celles qui tendraient à 
augmenter parmi les masses les qualités indus- 
trielles, et celles qui leur fourniraient les moyens 
d'appliquer ces qualités, c'est-à-dire : 

1** Un système d'éducation industrielle ; 

2<» La création d'institutions de crédit qui 
mettraient à portée de toutes les classes les in- 
struments de travail, ou, en d'autres termes, les 



236 AMÉLIORATION SOCIALE. 

capitaux qui sont aujourd'hui inaccessibles, non 
seulement à l'ouvrier et au cultivateur, mais en- 
core à une grande partie de la bourgeoisie ; 

3° L'exécution d'un système complet de corn- 
munications, depuis les chemins vicinaux jus- 
ques aux chemins de fer; l'industrie et le com- 
merce sont impossibles là où il n'y a pas de 
faciHtés de transport; 

4" La révision d'une multitude de lois et de 
règlements, et de beaucoup d'habitudes de juris- 
prudence civile et administrative, qui entravent 
le travail sans profiter à personne. 

Education populaire. 

Ici où je suis maintenant, j'ose à peine parler 
d'éducation populaire. Le peuple, dans les Etats 
du Sud, ce sont les esclaves. Le principe est qu'il 
ne leur faut aucune culture intellectuelle ; que le 
sentiment de la crainte est la seule culture morale 
qui convienne à leur condition. Il n'y a donc 
pour eux d'autre éducation que celle de leurs 
mains ; et celle-là est bornée , par cela même que 
leur intelligence et leur moralité sont claquemu- 
rées dans les limbes. 

Dans les États du Nord, les classes ouvrières 
sont composées de blancs ; la loi pourvoit géné- 
reusement à l'éducation populaire. Presque par- 
tout, dans le Nord, tous les enfants vont aux 



LETTRE XXVUI. 237 

écoles primaires. L'enseignement primaire y esl 
plus positif que chez nous ; on ne peut pourtant 
pas dire que ce soit un système d'éducation in- 
dustrielle. Ce n'est que notre enseignement pri- 
maire avec de la littérature et de l'idéalité de 
moins ^ avec quelques notions économiques et 
commerciales de plus. En fait d'éducation indus- 
trielle, il n'y a ici que l'apprentissage. Point 
d'écoles d'arts-et-métiers, point d'instituts agri- 
coles ou des manufactures. Il est inutile ici de 
séquestrer la jeunesse pour lui inspirer le goût 
du négoce, de l'agriculture ou des arts méca- 
niques ; elle le suce avec le lait ; elle le respire à 
la maison paternelle, dans les assemblées, sur 
la place publique, à tous les instants, pendant 
tous les actes de la vie. Quand l'Américain veut 
apprendre une profession , il se met en appren- 
tissage chez un artisan , dans une manufacture 
ou dans un comptoir. En voyant pratiquer et 
en pratiquant lui-même, il devient artisan, ma- 
nufacturier, commerçant; toutes les facultés de 
son esprit vigilant et ferme, tous les appétits 
de son tempérament ambitieux se concentrent 
instinctivement sur sa boutique, son atelier, 
ses magasins. Il s'applique à se perfectionner 
dans son art, à s'assimiler les progrès réalisés 
par d'autres, et il y réussit naturellement, comme 
il arrive à quiconque obéit à sa destination. Je ne 
prétends pas que les Américains aient raison de 



238 AMÉLIORATION SOCIALE. 

ne recourir jamais à la préparation théorique 
spéciale, pour laquelle nous avons fondé en 
France de belles et grandes écoles. Je me borne à 
signaler ce fait, qu'ils ne la subissent pas et que 
cependant tout se passe assez bien chez eux. 

Chez nous, le caractère national est très peu 
passionné pour les affaires. Nous faisons de l'in- 
dustrie par nécessité, et non par goût. Nos idées 
sont infmiment peu commerciales, manufactu- 
rières et agricoles. Pour qu'un Français fasse un 
bon industriel, un habile agriculteur, un négo- 
ciant consommé, il faut qu'il y soit longuement 
et péniblement ployé. Il faiit qu'il change ses 
penchants naturels, qu'il métamorphose ses pen- 
sées et ses habitudes; en un mot, chez nous, il 
est essentiel qu'une éducation spéciale précède 
l'apprentissage. Les Américains apprennent uni- 
quement par l'exemple; nous devons appren- 
dre l'industrie par principes; nous en avons 
besoin plus qu'eux et nous y sommes plus aptes 
qu'eux. 

L'éducation du peuple, en France, lorsqu'on 
s'est occupé de lui en donner, a été successive- 
ment entre les mains du clergé catholique, qui 
s'inquiétait par-dessus tout de propager les prin- 
cipes d'une saine morale, et entre les mains des 
philosophes, qui ne s'occupaient que de la dif- 
fusion des lumières. La morale, base de tous 
les rapports sociaux, est chose indispensable à 



LETTRE XXYIII. 239 

inculquer au peuple, comme à toutes les classes: 
c'est par là que toute éducation doit commencer. 
Les lumières, si par là on entend le développement 
de l'intelligence humaine , les notions fondamen- 
tales de la science, et non les principes dissolvants 
trop souvent parés de ce nom, les lumières sont 
d'une utilité incontestable. Mais en n'enseignant 
que la morale au peuple, vous foites abstraction 
de sa cervelle et de son estomac. En réduisant 
pour lui l'éducation à la participation aux lu- 
mières, vous vous méprenez davantage encore; 
vous faites abstraction de son estomac , et de 
son cœur qui doit passer avant tout; vous agissez 
comme si le peuple était, principalement, philo- 
sophe ou docteur, ou plutôt rhéteur et sophiste, 
car la science séparée de la morale est dange- 
reuse comme un sophisme, et creuse comme 
une harangue de rhéteur. L'éducation populaire 
doit être avant tout morale, car, sans morale, 
point de société. Il faut que l'art y ait sa place, 
puisque l'art est aux principes de la morale ce 
que la forme est à l'idée, et le peuple ne saisit bien 
que les formes (1). Puis elle doit être spéciale- 
ment industrielle et pratique. Si l'on admet que le 
travail industriel, sous ses divers aspects, agricul- 
ture, fabriques, négoce, soit le but normal de l'acti- 

(i) C'est pour cela qaily a une haute pensée dans linlroiluc- 
tion delà musique parnû les cléments rie l'instinclion priaj.iire, 
telle que î"a orgnaiséo M. Guizot. 



240 AMÉLIORATION SOCIALE. 

vite matérielle des sociétés modernes, il faut ad- 
mettre aussi que l'éducation du peuple doit être 
une éducation industrielle, une éducation de tra- 
vail. Il faut exercer ses bras au moins autant que 
son esprit, fortifier ses muscles plus encore qu'ai- 
guiser son idéalité. Il faut développer son intelli- 
gence à coup sûr, puisque c'est elle qui règle le 
mouvement de ses bras et le jeu de ses muscles; 
mais il faut la diriger vers le travail, et non vers 
la littérature, la philosophie et la pohtique. Le 
peuple est travailleur de son état, et non littéra- 
teur, philosophe ou publiciste. 

Tous les plans d'éducation populaire tentés 
depuis 1789 jusqu'à ces dernières années étaient 
mauvais, puisqu'ils supposaien t qu'éducation était 
purement synonyme d'instruction ou de culture 
intellectuelle. Franchement, il y a plutôt à se fé- 
liciter de leur insuccès qu'à le déplorer; car ils 
eussent semé, non le goût du travail, mais les ger- 
mes de dissolution sociale; ils eussent fomenté, 
par centaines de mille, des ambitions auxquelles 
la société n'était pas en mesure de donner satis- 
faction ; ils eussent ajouté aux douleurs phy- 
siques du peuple, qu'ils n'avaient pas puissance 
de guérir, des peines intellectuelles et morales. 
Il vaut mieux qu'aujourd'hui la majorité de nos 
paysans soit encore assoupie au sein de l'igno- 
rance, que s'ils avaient l'espiit faussé et le cœur 
aigri ou rongé de passions mauvaises, I/igno- 



LETTRE XXVIII. 241 

rance est un moindre mal que la fausse science 
et que la démoralisation. Notre France serait 
ingouvernable si les paysans avaient été soumis 
aux mêmes influences qu'une certaine portion 
des ouvriers. 

Ce n'est pas chose simple que d'organiser l'é- 
ducation populaire, même en faisant abstraction 
de l'élément moral qui est du domaine de la reli- 
gion.Où est le personnel du corps enseignant? Où 
sont les livres, où est l'argent pour doter les 
écoles de leur matériel? Car, dans des écoles in- 
dustrielles, il faut plus que du papier, des crayons 
et des ardoises. Les écoles seraient alors ^ des 
fermes, des ateliers, ou tout au moins il leur fau- 
drait des appareils , des modèles et des dessins en 
grand nombre. Créer des écoles industrielles en 
nombre suffisant pour les millions d'enfants qui 
auraient droit à y être admis, me paraît chose 
provisoirement impossible. On n'y parviendra que 
par degrés et avec beaucoup de temps : heureux si 
l'on peut les faire participer tous à l'enseignement 
le plus élémentaire! Ce serait déjà une bien rude 
tâche pour le gouvernement, les départements et 
les villes, que d'instituer un nombre d'écoles indus- 
trielles suffisant pour ceux qui seraient en état de 
payer en totalité ou en partie les frais de leur édu- 
cation, c'est-à-dire pour la bourgeoisie; car la bour- 
geoisie n'a pas moins besoin que le peuple de 
l'éducation professionnelle, industrielle; c'est elle 
'f- 16 



242 AMÉLIORATION SOCIALE. 

qui doit fournir au peuple les chefs de ses travaux. 
Mais en reculant pour le peuple l'éducation 
industrielle jusqu'à l'âge de 18 à 20 ans , le gou- 
vernement a un moyen admirable de la lui dé- 
partir. Il tient sous sa main, dans l'armée, quatre à 
cinq cent mille jeunes hommes , l'élite de la classe 
laborieuse par leur force physique et leur apti- 
tude générale; il a plein pouvoir sur eux ; il peut, 
selon la parole du centurion , leur dire : « Allez! » 
et ils vont ; 'c Venez ! » et ils viennent. Ne serait-il 
pas possible de faire de l'armée une immense 
école industrielle sans lui ôter son caractère 
d'apprentissage militaire? Du jour où l'on se dé- 
ciderait à appliquer l'armée aux travaux publics, 
ce serait cliose. à mon avis , non seulement pos- 
sible, mais naturelle; que dis-je , de ce jour-là 
ce serait aux trois quarts accompli ! 

Le service militaire est aujourd'hui redouté de 
la population, parce que ce sont six ans rayés de la 
vie de l'homme. Pendant ces six années, le soldat 
oublie son état, s'il en a un, et contracte trop 
souvent des habitudes de fainéantise qui l'empê- 
chent plus tard de le reprendre avec succès, quoi- 
qu'aujourd'hui ce soit une justice à rendre à l'Ad- 
ministration , qu'elle évite de laisser chômer les 
soldats dans leurs casernes; mais ces revues^ ces 
parades, ces manœiivres sans cesse répétées en- 
nuient et dégoûtent le soldat. Un travail qui fe- 
rait diversion a l'exercice, qui ne serait pas pure- 



LETTRE XXVIII. 243 

ment une corvée, et qui produirait une haute- 
paie, lui sourirait au contraire. Si, au lieu de 
perdre son mélier sous les drapeaux, on pouvait 
s'y perfectionner et s'y faire un pécule, peut- 
être, au lieu de les fuir, s'y présenterait- on 
avec empressement. Par là aussi nos jeunes mi- 
litaires s'endurciraient à la fatigue. L'armée 
grandirait encore en discipline, car nos soldats 
les plus exemplaires sont ceux du génie et de 
l'artillerie, qui travaillent. Le pays y gagnerait de 
beaux et bons ouvrages en grand nombre j il s'en- 
richirait de ce qui fait la prospérité des empires, 
je veux dire d'une population industrieuse et in- 
telligente, car l'enseignement pourrait être mené 
de front avec le travail dans tous les corps^ comme 
il l'est aujourd'hui dans les régiments des armes 
spéciales (1). 

Pour que l'armée devînt absolument une école 

(i) Déjà, dans l'état actuel des choses, il y aurait un grand 
parti à tirer des écoles régimentaires. Malheureusement elles sont 
l'objet de trop peu d'encouragement pour les officiers qui s'y 
consacrent , et pour les soldats qui y font preuve de zèle et d'in- 
telligence. Quelques colonels ont donné cependant la mesure 
des résultats qu'on peuf en attendre. Les efforts de M. deBrack, 
colonel du 4^ de hussards , et les beaux succès qu'il a obtenus, 
méritent d'être cités comme modèles à nos officiers supérieurs. 
L'enseignement qu'il avait organisé comprenait la lecture , le 
calcul le dessin, la topographie , la maréchalerie et l'anatomie 
vétérinaire , etc. Il n'y avait pas dans son régiment un sous- 
officier qui ne fût à même do bien commander une compagnie, 
et de faire, en cas de besoin , le service d'officier délai-major. 



244 AMÉLIORATION SOCIALE. 

industrielle, il est vrai qu'il ne faudrait pas se 
borner à convertir les soldats en terrassiers et 
en maçons. Il conviendrait que la fabrication 
des objets accessoires nécessaires aux grandes en- 
treprises de communication leur fut successi- 
vement confiée; qu'ils coulassent et forgeassent 
les fers, qu'ils fissent tous les ouvrages de char- 
pente et de menuiserie. 

Les officiers de l'artillerie et du génie, dont au- 
jourd'hui on use les talents et le zèle dans les sté- 
riles minuties du service courant , sont en mesure 
de diriger tous ces travaux, même sans le secours 
des ingénieurs des ponts-et-chaussées , et de les 
conduire avec ordre et économie , car ce n'est 
rien de nouveau pour eux que de bâtir , que de 
manier le bois, la pierre, le fer et le bronze. Ils 
saisiraient avec transport l'occasion de se signa- 
ler par d'utiles et vastes créations. L'adminis- 
tration de la guerre, où l'on a résolu le problème 
de suivre dans tous les instants de sa vie chacun 
des cinq cent mille soldats inscrits sous les dra- 
peaux, est en position d'organiser et de coordon- 
ner ce mouvement. 

Si, dans ce nouvel état de choses, la faculté de 
remplacement était supprimée , au moins pour la 
moitié ou le tiers du service, l'effet moral qui en 
résulterait serait immense. Quand les enfants du 
riche auraient travaillé de leurs mains avec les 
enfants du pauvre , les professions manuelles , 



LETTRE XXVITI. 245 

que la bourgeoisie considère trop comme dégra- 
dantes, seraient, par cela seul, réhabilitées, et les 
mœurs industrielles s'en ressentiraient heureuse- 
ment. Les rapports de rnaitre à ouvrier et d'ou- 
vrier à maître, aujourd'hui empreints de ruse et 
de violence , de hauteur ou de bassesse , pren- 
draient le cachet de la franchise des camps et de 
la confraternité militaire. Il y a aujourd'hui deux 
natures ennemies, la nature bourgeoise et la na- 
ture prolétaire ; elles commenceraient à se fondre 
dans une nature unique, celle des travailleurs (1 ). 

Avant de passer aux institutions qui sont 
les plus propres à développer le travail, je tiens 
à dire qu'un système politique qui s'applique- 
rait particulièrement à les provoquer et à les 
soutenir, ne saurait être taxé de matérialisme. 
Le travail moralise l'homme. La prospérité ma- 
térielle importe à l'exercice des libertés pu- 
bliques. Les hommes ne peuvent jouir des 
droits que la loi leur accorde, lorsqu'ils sont 
enchaînés par la misère. Les Anglais et leurs fils 
d'Amérique définissent l'aisance une indépen- 
dance. Les Anglo- Américains sont arrivés à la ri- 
chesse par les franchises politiques ; d'autres peu- 
ples , et je crois que nous sommes du nombre , 
doivent passer aux franchises politiques par le 
progrès de la richesse nationale. 

J'arrive donc aux institutions de crédit. 

(i) Voir la Note 59 à la fin du Volume. 



246 AMEHORATION SOCIALE. 

Institutions de crédit. 

Supposez, d'un côté, le cultivateur qui a son 
grenier encombré de blé , son étable pleine de 
bœufs , son hangar garni de barils de whiskey et 
de porc salé; puis le négociant avec ses magasins 
fournis d'étoffes, et l'épicier bien approvisionné 
de thé , de café et de sucre ; et d'autre part le 
terrassier, le maçon, le charpentier, le forgeron, 
tous gens habiles dans leur art, tous ayant besoin 
de travailler pour se procurer leur subsistance de 
chaque jour. Un canal ou un chemin de fer sont 
projetés; le pays possède le capital suffisant pour 
l'exécuter, puisqu'il réunit les bras qui doivent le 
construire , ainsi que les aliments et les denrées 
nécessaires aux travailleurs. Il est indispensable 
que ces ouvrages s'exécutent pour que le journa- 
lier trouve à utiUser sa force et à gagner son pain, 
et pour que le marchand obtienne un débouché 
à ses produits. Chez nous , en pareil cas , nous 
n'avons, entre l'ouvrier et le détenteur des objets 
de consommation, d'autre intermédiaire qu'un 
ingénieur, homme de talent , mais pauvre, et les 
bourgeois des villes que le canal ou le chemin de 
fer intéressent, gens qui ont de l'aisance et rien de 
plus , sans aucun moyen commode de se procurer, 
sur leurs terres ou leurs maisons, l'argent comp- 
tant qui doit servir à opérer l'échange entre les 



LETThE XX.V11I. 247 

denrées du marchand et du cultivateur, et le tra- 
vail de l'ouvrier. Chez nous donc, les plus utiles 
projets restent sur le papier. Ici, à côté de l'ingé- 
nieur ou du bourgeois, vous avez une ou plu- 
sieurs banques, en qui, tous , paysans , ouvriers et 
bourgeois, ont confiance, souventi)eaucoup plus 
qu'elles ne le méritent. La banque garantit au 
cultivateur et au marchand le paiement de leurs 
denrées , et a l'ouvrier son salaire ; à cet effet, elle 
offre au bourgeois actionnaire , en échange d'un 
engagement personnel, renouvelable après un 
certain délai, et quelquefois moyennant le dépôt 
même des actions du chemin de fer ou du canah, 
du papier-monnaie que l'ouvrier accepte en paie- 
ment de son travail, et que le cultivateur et le mar- 
chand admettent en retour de leurs provisions. 
Ainsi toute entreprise raisonnable passe de la 
théorie à la pratique. 

Pour que le même résultat fût obtenu chez 
nous, il faudrait d'abord que nous eussions un 
peu plus ce génie des affaires qui est naturel à 
l'Américain, et ensuite que la banque pût accep- 
ter sans crainte rengagement du bourgeois ac- 
tionnaire, ce qui ne se peut comme aux États- 
Unis, parce que, chez nous, excepté dans les villes 
industrielles, le bourgeois en général travaille peu 
ou point, est propriétaire foncier, vit de son re- 
venu et ne l'augmente pas. Le bourgeois amé- 
ricain, au contraire, est activement engagé dans 



248 AMÉLIORATION SOCIALE. 

les affaires et tend sans cesse à accroître soin 
avoir; et d'ailleurs la banque a, contre les pro- 
priétés qu'il possède au soleil , un recours légal 
bien plus efficace et plus prompt qu'elle ne pour- 
rait l'espérer en France. 

Enfin, il serait nécessaire que le public, bour- 
geois et prolétaires, que tous, propriétaires et mar- 
chands, eussent confiance dans les billets émis 
par la banque , ce qui est impossible dans un pays 
où tout papier-monnaie éveille les souvenirs des 
assignats. Lors même que nos populations n'au- 
raient pas devant les yeux cette désastreuse expé- 
rience, on ne les déciderait que très difficilement 
à considérer un morceau de papier, quoique 
échangeable à vue contre de l'or, comme l'équi- 
valent des métaux précieux. Le numéraire métal- 
lique a pour nous, relativement à toute autre 
valeur, une supériorité incompréhensible pour 
un Américain ou un Anglais; pour nos paysans, 
il est l'objet d'un sentiment mystique, d'un vrai 
culte; et, à cet égard, nous sommes, tous, plus ou 
moins paysans. Les Américains, au contraire, 
ont une foi intrépide dans le papier ; ce n'est pas 
une foi aveugle, car si nous avons eu nos assignats, 
ils ont eu leur continentaLmoney , et il ne faudrait 
pas qu'ds remontassent loin dans leur histoire 
pour retrouver des faillites de banques en masse. 
C'est une foi raisonnée , c'est un courage réfléchi. 
L'hiver passé, l'on savait que telle banque de la 



LETTRE XXVIII. 249 

campagne, dans l'État de New- York , n'avait que 
cinq dollars éciis , pour cent dollars de papier 
en circulation , et même moins encore. En pareil 
cas, nous Français, nous eussions crié sauve qui 
peut! et nous nous fussions précipités sur la 
banque pour avoir de l'or en échange de nos bil- 
lets. La banque eût suspendu ses paiements; 
cinquante ou soixante-dix billets sur cent fussent 
devenus, entre les mains des porteurs, des chif- 
fons, et, ce qui eût été bien autrement grave, 
les banques, qui s'appuient les unes sur les autres, 
qui possèdent des billets en grand nombre les 
unes des autres , eussent fait faillite à la file , ainsi 
qu'il est advenu , au mois d'avril dernier, dans le 
district fédéral. Chaque faillite de banque eût 
été suivie de faillites particulières à l'infini ; 
celles-ci eussent entraîné de nouvelles banques 
dans l'abîme ; !e pays eût été ruiné. Les Améri- 
cains, dans cette passe difficile , avec la banque- 
route suspendue par un fil au-dessus de leur tète , 
n'ont pas bronché. On eût dit de vieux soldats 
restant immobiles sous le feu d'une batterie, ou 
se serrant en bataillon carré et croisant la baïon- 
nette contre une nuée d'Arabes au pied des 
Pyramides. Aucune banque de l'État de New-York 
ne suspendit ses paiements j à peine six à sept 
petites banques succombèrent cà et là dans toute 
l'Union. 

Ne nous faisons pas illusion ; il faudra beaucoup 



250 AMELIORATIOIV SOCIALE. 

de temps avant que nous jouissions en France 
d'un système de crédit aussi étendu que celui 
qui existe aux États-Unis ou en Angleterre. Nous 
sommes, à cet égard, dans la barbarie. Nous 
ne pouvons passer de là à un régime perfec- 
tionné que par une révolution dans l'ensemble 
de nos idées et de nos habitudes industrielles, 
et jusques à un certain point, dans nos mœurs 
nationales. 

Je ne prétends aucunement tracer d'avance le 
système de crédit qui devra être organisé chez 
nous. Je crois cependant pouvoir affirmer que ce 
qui conviendrait à la France est autre que ce qui 
existe ici. En nous assimilant les innovations des 
Anglais et de leurs continuateurs d'Amérique , 
nous devons les modifier conformément à notre 
génie national, sous peine de les voir dépérir sur 
notre sol. De même que l'Orient est le berceau 
des religions, l'Angleterre est, dans les temps 
modernes, le creuset d'où est sorti le ])remier jet 
des institutions politiques et commerciales qui 
semblent devoir régir le monde; mais, de même 
que , pour s'établir à l'Occident , les conceptions 
religieuses de FOrient ont dû subir une trans- 
formation radicale, de même les créations poli- 
tiques et commerciales de nos voisins auront à 
se métamorphoser avant d'être admises chez 
autrui. Venues au jour au milieu de circon- 
stances particulières, parmi un peuple d'un carac- 



LETTRE XXVIII. 251 

tère original, écloses à l'ombre malsaine de la 
conquête et des guerres civiles , on serait mal- 
avisé de vouloir les transporter telles quelles 
parmi d'autres nations et sur un autre sol. Elles 
se modifient déjà en Amérique, quoiqu'elles y 
soient au milieu de rejetons de la race anglaise. 
Chez les peuples du Midi et chez nous, lors- 
qu'elles seront arrivées à leurs formes définitives, 
il est probable qu'elles ne ressembleront pas plus 
à leurs premiers modèles britanniques, qu'un 
bénédictin ou une sœur de la charité ne res- 
semble à un faquir indien, ou à un derviche. 
Il y aurait donc beaucoup de présomption à 
vouloir dès à présent fixer, par exemple, avec 
quelque précision, ce que seront chez nous les 
institutions de crédit. Je crois néanmoins raison- 
nable de dire que , pour être en harmonie avec 
notre caractère et nos aptitudes, elles devront en 
France, dans leur organisation, s'appuyer sur le 
gouvernement, combiner leur action avec la 
sienne, être en un mot des institutions publiques; 
et, dans leur objet ;, faire une large part à l'agri- 
culture. 

Le crédit de l'Etat qui, en France, doit être le 
boulevard du crédit privé , se ressent et se ressen- 
tira encore des banqueroutes du passé : nous ne 
sommes séparés de la banqueroute des deux- 
tiers que par un intervalle de quarante ans; notre 
5 pour 100 est comprimé par la menace du rem- 



252 AMÉLIORATION SOCIALE. 

boursement; la question de l'amortissement est 
indécise. Que Ton prenne d'abord un parti à l'é- 
gard du cinq et de l'amortissement, et qu'on se 
souvienne , avant d'adopter une solution , que 
la France a besoin de faire oublier les man- 
ques de foi de l'antique monarchie et de la répu- 
blique. 

Non seulement il serait essentiel de raffermir 
le crédit de l'Etat, mais il faudrait aussi en élargir 
la base. On y parviendrait, en le liant autant que 
possible aux intérêts de toutes les familles. A 
l'Etat appartient chez nous d'être le dépositaire 
de toutes les épargnes. Il peut , avec profit pour 
tous, se faire d'office assureur contre l'incendie et 
même contre l'inondation et contre la grêle, ainsi 
que le pratiquent certains petits gouvernements 
d'Allemagne. Rien n'empêcherait qu'il se chargeât 
aussi des opérations variées qu'entreprennent les 
compagnies d'assurances sur la vie; par-là il de- 
viendrait l'agent de la prévoyance universelle, et 
préluderait au moment où tout travailleur pauvre 
aura, comme un soldat, une retraite à la fin de 
sa carrière. Il doit devenir le garant des deniers 
de la veuve et de l'orphelin (1). Ces combinai- 
sons, contre lesquelles il est difficile de concevoir 
d'objection bien sérieuse, au point de vue admi- 
nistratif, auraient un mérite de circonstance au 

(i) Voir la Noie /»o à hi tiii du Voliuno, 



LETTRE XXVIII. 253 

temps où nous vivons. L'on cherche avec anxiété 
des éléments nouveaux d'ordre sans lesquels on 
craint que rien ne puisse prévenir la désorgani- 
sation sociale. Je ne crois pas que l'on puisse en 
trouver de plus efficaces que ceux qui enchevê- 
treraient ainsi inextricablement les intérêts indi- 
viduels à ceux de la société : ordre et solidarité 
sont synonymes. 

C'est sur le crédit de l'État ainsi constitué qu'il 
y aurait lieu à appuyer les banques. En France, 
nous n'aurons foi dans les banques , et les ban- 
ques n'auront foi en elles-mêmes (1) , qu'autant 
qu'elles seront épaulées par le Trésor, et que ce 
seront des établissements gouvernementaux. 
Beaucoup de bons esprits considèrent comme 
indispensable que le système des institutions 
de crédit se confonde à plusieurs égards avec le 
système financier de l'État. Cette idée n'a rien 
d'aventureux; ce n'est point de l'inconnu. Ici, dans 
les États de l'Ouest et du Sud qui sont, comme 
la France, principalement agricoles, les banques 
les plus importantes sont sous la dépendance de 
l'État, prennent part à la perception de l'impôt , 
et opèrent les mouvements de fonds pour le 
compte du Trésor. C'est ce qui a lieu à divers 
degrés dans les deux Carolines, dans la Géorgie 
et l'Alabama; c'est ce que l'on organise plus net- 
tement encore dans l'iUinois et l'îndiana. 

(i) Vok la ^ote l\ i à la fin liu Voluiuf. 



254 AMl^LIORATIOlV SOCIALE, 

La plus grande métamorphose à faire subir 
aux institutions de crédit en les introduisant 
chez nous, consisterait à les faire tourner au pro- 
fit de l'agriculture. Nous sommes un peuple plus 
agricole que manufacturier; les trois quarts ou 
les quatre cinquièmes de notre population vi- 
vent de l'agriculture. Les Anglais sont avant tout 
manufacturiers et commerçants; leurs banques 
sont accessibles à leurs commerçants d'abord , à 
leurs manufacturiers ensuite, et peu ou point à 
leurs agriculteurs. L'attitude féodale qu'a re- 
tenue parmi eux la propriété territoriale^ con- 
tribue à ce résultat. Ici, les banques ont été 
établies sur le modèle anglais. Elles se sont dé- 
veloppées démesurément dans les Etats du Nord 
et du Nord-Est (1), qui sont habiles par une po- 
pulation douée du génie du commerce et des 
manufactures. Celles que l'on a tenté d'instituer 
dans les régions agricoles du Sud et de l'Ouest , 
sont successivement tombées à diverses époques, 
dont la pi us désastreuse fut celle de 1 8 1 9. En 1 828 , 
les banques locales étaient toutes mortes dans le 
Rentucky (2) et le Missouri; chacun des Etats 
de Tennessee, d'Indiana, d'Illinois, de Mississipi 
et d'Alabama, n'en comptait qu'une ou n'en 
avait pas encore. Aujourd'hui elles se constituent 
dans le Sud et dans l'Ouest avec un carac- 

(i) Voir la Noie l[2 à la fin du Volumo. 

(p.) Eu 1819, cet État en avait tront«-cinq en activité. 



LETTRE XXVIII. 255 

tère gouvernemental , soit que l'État en soit 
le principal actionnaire , soit qu'il se porte ga- 
rant de l'emprunt au moyen duquel elles se sont 
procuré leur capital. Plusieurs d'entre elles ont 
une tendance marquée à intervenir dans l'agri- 
culture; la Louisiane est de tous les États celui 
où l'on a adopté les combinaisons les plus sérieu- 
ses et les plus larges à cet égard (1). 

Il est fort difficile d'appliquer des institutions 
originairement façonnées pour la propriété la 
plus mobile de toutes, la propriété commer- 
ciale, à une autre propriété qui a reçu de la na- 
ture un caractère d'immobilité reconnu plus ou 
moins formellement par les lois de tous les pays. 
Il n'est pas possible de traiter le sol comme une 
marchandise qui s'emmagasine , ou comme des 
actions au porteur. On ne peut cependant pas 
différer plus long-temps d'adopter quelque me- 
sure propre à faire jouir l'agriculture des avan- 
tages du crédit. Commençons d'abord sur une 
petite échelle, si nous craignons des mécomptes; 
l'expérience nous indiquera comment étendre le 
réseau. S'il existait des banques agricoles indis- 
solublement liées au Trésor; si c'étaient des éta- 
blissements publics, à peu près comme la Caisse 
d'amortissement et la Caisse des dépôts et con- 
signations , personne ne trouverait mauvais que 

(i) Voir la Noie 45 à la fin ilu Volume. 



25G AMÉLIORATION SOCIALE. 

les intérêts qui leur seraient dus fussent assi-^ 
miles aux contributions directes, perçus de la 
même manière par douzièmes, et recouvrés 
par les mêmes procédés, en cas de défaut de 
paiement. Je cite cette disposition comme exem- 
ple, plutôt que je ne la recommande comme 
procédé à employer définitivement. On conçoit 
cependant qu'elle permettrait aux banques de 
faire en toute sûreté des avances à l'agricul- 
ture, et par conséquent de lui offrir des ter- 
mes avantageux. Le gouvernement, en prê- 
tant ainsi, au taux de 4 et même de 5 p. 100, 
à nos agriculteurs , qui paient quelquefois le dou- 
ble et même le triple, ce qu'il recevrait à titre 
de dépôts, d'épargnes on de primes d'assurances, 
changerait la lace de nos campagnes, et réalise- 
rait lui-même un bénéfice, sans compter l'accrois- 
sement des revenus publics qui suivent la pro- 
gression de la prospérité publique. Dans ce sys- 
tème, les banques seraient accessibles au petit cul- 
tivateur comme au grand, et, par là, elles seraient 
de fait plus démocratiques qu'aux États-Unis, 
où, comme je l'ai dit, la porte des banques est 
fermée au petit cultivateur, souvent même au 
grand propriétaire foncier. Ainsi notre centralisa- 
tion, si nous le voulions bien , nous permettrait, 
aussitôt que l'éducation publique en matière de 
crédit serait plus avancée, de dépasser les États- 
UniS; même dans la direction où iis semblent être 



LETTRE XXVI il, 257 

allés le plus loin; ainsi, le principe d'autorité a 
puissance d'enfanter des institutions plus popu- 
laires quelquefois que les produits immédiats du 
régime démocratique. 

Dès à présent, d'ailleurs, sans attendre qu'il 
soit possible de multiplier en France les institu- 
tions de crédit, on faciliterait notablement les 
transactions financières de nos agriculteurs par 
une révision de notre législation hypothécaire (1). 

Enfin, il serait indispensable de rechercher 
les dispositions les plus efficaces pour détermi- 
ner le public entier à accepter le papier des 
banques. Il existe à cet égard quelques projets 
qui paraissent devoir être couronnés de suc- 
cès (2). 

A ne considérer que l'économie qui résulterait 
en France de l'amélioration du crédit, il est facile 
de voir qu'elle dépasse tout ce qu'il serait possible 
d'attendre d'un remaniement du budget. On dit 
qu'en France l'intérêt de l'argent est de quatre ou 
même de trois; oui, sans doute, pour le Trésor, 
lorsqu'il n'a pas besoin d'emprunter, ou pour 
quelques négociants privilégiés dans les moments 
prospères. Les propriétaires fonciers paient pres- 
cjue partout 6 p. 100 au moins, en donnant pre- 
mière hypothèque. Les petits propriétaires et les 
petits industriels paient 8 , 9 et 12 p. 100. A me- 

(i) Voir la Noie 44 ^ '-^ fi" d" Volamo. 
^•2) Voir la Note /p à la fin du Voiuine 

lu 17 



258 AMÉLIORATION SOCIALE. 

sure que l'on descend l'échelle sociale , le taux de 
l'intérêt s'accroît. Pour l'ouvrier des villes , dans 
ses achats au détail pour les besoins de son mé- 
nage, il est de 50, et même de 100 pour 100 par 
an. Pour le paysan, dans ses relations avec le ma- 
réchal , le cabaretier, le marchand de village , il 
est quelquefois de 100 pour 100 par mois. 

Le taux moyen de l'argent dans l'ensemble des 
transactions de toute nature et de tout ordre qui 
s'opèrent en France, est au moins de 15 ou 20 
pour 100, de 25 peut-être. Supposez qu'on par- 
vienne à réduire ce taux moyen de 2 p. 100, ce 
qui ne me semble pas fort difficile (je suis per- 
sudé en effet qu'entre deux années, l'une de pro- 
spérité comme 1824, l'autre de détresse comme 
1831 , ce taux moyen varie du double), il est 
clair que l'on aura réalisé au profit du pays une 
économie tout aussi positive que celles qui peu- 
vent résulter d'une diminution des frais de gou- 
vernement y et qui n'en différera qu'en ce qu'elle 
comprendra presque autant de millions que les 
autres comptent de milliers de francs. Il n'est pas 
possible d'évaluer exactement la somme des trans- 
actions qui s'opèrent chaque année en France ; 
elle s'élève à un grand nombre de milliards; car 
il y a transaction, et transaction affectée par le 
taux de l'intérêt, toutes les fois qu'un produit 
change de main. La production totale de la France 
est estimée à 9 milliards j ce qui suppose une 



LETTRE XXVIII. 259 

masse de transactions dix à douze fois peut-être 
plus considérable. La somme annuelle des seuls 
effets de commerce est d'environ 20 milliards. 
En admettant une échéance moyenne de quatre 
mois, et une masse de transactions de 80 mil- 
liards , une économie de 2 p. 1 00 par an représen- 
terait 540 millions. 

Voilà les économies dont les hommes d'État 
doivent se préoccuper aujourd'hui j ce sont les 
plus grosses, ce sont celles qui fructifieraient le 
plus. 

Ajoutons que la création des institutions de 
crédit aurait pour effet de produire une écono- 
mie de 1 milliard et demi ou 2 milliards^ une 
fois pour toutes , par la substitution des billets 
de banque à une partie du numéraire métal- 
lique (1). 

Système de communications^ 

Il serait superflu de s'arrêter à démontrer l'in- 
fluence salutaire que des travaux publics bien 
entendus exerceraient sur le bien-être de toutes 
les classes, et particulièrement sur celui des clas- 
ses inférieures. A cet égard le public est tout 
converti. Un système complet de grandes et pe- 
tites communications par eau et par terre , com- 

(i) Voir Tome I, pages 85 et 86. 



260 AMjéUôRAîiON SOCIAL!:. 

prenant aussi bien les chemins vicinaux que les 
grandes lignes de chemins de fer , pourvu qu'il 
y fût appliqué des fonds suffisants soit par 
l'Etat^ soit par les compagnies, soit par les dépar- 
tements, soit par les communes , ne tarderait pas 
à doubler, à tripler, à décupler dans certains cas 
la valeur et le produit d'une grande quantité de 
terres.Notre agriculture, si déplorablement arrié- 
rée^ prendrait un magnifique essor. En vertu delà 
solidarité qui lie toutes les branches de produc- 
tion, l'ensemble de notre industrie en serait ac- 
tivé comme par enchantement. Que notre France 
serait changée si l'on eût consacré à cet usage le 
milliard de l'indemnité des émigrés (1) et les 
quatre cents millions de la guerre d'Espagne! La 
restauration , gouvernement caduc et sans génie 
propre, ne put jamais s'élever à la conception de 
cette œuvre populaire; voulant graver sa marque 
sur la France, elle n'imagina rien de mieux que 
d'effacer les N impériaux de nos monuments, 
pour écrire à la place d'autres initiales. Pitoyable 
plagiat! C'est avec d'autres caractères et un autre 
burin que le gouvernement nouveau doit écrire 

(i) Une partie de ce milliard a servi à établir des canaux cl 
des chemins de fer en Pensylvanie. La liste des souscripteurs 
aux emprunts ouverts par l'État de Pensylvanie pour l'exécution 
de ses travaux publics, Cgure parmi les documents ofiiciels sou- 
mis à la législature. J'y ai retrouvé beaucoup de noms qui figu- 
raient précisément à la mlcpe époque sur les tableau:^ dç Ha» 
4emnité/ 



LETTRE XXVlir. 261 

son chiffre sur le sol de îa patrie. Il sent que c'est 
son intérêt; il n'aura pas besoin qu'on lui rappelle 
que c'est son devoir. 

Ce serait donc une entreprise digne d'un grand 
peuple qu'un vaste système de travaux qui em- 
brasserait les grands chemins de fer et les modestes 
chemins vicinaux (1), les canaux et les routes; qui 
dessécherait les marais et subviendrait à l'irriofa- 

u 

tion des contrées privées d'eau ; qui rendrait à la 
culture les Landes et la Sologne , ouvrirait la Bre- 
tagne, jetterait la Durance sur la Provence aride, 
et l'Hérault sur le Bas-Languedoc, pour les arro- 
ser; qui ferait de B^ouen et du Havre, de Lille et 
de Calais, d'Orléans, de Beims et de Troyes, les 
faubourgs de Paris; qui consommerait l'union de 
la Belgique et de la France; qui fixerait à Stras- 
bourg un des premiers entrepôts du monde; qui, 
en attendant mieux , rendrait un peu dévie à Bor- 
deaux, qui se meurt, en lui permettant d'attein- 
dre les départements du Centre et du Midi par une 
voie plus sûre et plus rapide que les lits naturels 
de la Garonne , de la Dordogne et du Lot ; qui res- 
susciterait Nantes , qui est mort, en lui restituant 
sa Loire perdue au milieu des sables , en le ratta- 
chant aux vivaces provinces de l'intérieur, et, 
surtout, en le rapprochant de Paris, ce cœur de la 
France; qui placerait Lyon aussi près du Bhin 

(i) Voir la Noie 46 à !a fia du Volume. 



262 AMÉLIORATION SOCIALE. 

et même du Danube, qu'il l'est de la Loire et du 
Rhône; qui mettrait en valeur notre richesse mi- 
nérale, qu'il est plus aisé d'arracher aux entrailles 
de la terre que de conduire au marché; qui, dans 
la répartition de ses bienfaits , n'oublierait pas , 
comme il est arrivé trop souvent, la paisible et 
laborieuse population de nos campagnes, et qui 
déhvrerait enfin chaque village , chaque ferme 
isolée, du blocus de six mois que tous les ans 
leur imposent les boues de l'hiver. Ce serait beau, 
ce serait grand. Puisse cette œuvre de paix être 
bientôt abordée avec des moyens proportionnés 
à son étendue! 

Toutes les améliorations se tiennent : un bon 
système de travaux publics exercerait une in- 
fluence active sur le développement du crédit, 
et, réciproquement, un système large de crédit 
public et privé imprimerait la plus grande acti- 
vité aux travaux publics. Je dis plus : il est im- 
possible que nos travaux publics soient conduits 
avec rapidité, à moins d'avoir recours au cré- 
dit. Prétendre les exécuter exclusivement par le 
moyen de l'impôt, serait folie. Sans le crédit pu- 
blic et privé , les Américains n'auraient jamais eu 
de travaux publics. Ils n'ont entamé leurs grands 
canaux et leurs innombrables chemins de fer 
qu'à l'aide de leurs banques et de leurs em- 
prunts. En 1828, les trois villes du district fédé- 
ral , Wasliington , Georgetown et Alexandrie ^ for- 



LETTRE XXVIII. 263 

mant ensemble une population de trente-deux 
mille âmes, avec un commerce insignifiant, sans 
manufactures, sans ressources agricoles, car le 
pays qui les entoure est d'une extrême stérilité, 
souscrivirent pour 8 millions de francs au grand 
canal de la Chésapeake à l'Ohio.Pour couvrir leur 
souscription, elles négocièrent un emprunt en 
Hollande, à 91 1/2 en 5 p. 100. Nos villes grandes 
et riches , comme Lyon , Marseille , Bordeaux , 
Rouen, auront des canaux et des chemins de fer 
quand elles voudront faire (1), dans une juste 
mesure , ce que les villes petites et pauvres de 
Washington , Georgetown et Alexandrie ont tenté 
trop en grand (2). 

L'amélioration des voies de transport produit 
souvent un tel abaissement dans le prix des den- 
rées, que, dans beaucoup de cas, l'établissement 
d'une route ou d'un canal dégrève la population 
d'une somme qui surpasse le chiffre des impots 
contre lesquels on murmure le plus. Il est essen- 
tiel en France, où le vin est abondant, et où c'est 
une boisson légère qui n'abrutit pas l'homme, de 
mettre le vin à la portée des classes pauvres , de 

(i) Voir la Note 4? à la Gn du Volume. 

(a) Elles sont hors d'état de payer l'intérêt de leurs dettes. Le 
Congrès , qui est le protecteur elle souverain du district fédéral, 
est obligé de venir à leur secours, et probablement même pren- 
dra le parti de se mettre en leur lieu et place envers leurs créan- 
cier». 



264 AMELIORATION SOCIALE. 

leur en rendre Fusage journalier. Dans la France 
centrale et dans le Midi, il y a encore plusieurs 
points où le vin se transporte à dos de mulet (1). 
Du vin qui fait quinze lieues par cette voie, et 
c ; n'est pas extraordinaire , est renchéri par hec- 
tolitre de 6 fr. environ. Le même trajet, par ca- 
nal, coûterait moins de 1 franc par hectolitre, 
en admettant que l'on opérât sur des masses un 
peu considérables; et une réduction de 5 fr. par 
hectoUtre, ou de 5 cent, par litre, est quelque- 
fois égale, pour les vins les plus communs, à 
cinq fois la valeur du droit (2). Ainsi, la créa- 
tion d'une ligne navigable, considérée sous le 
seul rapport du transport des boissons, profite- 

(i) A Limoges, par exemple, il arrive encore à dos de mulet 
du vin de Brives (Gorrèze) et de Sarlat (Dordogne). La disiance 
de Limoges à Sarlat est de trente-six lieues. Depuis que Ton a 
percé de nouvelles routes , la quantité de vin , conduite ainsi au 
marché a beaucoup diminué. 

(2) En France, la consommation du vin est frappée d'une 
taxe triple : i" la taxe de circulation, qui est fort modique; elle 
varie de 6o c. à i fr. 20 c. par hectolitre ; 2° le droit d'entrée , qui 
n'existe que dans les villes où il y a un octroi , et qui varie de Go c. 
à 4 fr. 80 c. par hectolitre , suivant l'importance des villes; ù" le 
droit de détail payé parles cabaretiers , et qui est de 10 p. 0/0. 
A cela il faudrait ajouter les taxes municipales. Du vin de qua- 
lité inférieure, valant dans les pays voisins des vignobles 6 à 8 fr. 
l'hectolitre, serait donc diflicilenienl grevé, dans la plupart de 
nos villes , de 5 fr. par hectolitre , au profit du Trésor. Dans les 
campagnes, les boissons ne sont frappées que de la taxe de circu- 
lation, excepté dans les cabarets, ou le droit de détail est con- 
stamment perçu. 



LETTRE XXVlil. 265 

rait plus à certains consommateurs que la sup- 
pression des impôts indirects ; tant il est vrai 
que, dans certains cas, l'impôt peut être un bon 
placement, et que l'on doit plus s'inquiéter de 
l'emploi du budget que de l'énormité de son 
chiffre. 

Réforme de la Législation et des Règlements. 

Nous devons nous féliciter hautement d'avoir 
substitué une législation fondue d'un seul jet, et 
uniforme pour tout le territoire , à des lois et à 
des coutumes de tous les âges et de toutes les 
origines. Tout en admirant notre Code civil, il 
me sera permis de dire pourtant qu'il consacre 
un principe incompatible avec la tendance des 
sociétés modernes. 

C'était la pensée de Napoléon, qui planait dans 
le Conseil d'État lors de l'enfantement de cette 
belle œuvre. Or , Napoléon était préoccupé par 
dessus tout des idées romaines. Il voulait fonder 
un empire de granit sur le modèle de Rome. 
Ses conseillers étaient pénétrés de l'idée que 
la loi romaine était la justice pure, absolue et 
immuable. On nous a donc fait une législation 
qui protège les intérêts divers, plutôt en raison 
du degré d'importance qu'ils avaient il y a dix- 
huit cents ans, que de celle qu'ils ont acquise 
aujourd'hui. La propriété foncière , du temps 



266 AMIÉLIORATION SOCIALE. 

des Romains, était presque la seule propriété; 
l'agriculture était la seule industrie honorée ; le 
travail manufacturier n'était qu'un accessoire des 
travaux domestiques et s'effectuait dans la mai- 
son , par les esclaves ; le commerce était aban- 
donné aux étrangers et aux affranchis. Alors on 
ne soupçonnait pas la possibilité des immenses fa- 
briques à l'anglaise , ni celle des puissants appa- 
reils mécaniques dont nous avons fait l'âme de 
nos manufactures ; on n'avait pas l'idée des grands 
établissements tels que les docks et les entre- 
pots, qui permettent à un homme de régler dans 
son cabinet des opérations immenses , sans tou- 
cher aux marchandises , sans même en voir les 
échantillons, par de simples signatures appo- 
sées sur des warrants ou reconnaissances. La 
comptabilité était ignorée. Les banques étaient 
hors de la prévision des esprits les plus élevés. 
Les gouvernements d'alors s'inquiétaient peu des 
moyens de rendre les échanges prompts , com- 
modes et faciles; les routes qu'ouvraient les pré- 
teurs et les empereurs, étaient des voies militaires. 
On avait peu d'intérêt alors à économiser le temps; 
le temps n'a de prix que dans une société qui tra- 
vaille et qui trafique (1). On avait au contraire 

(i) On raconte qu'à Naples, les Italiens font l'objection sui- 
vante à une compagnie qui a établi un bateau à vapeur pour la 
i^ cile : « Votre bateau, qui nous mène en un jour, demande le 
» même prix que les bâtiments à voile qui ne font la traversée 



LETTRE XXVIII. 267 

beaucoup de raisons pour conserver la richesse 
dans les grandes familles. La propriété foncière, 
en vue de qui toutes les lois étaient conçues, se 
prête peu à la mobilité. Le but de la législation 
était tout de fixité et de perpétuité ; les formes 
qu'elle consacrait étaient d'une majestueuse len- 
teur. 

D'après le type romain, Napoléon et son con- 
seil d'Etat nous ont donné une législation où 
tout est sacrifié à la propriété territoriale. La 
loi se tient dans la défiance contre l'industriel 
et le commerçant (1). A ses yeux, ils sont en- 
core le plus souvent les fils de l'affranchi et 
de l'esclave, ou tout au moins de petites gens , 
des roturiers^ qu'il est permis de traiter cavaliè- 
rement. Au contraire la présomption est toujours 
en faveur du propriétaire. Celui-ci est protégé , 
non comme agriculteur et travailleur, mais bien 
en raison de sa qualité abstraite de propriétaire, 
de détenteur du sol, de légataire du patricien ou 
du baron féodal (2). Ainsi nos lois méconnaissent 

» qu'en trois. C'est absurde. Comment voulez-vous que nous 
» payions autant pour être entretenus un jour que pour l'être 
«pendant trois?» C'est le raisonnement d'un peuple qui ne 
pense qu'à tuer le temps, et non celui de gens qui savent le 
mettre à profit. 

(i) M. Decourdemanche a publié dans le Globe ^ à la fin de 
i83o et en i83i , une série de lettres où le caractère de notre 
législation sous ce rapport est clairement exposé. 

(2) Notre législation ne manque cependant pas de dispositions 



268 AMÉLIORA^TION SOCIALE, 

l'importance de l'industrie et la grandeur des des- 
tinées qui lui sont promises; elles l'entravent et 
la froissent par la complication des formalités 
qu'elles imposent, par les délais et les causes 
de nullité qu'elles multiplient. 

Comme il n'est donné à personne, même aux 
Napoléon , de lutter contre la tendance de leur 
siècle , il arrive maintenant que les formes insti- 
tuées afin de protéger la propriété foncière, 
au détriment des autres , lui sont nuisibles. 
Les dispositions combinées dans le but d'empê- 
cher le déplacement forcé du sol , tournent au 
détriment du propriétaire plus encore qu'à celui 
de quiconque traite avec lui , et ne profitent 
qu'aux gens de chicane. Le nouveau César fut 
obligé de déroger à ses principes absolus sur 
l'immobilité du sol, en consacrant la loi de l'égal 
partage. Faute d'avoir suffisamment écrit dans 
les lois et dans les principes du gouvernement le 
respect et la considération qui sont dus à la pro- 
priété mobilière et commerciale , on a inspiré à 
beaucoup de gens, et aux pauvres surtout, cette 
idée que la terre était la seule propriété sûre. Le 
placement foncier a été le plus recherché de tous, 

conçues clans un esprit contraire; mais elles sont éparses et ne 
forment pas corps. Ce ne sont rjne des exceptions. Dans le nom- 
bre on peut signaler, comme fort remarquable, la clause de la 
loi électorale qui compte au fermier, pour le cens , une partie 
des coutributioûs de la terre qu'il exploite. 



LLTTRE XXMIÎ. 26'9 

le seul recherché souvent. On a provoqué ainsi 
une division toujours croissante du soi, qui est 
très médiocrement ûivorabîe aux progrès bien 
entendus de l'agriculture , et qui détourne du 
travail commercial ou manufacturier les fécon- 
des épargnes du pauvre. 

Les portions de notre législation qu'il est le 
plus urgent de réviser, sont : T le Code de procé- 
dure : à une époque où les individus et les peu- 
ples vivent plus dans un an qu'autrefois dans 
dix, un système qui prolonge les débats judi- 
ciaires pendant une longue suite d'années est 
évidemment imparfait; 2"^ le Code de commerce, 
spécialement à l'égard des faillites. 

Les attributions des tribunaux de commerce 
devraient être étendues. Il est vrai que déjà, dans 
les grandes villes, les fonctions consulaires et 
surtout la présidence exigent trop de travail 
pour que les principaux négociants puissent les 
accepter. Ils consentiraient à sacrifier leurs loi- 
sirs et une portion de leur sommeil à la haute 
mission d'arbitres de l'industrie; ils ne peuvent 
y sacrifier leurs affaires et leur position commer- 
ciale. Mais cette difficulté est de celles qu'on peut 
lever avec de l'argent, soit en allouant aux pré- 
sidents des tribunaux de commerce une indem- 
nité qui leur permette de s'assurer l'aide de se- 
crétaires intelligents , soit en attachant à ces 
tribunaux quelques fonctionnaires rétribués sur 



270 AMÉLIORATION SOCIALE. 

qui pèserait le plus lourd de la besogne. Dès à 
présent , rien n'empêcherait de rendre les tribu- 
naux de commerce plus indépendants des Cours 
royales. Peut-être devons-nous tendre à avoir 
en France deux juridictions distinctes, comme, 
aux Etats-Unis et en Angleterre, on a les Cours 
d'équité et les Cours de droit commun. Chez 
nous, la distinction serait plus rationnelle, plus 
nette et plus utile; elle aurait pour objet de 
dégager l'élément industriel et de lui assurer la 
liberté nécessaire à son développement. 

Ne soyons cependant pas sévères envers notre 
législation : je ne crois pas qu'il en existe aucune 
qui soit, tout considéré, beaucoup plus commode 
pour le travail. La loi américaine elle-même a trop 
conservé des défauts de la législation anglaise. Elle 
en a gardé l'indécision et le vague; elle est comme 
elle sous l'empire à peu près exclusif des précé- 
dents , et prend encore les siens dans les juge- 
ments de la Grande-Bretagne , comme si l'Amé- 
rique du Nord était encore colonie anglaise.Dans 
la plupart des États, les deux juridictions mal dé- 
finies du droit commun et des Cours d'équité ont 
été maintenues. Dans quelques États anciens, 
comme en Virginie, la législation a retenu une 
forte dose de féodalité. La loi américaine offre 
pourtant l'avantage immense, sous le rapport 
industriel, de procéder plus simplement, avec 
moins de frais et de formalités, que la loi anglaise 



LETTRE XXVÏII. 271 

OU que la nôtre, et surtout d'économiser le temps 
par la réduction des délais. Quant à l'intervention 
du jury en matière civile, elle est d'une valeur 
douteuse. J'entends dire souvent que l'on aime- 
rait mieux avoir affaire à trois juges éclairés et 
inamovibles (1) qu'à douze citoyens pris au ha- 
sard, qui souvent apportent sur les sièges judi- 
ciaires leurs préjugés, leurs jalousies de classes et 
leurs passions de parti. Avec le jury, le talent de 
Tavocat pèse trop dans la balance , la bonté de la 
cause pas assez. Enfin, en Amérique, les tribu- 
naux de commerce n'ont pas de juridiction obli- 
gatoire; les tribunaux ordinaires connaissent de 
toutes les causes, à moins de convention préalable 
entre les parties , à l'effet de soumettre tout dif- 
férend qui surviendrait entre elles à des arbitres 
ou à un comité de la chambre de commerce, qui 
elle-même n'est qu'une association libre, et qui 
n'existe pas partout. 

Il ne convient pas qu'un peuple change de lois 
tous les matins, et comme de chemise; je ne pense 
donc pas qu'il fût convenable de provoquer la 

(i) La prédominance des doctrines démocratiques a eu ici 
pour effet de diminuer l'indépendance des juges , en leur retirant, 
dans la plupart des États, l'inamovibilité. Les juges sont nom- 
més pour un terme qui varie avec les États. Dan» chaque État, 
les juges de la cour supérieure sont choisis pour un temps plus 
long que les autres et sont même quelquefois encore inamovibles ; 
ce qui s'exprime en ces termes , que leurs fonctions durent tant 
qu'il» se conduisent bien {during good behaviour). 



272 AMÉLIORATION SOCIALE. 

refonte générale de nos codes; il y a lieu seule- 
ment à une révision partielle et successive. Dès 
aujourd'hui, sans y changer une ligne, on peut 
rendre notre législation beaucoup plus favorable 
aux intérêts du travail. La loi n'est pas quelque 
chose d'absolu et d'inflexible comme une formule 
d'algèbre; elle est élastique comme l'esprit des 
hommes chargés de l'appliquer. Sans faire in- 
jure à nos tribunaux, ne peut -on pas rappeler 
que, tour à tour, selon les besoins des temps, ils 
ont donné à noslois politiques des interprétations 
différentes et contrradictoires? Le libre arbitre du 
juge, surtout dans les causes civiles où il est à la 
fois juge et juré, peut s'exercer et s'exerce en effet 
toujours dans une cerl^aine limite , sans qu'il cesse 
pour cela d'être probe et consciencieux. Si nos 
tribunaux se disaient qvie, dans une foule de cas, 
l'équité commande d'interpréter la législation 
dans le sens industriel, plutôt que dans le sens 
féodal ou romain, vous verriez disparaître mille 
obstacles de détail suscités à l'industrie^ sans que 
la loi fut le moins du monde torturée. 

Malheureusement, l'éducation que reçoivent 
dans les écoles de droit nos apprentis-juges et 
nos aspirants hommes de loi, les place dans une 
disposition toute contraire. On les tient absorbés 
dans le passé et le dos tourné à l'avenir; on les 
sursature d'Ulpien et de Tribonien; on les accou- 
tume à peser les intéi'éîs sociaux dftns la balance 



tKÎTRt: XXVIlï. 273 

des jurisconsultes de Justinien, qui l'avaient re- 
çue des conseillers des premiers Césars^ qui la 
tenaient des magistrats de la république. Les no- 
tions du juste et de l'injuste dont on les imprègne 
sont celles qui convenaient à une société toute 
différente de la nôtre. Il en résulte que l'on ap- 
plique fréquemment nos lois d'après une con- 
ception sociale arriérée de deux mille ans ; je fais 
cette observation critique sans aucune amertume 
et avec un regret douloureux, car personne plus 
que moi ne respecte le noble caractère de notre 
magistrature. L'intérêt de la France exigerait au 
contraire que l'on prît à tâche de mettre en saillie 
les nombreusespensées d'avenir disséminées dans 
notre Code par l'Empereur, péle-méle avec la 
poussière de vingt siècles. 

La suprématie dont^ depuis cinquante ans, les 
avocats ont joui en France, excepté pendant la 
période impériale , a fait dominer partout l'esprit 
du palais. Il est de mode aujourd'hui de distin- 
guer et de subtiliser, mais de distinguer confor- 
mément aux idées d'un préteur de la république 
romaine , et de subtiliser d'après les us et coutu- 
mes du Châtelet. La bureaucratie est infestée de 
cette maladie. Tel se croit un grand administra- 
teur aujourd'hui, parce qu'en se torturant l'es- 
prit , il est parvenu à s'approprier les habitudes 
intellectuelles d'un clerc de procureur. Il résulte 
de là que le pays est inondé de règlements minu- 
lu ^ Î8 



274 AMÉLIORATION SOCIALE. 

tieux, trop souvent conçus dans le sens que je 
signalais tout à l'heure à propos de nos tribunaux. 
Par là l'on a fait des ennemis à notre centrali- 
sation , sans laquelle cependant nous ne saurions 
vivre. Cette avocasserie rétrograde nous déborde. 
Elle paralyse les entreprises les plus utiles, ou les 
frappe de mort avant qu'elles ne soient à terme. 
Il ne serait pas difficile de remédier à ce mal , si 
notre régime parlementaire laissait aux ministres 
le temps de vaquer aux affaires du pays. Malheu- 
reusement, dans l'état actuel des choses, leur 
premier souci est forcément celui des luttes de la 
tribune ; ils abandonnent toute l'administration 
à la routine de leurs bureaux. 

Lorsqu'ici le vent d'est souffle, vent acre et 
malsain , qu'accompagnent des torrents de pluie 
froide, je me sens porté à désespérer du salut de 
notre vieille France. Quelle autre nation a duré 
quatorze siècles pleins? Quatorze cents ans de 
gloire, n'est-ce pas assez pour une vie de peuple? 
Je me surprends quelquefois à considérer comme 
autant de symptômes d'une mort prochaine, 
cette préoccupation du passé qui ressemble à 
celle d'un vieillard écrivant son testament, cette 
idéologie chicanière renouvelée du Bas-Empire; 
cette infiltration universelle de doctrines désor- 
ganisatrices. Mais ces idées noires ne durent 
pas plus que l'orage; aussitôt que le ciel rede- 
vient bleu^ je me remets à croire fermement que 



LETTRE XXVIII. 275 

notre race n'est pas au bout de ses destinées, 
qu'elle a encore de grandes choses à faire, et que 
nous saurons bien regagner le temps perdu, car 
nous avons une prodigieuse facilité à nous appro- 
prier ce qui est neuf; quand nous en avons la 
volonté, il nous est facile, grâce à notre enthou- 
siasme et à nos habitudes d'unité, de franchir 
d'un bond l'intervalle que d'autres ont marqué 
d'un laborieux sillon. 



XXIX. 



AMELIORATION SOCIALE. 

Angusta (Géorgie), 3 septembre i835. 

Il n'est vraiment pas possible de prévoir le jour 
où les nègres de ce pays seront affranchis. Entre 
le noir et le blanc, il y a ici un abîme. La difficulté 
n'est pas précisément financière; car, pour appli- 
quer aux deux millions et demi de nègres améri- 
cains le procédé que les Anglais ont employé dans 
leurs colonies , il faudrait 1 milliard et demi , 
somme qui n'est pas au-dessus des forces de 
l'Amérique du Nord. En menant graduellement 
l'opération émancipatrice , de manière à la rendre 
plus lente et plus sûre que dans les îles anglaises , 
une somme moindre y suffirait ; mais il existe un 
autre obstacle contre lequel l'or ne peut rien. 

La nature anglaise est exclusive. La société 
anglaise est morcelée en un nombre sans fin de 



278 AMÉLIORATION SOCIALE. 

petites coteries, dont chacune jalouse celle qui 
la précède et dédaigne celle qui la suit. L'Anglais 
est dans son pays ce qu'est son pays par rapport 
au reste du monde, un insulaire. 

Cet exclusivisme de coteries se retrouve dans 
dans les rapports de race à race. L'Anglais n'est 
pas susceptible de fraterniser avec les Peaux- 
Rouges ou avec les noirs. Entre eux et lui aucun 
rapport de sympathie et de confiance réciproque 
n'est praticable. Les Anglo-Américains ont con- 
servé, en l'exagérant, ce défaut de leurs pères. 
Pour ceux du Nord comme pour ceux du Sud , 
pour l'Yankée comme pour le Virginien, le noir 
est un Philistin , un fils de Cham. Dans les États 
sans esclaves, comme dans ceux où l'esclavage est 
admis, la réhabilitation du noir semble impossible. 

Un Américain du Nord ou du Midi , qu'il soit 
riche ou pauvre, ignorant ou savant , évite le con- 
tact des noirs comme s'ils étaient pestiférés. Libre 
ou esclave, bien ou mal vêtu , le noir ou l'homme 
de couleur est toujours un paria ; on lui refuse un 
gîte dans les hôtels ; au théâtre et sur les bateaux 
à vapeur, il a une place marquée loin des blancs ; 
il est exclu du commerce , car il ne peut mettre 
le pied ni à la Bourse ni dans les bureaux des ban- 
ques. Partout et toujours il est éminemment im- 
pur. Ainsi traité comme un être vil, il arrive 
presque toujours qu'il s'avilit (1). 

(i) Les Américains recoanaissent que le préjugé de la peau est 



LETTRE XXIX. 279 

^ En Europe, des noirs ou des hommes de cou- 
leur ont quelquefois occupé des positions élevées. 
Il n'y en a pas d'exemple aux États-Unis. La ré- 
publique d'Haïti a des représentants accrédités 
en France; elle n'en a pas à Washington. On ra- 
conte à New- York le désappointement d'un jeune 
Haïtien , proche parent de l'un des ministres de 
Boyer, ayant reçu une bonne éducation en France, 
qui, étant venu à New -York, ne put obtenir 
d'être admis dans aucun hôtel, se vit refu- 
ser son argent au théâtre, fut mis à la porte de 
la chambre d'un bateau à vapeur, et fut obligé 
de se rembarquer sans avoir pu parler à per- 
sonne. A Philadelphie, on m'a cité un homme de 
couleur possédant une belle fortune, fait très 
rare dans cette classe, qui invitait quelquefois 
des blancs à dîner chez lui, mais qui ne prenait 
point part au festin , et servait lui-même ses 
hôtes. Au dessert, ceux-ci l'engageaient cepen- 
dant à s'asseoir avec eux, et il cédait à leurs in- 

bien plus fort chez eux que chez les Anglais. Il y a quelques jours 
j'assistai à la représentation d'une pièce de facture américaine , 
intitulée Jonathan Doubiikins , dont le héros, natif de Philadel- 
phie, arrivé à Londres, se trouve, par une série de méprises, 
dîner a l'office avec les domestiques au lieu de dîner avec son 
correspondant. Tout-à-coup , une femme de chambre noire vient 
sans façon s'asseoir à la même table, sans que le sommelier ni 
le maître-d'hôtel s'en émeuvent. Jonathan , plus susceptible , 
se lève aussitôt , saisi d'indignation , et refuse de continuer le 
repas. 



280 AMÉUORATrOlV S0CI4LK. 

Stances. A la fin de 1833, dans un État de la 
Nouvelle-Angleterre , le Massachusetts (1) , si j'ai 
bonne mémoire , un homme de couleur , se trou- 
vant sur un bateau a vapeur avec sa femme, 
^'oulut la faire entrer dans la chambre des dames 
[Ladies' cal)ùi)\ le capitaine l'en renvoya. De là, 
procès entre le capitaine et lui ; il voulut faire 
décider par les tribunaux s'il était permis à des 
gens de couleur libres, se conduisant décem- 
ment, de jouir des mêmes droits que les blancs, 
dans un Etat où la loi les reconnaît pour ci- 
toyens. Il gagna en première instance, mais la 
cour d'appel donna raison au capitaine. 

Les divers peuples de la grande famille chré- 
tienne, après avoir reçu pendant plusieurs siè- 
cles l'enseignement que les successeurs de saint 
Pierre distribuaient au monde, ont choisi dans 
l'ensemble du christianisme un principe en har- 
monie avec leur tempérament, et en ont fait la 
base de leur existence. Nous, Français, peuple 
très chrétien, nous avons donné la préférence au 
principe de la charité universelle (2). A nos yeux 
il n'y a plus de gentils. Nos prévenances envers 
les étrangers s'accroissent en raison du carré de 

(i) Voir la Note 48 à la fin du Volume. 

(2) C'est pour cela que la nation française ne s'est jamai» 
senti TÎvre que lorsqu'elle s'est mêlée activement des affaires de 
la civilisation, et qu'elle ne sera jamais satisfaite intérieuremeut 
u e lorsque extérieurement elle jouera un grand rôle. 



LETTRE XXIX. 281 

k distance qui sépare leur pays du nôtre. Les 
Espagnols , peuple chevaleresque , ont adopté 
avec une ardeur toute particulière le culte de la 
Vierge (1), qui est d'institution plus moderne 
dans le catholicisme. Les peuples protestants se 
sont rangés sous le principe de la conscience in- 
dividuelle. C'est à peu près tout ce qu ils ont 
voulu accepter du christianisme; ils ont renié 
tous les développements successifs que l'Eglise 
avait ajoutés à la foi des apôtres; ils ont même 
rejeté une partie de ce que le Christ avait enté 
sur la théologie judaïque. Parmi les protestants , 
les Yankees sont ceux qui ont poussé le plus loin 
ce mouvement à reculons. Ils sont , à peu de 
chose près, redevenus Juifs et retombés sous la 
loi de Moïse. Ce sont les formules de l'Ancien- 
Testament qu'ils invoquent de préférence; ils 
lui empruntent leurs noms, et parmi les particu- 
larités qui frappent un Français, dans la Nou- 
velle-Angleterre , l'une des plus étranges est 
cette multitude d'appellations juives, telles que 
Phinéas , Ébénezer, Judah, Hiram, Obadiah, 
Ezrah , etc. , etc. , qu'il voit sur les écriteaux et 
sur ^'es affiches. 



(i) C'est pour cela que le régime représentatif à l'anglaise ne 
peut réussir avec les Espagnols, Il est trop prosaïque, trop po- 
sitif . pour un peuple à qui les grands sentiments et l'enthousiasme 
sont nécessaires comme l'air qu'il respire , et qui , lorsqu'il en 
est privé, tombe dans une léthargie entre coupée de convulsions. 



282 A.MÉLTORATION SOCIALE. 

Comme la religion des peuples est la régula- 
trice de leurs sentiments, les Yankees ayant re- 
broussé jusqu'au judaïsme, se sont trouvé avoir, 
comme les Juifs, ce sentiment exclusif de la race, 
qui était déjà inhérent à leur origine insulaire. 
Le fait est que leur foi religieuse s'accommode 
parfaitement de l'abaissement des noirs. Le noir 
leur semble un produit extrêmement inférieur 
de la création ; l'idée d'une assimilation , même 
imparfaite , entre le blanc et le noir, révolte tout 
leur être; le mélange des deux races, qu'ils 
qualifient d^ amalgamation, leur semble un abo- 
minable scandale , un sacrilège qui mériterait 
d'être puni comme le furent jadis les faiblesses 
des Hébreux avec les filles de Moab. 

L'affranchissement du noir comprend ici deux 
mesures : l'une matérielle , c'est-k-dire la manu- 
mission du maître ; celle-ci serait facile si l'on of- 
frait aux propriétaires une indemnité suffisante, 
et le pays serait assez riche pour y subvenir; 
l'autre, toute morale, consistant dans la recon- 
naissance réelle des droits du noir, dans son ad- 
mission graduée aux privilèges personnels du 
blanc, rencontrera d'insurmontables obstacles 
au Nord comme au Sud, et soulèvera peut-être 
plus de répugnances au Nord qu'au Sud. 

Le principal obstacle à l'affranchissement des 
noirs est aussi de Tordre moral en ce qui con- 
cerne l'esclave. Pour qu'il puisse être admis à la 



LETTRE XXIX. 



283 



liberté, il faut qu'il soit initié à la dignité et aux 
devoirs de l'homme , qu'il travaille pour payer 
son tribut à la société et pour maintenir hono- 
rablement son existence et celle des siens , qu'il 
se plie à obéir autrement que sous la menace du 
fouet. Il faut qu'il porte en lui les sentiments con- 
stitutifs de la personnahté, et avant tout , celui 
de la famille ; il faut qu'il veuille et sache être 
fils, époux et père. Il n'y a de droits imprescrip- 
tibles à la liberté que pour qui est en mesure d'en 
jouir avec profit pour la société et pour lui- 
même. L'esclavage, si odieux qu'il puisse être, 
est cependant une forme d'ordre social ; il doit 
être conservé là où toute autre forme meilleure 
serait impossible; il doit disparaître là où l'infé- 
rieur est mûr pour une plus favorable condition. 
A l'égard des prolétaires d'Europe, la diffi- 
culté est du même genre que celle qui semble 
devoir rendre à tout jamais impossible l'éman- 
cipation des esclaves américains ; elle est seu- 
lement d'une moindre taille, et déjà elle est à 
demi vaincue. Pour que le salarié s'élève, il faut 
que les classes supérieures soient prêtes à le trai- 
ter comme un être appartenant à la même na- 
ture qu'elles, et il faut que lui-même ait acquis des 
sentiments d'un ordre plus élevé que ceux de sa 
condition présente. Il faut qu'il ait le désir d'être 
non seulement plus heureux, mais aussi meil- 
leur. Pour que d'autres rapports s'établissent 



284 AMÉLIORATION SOCIALE. 

entre les bourgeois et les prolétaires, il faut que, 
de part et d'autre, on le veuille de cette volonté 
ferme qui retourne les idées et les habitudes. 

La question de l'amélioration du sort des pro- 
létaires est donc essentiellement de l'ordre ^^mo- 
ral. Un remaniement moral de la société en est la 
condition préalable. Or qui dit morale dans le 
sens large du mot, dit religion. La philanthropie 
et la philosophie n'ont de force, pour agir sur la 
moralité humaine, que celle qu'elles empruntent 
à la religion. La philanthropie est l'ombre d'une 
religion qui s'en va; la philosophie n'est morali- 
sante qu'autant qu'elle est le crépuscule d'une 
religion qui vient ou qui renaît. A la religion 
seule il sera donné de toucher assez profondé- 
ment le cœur de toutes les classes, et d'illuminer 
assez vivement les esprits, pour que le riche et le 
pauvre conçoivent de nouveaux rapports entre 
eux, et se déterminent à les observer. 

L'histoire nous montre que la civilisation, dans 
ses phases successives, a graduellement amélioré 
le sort des classes inférieures; elle atteste aussi 
que chacun des grands changements opérés dans 
la condition des masses a été précédé d'une ré- 
volution morale consommée ou préparée par la 
religion , et accompagné d'une transformation 
dans la religion elle-même. Ce fut la religion qui 
fit tomber les fers des esclaves ; ce fut elle qui , 
peu à |>eu, dégagea les serfs de ia glèbe, Lesprin- 



LETïKE XXIX. 28'5 

cipes émancipateurs de la révolution française 
n'étaient que les préceptes du christianisme pra- 
tiqués par des gens qui n'étaient pius chrétiens, 
et les révolutionnaires décernèrent au Christ 
lepithète, glorieuse à leurs yeux, de sans-culotte. 
Ainsi , pour que les efforts de la bourgeoisie en 
faveur du peuple fussent énergiques et soutenus, 
il faudrait qu'ils fussent dirigés par une inspira- 
tion religieuse. Pour que les prolétaires fussent 
sûrement retirés de leur infériorité, il faudrait 
que la religion les eût solidement posés à ce niveau 
de moralité auqiiel nous les avons vus maintes 
fois , par un élan sublime , s élever pour un in- 
stant. Or, la bourgeoisie est peu croyante. Si dans 
les rangs supérieurs de cette classe la philoso- 
phie anti-religieuse du xvnf siècle perd aujour- 
d'hui de ses prosélytes, elle les retrouve au double 
dans les rangs subalternes. L'incrédulité a baissé 
d'un cran : son troupeau a perdu en quahté, mais 
il a augmenté en quantité. L'irréhgion travaille 
les prolétaires des villes, les dispose à la révolte, 
et les rendrait mcapables de supporter régulière- 
ment la liberté. Quand nous aurons des routes, 
quand les écoles auront appris à lire à tout le 
monde, ce qui ne tardera pas, vous verrez, si 
dès à présent vous n'y prenez garde, l'irréligion 
envahir nos campagnes et les infester. 

Le christianisme, ou au moins le catholicisme^ 
semble à la veille d'éprouver chez nous une déser- 



286 AMÉLIORATION SOCIALE. 

tion générale. Et pourtant combien nous sommes 
loin d'avoir tiré des principes chrétiens^ que l'on 
affecte de considérer comme épuisés, tout ce qu'ils 
renferment d'éléments de liberté et de bonheur 
pour les masses '.Nous, Français, nous sommes un 
peuple très chrétien en ce sens que nous croyons 
à l'unité de la famille humaine, et nous le témoi- 
gnons par notre bienveillance envers toutes les 
nations; mais il semble que nous dépensions à 
l'extérieur toute la chaleur que le christianisme 
a développée en nos âmes. Nous, les apôtres de la 
fraternité des peuples , nous n'avons pas encore 
fait pénétrer dans les relations de classe à classe 
le principe de la fraternité des hommes. Nous, 
bourgeois, fils d'affranchis, nous croyons que 
les prolétaires, fils d'esclaves, sont d'une autre 
nature que nous. Nous avons encore au fond du 
cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne 
professons plus, avec Aristote, qu'il y a deux na- 
tures distinctes , la nature libre et la nature es- 
clave; mais nous faisons tout comme si nous étions 
nourris de cette doctrine. Nous ne sommes encore 
ni les pères ni les frères aînés des paysans et des 
ouvriers. Dans l'ensemble de nos relations avec 
eux, nous sommes toujours leurs maitres^ et leurs 
maîtres exigeants. 

Et malheureusement, tandis que la société, 
tourbillonnant à l'aventure , et courant des bor- 
dées sans boussole, est exposée à des catastrophes 



LETTRE XXIX. 287 

qu'une direction religieuse aurait seule pouvoir 
de prévenir, la religion ne se met aucunement en 
mesure de reprendre son empire et de ressaisir le 
gouvernail. Au milieu des peuples qui se précipi- 
tent en avant à tout hasard , le catholicisme se 
tient immobile, silencieusement enveloppé dans 
son manteau, les bras croisés et l'œil fixé vers le 
ciel. L'Eglise a supporté avec une héroïque rési- 
gnation toutes les angoisses de la tourmente ré- 
volutionnaire : elle s'est laissée fouetter de verges 
comme le Juste ; elle a , comme lui , été mise sur la 
croix , et de là elle n'a ouvert la bouche que pour 
prier Dieu en faveur de ses bourreaux. Mais les 
souffrances du Juste ont sauvé les faibles et ont 
changé le monde; aucun signe n'indique encore 
que les souffrances récentes du catholicisme doi- 
vent rien sauver. Nous ne voyons pas que , du 
tombeau où on l'avait jeté, le croyant mort, il ait 
rapporté aucune pensée de réorganisation pour 
l'humanité qui en a soif. 

L'Église romaine est ce qu'elle était il y a quatre 
siècles; mais, depuis lors, le monde est devenu 
tout autre; il vaut virtuellement mieux, et il 
s'est dégagé du passé avec la ferme volonté de n'y 
point revenir. Si la civilisation doit se constituer 
sous une nouvelle forme , comme tout annonce 
qu'elle s'y prépare, la religion, qui est le commen- 
cement et la fin de la société, la base de l'édifice 
et la clef de la voûte, la religion doit pourtant se 



:288 AMÉLIORATION SOCIALE. 

renouveler aussi. Serait-ce donc la première fois 
que le christianisme aurait plié ses formes et sa 
règle aux instincts et aux tendances des peuples 
qu'il avait à moraliser ? 

Certes, nous ne nous rallierons jamais, nous 
Français, à aucune des variétés du protestantisme; 
il est trop sec et trop froid pour nos cœurs passion- 
nés ; il est trop étroit pour nos âmes expansives. 
Je ne demande pas mieux que d'admettre que 
notre séparation du catholicisme n'est qu'une 
querelle de famille qui se terminera par un 
étroit embrassement; mais pour que l'on se rap- 
proche, il faudra qu'il fasse la moitié du chemin. 
Ce ne sera point le catholicisme du concile de 
Trente qui aura le don de nous émouvoir et 
de courber nos intelligences. Il faudra qnune 
branche nouvelle sorte du tronc de Jessé , et que 
le souverain pontife, prenant à la main ce divin 
rameau en signe de réconciliation, s'avance 
vers le siècle, entouré de son Sacré-CoUége ; il 
faudra qu'à la face du monde, lui, le représen- 
tant d'une dynastie de dix-huit siècles , il tende la 
main aux puissances nouvelles contre lesquelles 
les foudres du Vatican sont venues se briser en 
éclats, et qui aujourd'hui le bravent et l'in- 
sultent, à la science et à la presse; il faudra qu'il 
reconnaisse les droits de l'industrie, sur qui a 
pesé jusqu'à ce jour l'anatlième lancé contre la 
matière; il fau(h'a qu'il pro jlameque les peuples 



LETTRE XXIX, 289 

sont arrivés à leur majorité, et qu'il leur offre 
une Charte qui constitue une catholicité plus 
large, une église véritablement universelle, et 
qui consacre les droits que la personnalité hu- 
maine est en mesure d'exercer aujourd'hui. 11 
faudra qu'il secoue cette éternelle enveloppe 
d'austérité lugubre , dont le catholicisme dut 
se couvrir dans des temps de misère et de dou- 
leurs, avant que le travail n'eût multiplié la 
source des joies de ce monde et n'eût légitimé 
le plaisir. Il faudra enfin qu'il annonce cette pa- 
role mystérieuse que le monde attend, qui doit 
consacrer l'union de l'Occident et de l'Orient, et 
l'harmonie des deux natures. A ce prix, le genre 
humain criant Dieu le veutl tomberait aux ge- 
noux du successeur de saint Pierre , et lui de- 
manderait sa bénédiction. A ce prix, le catholi- 
cisme redeviendrait ce colosse d'autorité qu'il fut 
dans le passé, car il redeviendrait ainsi ce qu'il fut 
du temps où nos pères reconnaissaient en lui le 
bienfaiteur des hommes. 

Ici, la reUgion a présidé à l'exaltation des 
classes inférieures. Le mouvement démocratique 
des États-Unis a son point de départ dans le pu- 
ritanisme. Les Puritains vinrent en Amérique, 
non pour chercher de For, non pour conquérir 
des provinces , mais pour fonder une église sur le 
principe de l'égalité primitive. Us étaient de nou- 
veaux Juifs, comme je l'ai dit. Ils voulaient se 
M. 19 



â90 AMELIORATIOÏ*^ SOCIALE. 

gouverner d'après les lois de Moïse. Dans rori- 
gine, ils absorbèrent complètement la cité dans 
l'église; ils se partagèrent en congrégations reli- 
gieuses, où tous les chefs de famille étaient égaux, 
conformément à la loi mosaïque, qui étaient 
présidées par les anciens ( elders) et par les saints ^ 
et où toutes les distinctions terrestres étaient, les 
unes abolies, les autres comptées pour rien. Un 
de leurs premiers soins fut de fonder, sous l'in- 
spiration de leurs croyances, des écoles où tous 
les enfants étaient élevés ensemble et de la même 
manière. Quoique inégalement riches , ils adop- 
tèrent tous la même vie. Les travaux matériels 
auxquels ils furent obligés de se livrer en com- 
mun pour se défendre de la faim et des sauvages, 
fortifièrent leurs habitudes et leurs sentiments 
d'égalité. Or, c'est la Nouvelle- Angleterre, exclu- 
sivement habitée par les fils des Puritains, et où 
leurs traditions et leur foi se sont conservées in- 
tactes , qui a été et qui est encore le foyer de la 
démocratie américaine. 

Aussi la démocratie américaine est parvenue à 
se constituer. Au contraire, en 1793, tous nos 
efforts pour en établir une en France auraient 
été vains, lors même que nous eussions été pro- 
pres à vivre démocratiquement , parce que nous 
avons voulu la fonder sur l'absence de tout sen- 
timent religieux, sur la haine de la religion. 

Les sentiments et les mœurs doivent préparer 



LETTRE XXIX. 291 

et inspirer les mesures d'amélioration sociale; 
les lois doivent les formuler et les prescrire. La 
politique et la religion doivent donc , dans cette 
œuvre difficile, se donner la main. La politique 
doit, tout aussi bien que la religion, se transfor- 
mer pour le progrès de la civilisation, pour le sa- 
lut du monde. 

J'admire les résultats que le régime politique 
des États-Unis a produit en Amérique. Il me pa- 
raît cependant impossible que les institutions au 
moyen desquelles l'amélioration populaire s'est 
réalisée ici, parviennent à s'acclimater chez nous. 
Entre la politique et la religion qui conviennent 
à un peuple, il existe des conditions naturelles 
d'harmonie. Le protestantisme est républicain. 
Le puritanisme est le self-goi^emment absolu en 
religion ; il l'engendre en politique. Les Provin- 
ces-Unies étaient protestantes; les États-Unis sont 
protestants. Le catholicisme est essentiellement 
monarchique ; dans les pays qui sont catholiques, 
au moins par le souvenir , par les habitudes et 
par l'éducation, sinon par la foi, une démocratie 
régulière est impraticable. L'anarchie des ci-de- 
vant colonies espagnoles prouve suffisamment 
à quels amers regrets s'exposent les peuples 
cathoHques lorsqu'ils veulent s'appliquer les for- 
mes politiques des populations protestantes. 

Abstraction faite des nécessités de notre ca- 
ractère national façonné par le catholicisme , ce 



292 AME'LIORATfON SOCIALE. 

serait se tromper que de croire que Ton agran- 
dirait en France le domaine de la liberté , et que 
l'on ferait du gouvernement populaire en éten- 
dant la prérogative du corps électoral et des as- 
semblées qui émanent de l'élection, ou même en 
élargissant le cercle des électeurs. Le corps élec- 
toral, tel qu'il est et tel qu'il sera pendant long- 
temps encore, ne représente qu'une partie de la 
nation , la bourgeoisie. L'immense majorité na- 
tionale n'est pas représentée; nos paysans et nos 
ouvriers ne votent pas et ne peuvent point voter. 
Adopter le suffrage universel, ce serait faire des- 
cendre la dignité électorale à leur niveau, qui est 
aujourd'hui bien bas, et non les élever eux-mê- 
mes. Déjà beaucoup d'hommes impartiaux re- 
connaissent que les électeurs à 200 fr. ne for- 
ment point un corps plus libéral, plus disposé au 
progrès réel, que ne l'était celui des électeurs à 
cent écus. Ils avouent que les communes ne sont 
pas mieux administrées aujourd'hui que du temps 
où les conseils municipaux étaient choisis par le 
roi ou par ses délégués. 

En augmentant les pouvoirs du corps électoral 
et ceux de la Chambre qui en est le produit, on 
inféoderait la France à la bourgeoisie , c'est-à- 
dire à luie classe dont je reconnais les solides 
qualités, mais qui a le défaut d'être peu suscep- 
tible d'inspirations généreuses en faveur des 
masses. La bourgeoisie a, tout autant que l'aris- 



LETTRE XXIX. 293 

tocratie , l'esprit exclusif de caste ; elle l'a plus 
calculateur et plus mesquin. Elle a de moins que 
l'aristocratie , la prévoyance politique , qui pré- 
vient les explosions et les orages par des conces- 
sions faites à propos. 

Il nous faut en France, dans l'intérêt de tous , 
un pouvoir arbitre suprême entre la bourgeoisie 
et les classes populaires. Sans l'intervention de la 
royauté, la bourgeoisie ajournerait peut-être in- 
définiment l'amélioration du sort des masses, et 
les pousserait à la révolte. C'est à la royauté que 
doit appartenir l'honneur d'élever les classes labo- 
rieuses à un meilleur sort, après avoir rempli la pé- 
rilleuse mission de les contenir dans l'ordre. Ne fut- 
ce pas elle qui autrefois affranchit les communes? 
Sans la royauté, les masses finiraient par vaincre 
la bourgeoisie et par la mettre sous leurs pieds. 
Otez la royauté et ses lieutenants de Paris au 
6 juin, et de Lyon, aux journées d'avril, et dites 
à qui serait demeurée la victoire ? Dans nos 
pays d'Europe, où il existe de grandes villes^ 
toute bourgeoisie qui viendrait à manquer de 
l'appui d'un roi ou d'une aristocratie , serait ex- 
posée à un sort pire que celui de la bourgeoisie 
américaine (1). 

(i) Et, par exemple, si la bourgeoisie anglaise ne s'empres- 
sait pas de renforcer le pouvoir royal de tout ce qu'elle paraît 
vouloir ravir à l'ansiocralie , elle paierait cher le plaisir d'avoir 
humilie cette fière noblesse. 



294 AMÉLIORATION SOCIALE. 

Si nous avions une aristocratie à coté ou au- 
dessus de la bourgeoisie, on pourrait espérer que 
le balancement de ces deux classes et leur rivalité 
fourniraient aux intérêts populaires une occasion 
pour se mettre en saillie, tout comme en Angle- 
terre la lutte entre la royauté et les barons a fini 
par l'institution d'un parlement avec une chambre 
des communes, c'est-à-dire, par l'émancipation 
de la bourgeoisie. 

Si nous étions encore de fervents catholiques , 
il serait permis d'espérer que l'intervention du 
pouvoir spirituel obtiendrait, moitié de gré, moi- 
tié de force, Tassentiment de la bourgeoisie et des 
autres pouvoirs à tout ce qui est nécessaire pour 
affranchir les masses de leur abrutissement , de 
leur misère et de leur ignorance. 

Nous n'avons plus d'aristocratie ; le pouvoir 
spirituel est mis à l'écart ; il ne reste plus debout 
qu'un pouvoir à qui confier la cause de la majo- 
rité numérique : c'est la royauté. Il n'y a même 
plus de royauté possible en France que celle qui 
s'érigera en tutrice ferme et dévouée du peuple. 
On se récria beaucoup , lorsqu'à propos de quel- 
ques paroles de Joséphine au Corps-Législatif, 
Napoléon fit publier dans le Moniteur que les 
membres de ce corps n'étaient point les repré- 
sentants du peuple , que le peuple n'avait qu'un 
représentant, l'Empereur. Je ne prétends point 
que Napoléon ait dit ce qui était; mais je n'hé* 



LETTRE XXIX. 295 

site pas à affirmer qu'il dit ce qui aurait dû être. 

La bourgeoisie est représentée aujourd'hui par 
la Chambie des députés, et dans les grandes villes 
et les départements, par divers conseils électifs. 
La royauté doit représenter les classes inférieures. 
Si toutes les classes étaient et pouvaient être 
représentées dans les assemblées délibérantes, 
que d'ailleurs nous fussions propres au self-go- 
vernment^ et que dans la lutte acharnée des 
intérêts divers nous pussions nous passer d'un 
pouvoir modérateur fortement organisé, je com- 
prendrais que la prérogative royale fut restreinte, 
car le roi ne représenterait alors , en temps de 
paix, que la menue police des rues; mais si tout 
ce qui ne vote pas dans les collèges ne peut être 
représenté que par la royauté ; si les classes ainsi 
mineures ont de justes griefs à articuler, de lon- 
gues réclamations à faire valoir, une éclatante 
réparation à attendre, il est indispensable que la 
prérogative de la royauté soit fort large vis-à-vis 
du corps électoral, et des assemblées grandes ou 
petites qui en émanent. 

Il semble aujourd'hui que, toutes les fois que 
l'on réclame en faveur du pouvoir royal , on 
prêche la cause du despotisme. C'est la faute de 
la royauté^ surtout dans les pays de l'Europe mé- 
ridionale, la France comprise. Le spectacle des 
abus scandaleux éclos à l'ombre de la royauté en 
France et en Espagne, fit oublier ses services pas- 



296 AMELIORATION SOCIALE. 

ses , et inspira aux philosophes du xviii* siècle une 
haine violente qu'ils firent aisément partager aux 
peuples opprimés. La révolution française fut le 
fruit de cette haine. 

Les excès de la révolution sont loin de nous ; 
mais la doctrine de la révolution est restée pres- 
que intacte dans ce qu'elle a de dissolvant comme 
dans ce qu'elle a de généreux; nous en avons re- 
tenu un principe désorganisateur , qu'un hono- 
rable philanthrope a naïvement résumé en ces 
mots, « qu'un gouvernement est un ulcère. » Les 
meilleurs esprits en sont pénétrés , et y cèdent à 
leur insu. On l'importe sans s'en douter jusque 
dans l'administration des affaires publiques. Les 
hommes le plus occupés de conservation ne le 
sont que par réflexion et de second mouvement; 
de premier jet nous sommes tous révolutionnai- 
res; notre premier instinct, c'est qu'un gouver- 
nement est un ulcère. 

La crise de juillet a été en France un coup porté 
au pouvoir royal, qui l'avait stupidement provo- 
qué ; elle a placé l'autorité entre les mains d'hom- 
mes qui, en haine des tendances coupables de la 
Restauration, avaient propagé pendant quinze ans 
la théorie àw. gouvernement-ulcère. Elle a eu pour 
effet immédiat de mettre cette théorie provisoi- 
rement à la mode. La Chambre des députés est 
composée en majorité d'hommes élevés dans ces 
idées, qui n'ont pu , en quatre ou cinq ans, en se- 



I>ETTJIE XXIX. 297 

couerrinfliience; d'ailleurs, depuis le 7 août, elle a 
quelque raison de se considérer commele premier 
pouvoir de l'État; elle épie donc d'un œil jaloux 
et soupçonneux tous les pas du gouvernement, et 
tend à rétrécir le rayon dans lequel le mouvement 
lui est permis. Les députés les plus dévoués à sou- 
tenir la royauté contre l'anarchie , multiplient , 
sous les pas de ses agents, les dispositions régle- 
mentaires et les formalités inventées par des 
hommes étrangers à la pratique des affaires, en 
vue de se garder des empiétements d'un pou\îpir 
inepte et malveillant ou supposé tel. L'autorité, 
resserrée chaque jour dans des limites de plus en 
plus étroites , finirait, si l'on continuait à la pres- 
ser ainsi, par être emmaillottée comme une mo- 
mie égyptienne dans ses bandelettes. 

La Chambre des députés n'est pas seule à s'é- 
vertuer à mettre le pouvoir central dans une che- 
mise de force : ce n'est peut-être pas elle qui y 
travaille le plus activement. Le gouvernement, 
tout le premier, fait sur lui-même , avec une ré- 
signation candide, l'application des doctrines po- 
litiques de la fin du siècle dernier : on dirait qu'il 
accepte la qualification à' ulcère. Il est prêt à se 
réduire et à s'effacer, toutes les fois qu'il s'agit de 
ses prérogatives les plus précieuses, de celles qui 
touchent aux intérêts les plus vitaux du pays, 
aux améliorations positives et directes qui lui at- 
tireraient les bénédictions des peuples. Il est plein 



298 AMÉLIORATION SOCIALE. 

de défiance en lui-même. Dans les cas difficiles , 
il recule devant une décision, et s'estime heureux 
d'en laisser la responsabilité à l'autorité législa- 
tive : par le fait, il convie les chambres à admi- 
nistrer, quoique entre elles et lui il soit convenu 
qu'elles ne doivent aucunement s'immiscer dans 
l'administration. 

Les grandes institutions gouvernementales, 
telles que le Conseil d'État , la Cour de Cassation 
et la Cour des Comptes , suivant les mêmes erre- 
m{3nts, se font aujourd'hui un point d'honneur 
de contribuer pour leur part à multiplier ce que 
Ton suppose être garantie et contrôle , et ce qui 
n'est en réalité qu'entrave à l'action libre du gou- 
vernement. Ces grands corps s'appliquent en 
toute loyauté à rogner les prérogatives ministé- 
rielles , sans crainte de hérisser de délais et d'em- 
barras la marche des affaires privées et publiques ; 
ils appliquent au gouvernement ce principe de la 
Constitution des États-Unis, que tous les pouvoirs 
qui n'ont pas été expressément accordés à l'auto- 
rité par la loi, ne sauraient lui être reconnus; 
tandis qu'en France il est indispensable de pro- 
céder d'après le principe contraire, que tous les 
pouvoirs qui n'ont pas été formellement retirés 
à l'autorité lui appartiennent en plein. 

Sans doute l'autorité royale , par les ministres 
ses délégués , serait coupable de s'arroger le droit 
de prononcer sur tout et d'intervenir partout^ 



LETTRE XXIX. 299 

de sauter par-dessus les formes prescrites par 
des règlements salutaires; mais elle ne l'est pas 
moins toutes les fois qu'elle s'abstient là où agir 
est pour elle un droit et un devoir, ou lorsqu'elle 
tait bon marché de la prérogative qui lui est 
conhee. L'abnégation est une vertu qui sied très 
b.en à un moine dans le désert; elle n'est point 
de mise en politique, surtout chez nous. De la 
part de l'autorité, le suicide est un acte tout aussi 
reprehensible, tout aussi criminel que la violence 
la plus flagrante contre la liberté (1). Le peuple 
trançais ne s'accommodera jamais d'un simulacre 
de gouvernement. Il veut être bien gouverné, 
mais II a besoin de l'être beaucoup. La faiblesse 
est ce qu'il supporte le moins dans ses chefs. Les 
hommes médiocres qui, dans leur folle vanité, 
osent aspirer à présider aux destinées de trente- 
trois millions d'hommes, et qui, une fois parve- 
nus, rabaissent le pouvoir à leur taille et le laissent 
démanteler, ne mériteraient-ili pas, chez nous, 
detre accusés d'attentat contre l'ordre social, 
tout aussi bien que des révolutionnaires effrénés 
ou des contre-révolutionnaires en démencePTout 
comme ceux-ci et ceux-là, ne compromettent-ils 
pas la paix publique, ne minent-ils pas les fonde- 
ments de la prospérité et delà sécuritéde la patrie P 
11 ny a cependant pas heu à s'alarmer déme- 

(i) Voir la Noie 49 à la fia dq Volume, 



300 AMÉLIORATION SOCIALE. 

sûrement en France de Textrême diffusion des 
principes révolutionnaires et de leur empire abso- 
lu sur beaucoup d'hommes éininents, ni de l'abais- 
sement actuel de l'autorité royale. Il est impos- 
sible que nous ne soyons pas imprégnés d'idées 
révolutionnaires, à la suite d'une longue lutte 
contre une royauté qui était à Fétat de conspira- 
tion permanente contre les libertés nationales. Il 
était inévitable que la royauté nouvelle ^ inau- 
gurée sur les débris d'une royauté incorrigible , 
fut d'abord refoulée dans une étroite préroga- 
tive. Le peuple, dans sa colère, avait traîné le 
sceptre et le bandeau royal dans le ruisseau; com- 
ment ces augustes insignes n'en porteraient-ils 
pas les marques ? Mais aujourd'hui que la liberté 
vient de remporter un triomphe définitif, parce 
qu'il n'a été souillé d'aucun excès, et que le cri 
du sang ne s'élève plus contre elle , les passions 
révolutionnaires doivent se calmer, les idées de 
défiance excessive contre le pouvoir doivent se 
dissiper et faire place à celles d'un contrôle 
éclairé et d'un concours cordial. La cause a dis- 
paru; l'effet doit aussi disparaître. Déjà une foule 
de bons esprits commencent à se dire qu'à force de 
vouloir mettre l'autorité dans l'impossibilité de 
faire le mal, on la rend incapable de faire le bien ; 
que les affaires d'un grand peuple passionné pour 
l'unité ne peuvent se passer d'une direction su- 
prême, imprimée par le pouvoir que l'on appelle 



tETTHE XXIX. 301 

avec raison et intention le gouvernement ; que la 
royauté a plutôt besoin d'être rassurée et en- 
couragée que d'être contenue ; que la puissance 
bien constatée aujourd'hui des peuples, et les 
conquêtes de l'intelligence humaine ne permet- 
tent plus à un homme de quelque sens, prince 
ou ministre, de songer en France à un gouver- 
nement de violence, sans publicité ni contrôle. 
Ils sentent que désormais le scandaleux abus 
qu'en d'autres temps des princes ont fait de leur 
autorité, est devenu impossible ; qu'après les 
vertes leçons que la royauté a reçues et les calices 
d'amertume qu'on lui a fait avaler jusqu'à la der- 
nière goutte de lie , le retour des Charles IX et des 
Louis XV n'est pas plus à craindre que celui des 
Robespierre et des Marat. 

Combien existe-t-il de familles régnantes qui 
n'aient pas été visitées par l'assassinat ou par 
l'exil ? Quel est le souverain à qui les souvenirs 
de la place de la Révolution, du palais de Paul I", 
d'Holyrood et de Sainte-Hélène, de Gand et de 
Cadix, n'aient pas donné le cauchemar? La res- 
ponsabilité royale n'est pins un vain mot; lais- 
sons les rois en courir les chances. 

L'autorité monarchique se réhabilite d'ailleurs 
par ses actes. Tous les hommes impartiaux sont 

frappésdesaméliorationsopéréesparcertainsgou- 
vernements d'Allemagne quenous étions habitués 
^ qualifier d'absolutistes, et à regarder comme 



302 AMELIORATION SOCIALE. 

des suppôts d'asservissement et d'obscurantisme. 
Le principe républicain a produit les États-Unis, 
mais il a enfanté aussi ces misérables républiques 
de l'Amérique espagnole. Si le principe exclusif de 
centralisation royale a créé l'Espagne et le Por- 
tugal modernes, c'est lui aussi qui a fait la Prusse 
actuelle, dont les développements intellectuels et 
matériels pourraient presque soutenir la compa- 
raison avec ceux de l'Union américaine. 

Chez nous, qui sommes mixtes par notre origine 
et par la situation géographique de notre France, 
qui participons par notre caractère aux natures 
les plus opposées , une monarchie tempérée où 
h. part de la royauté sera large , nous fera jouir 
des avantages de l'un et de l'autre régime , et 
nous préservera des chances funestes auxquelles 
sont exposés ceux qui se tiennent dans les extrê- 
mes. Le pouvoir royal, rendu à la sagesse par les 
solermels enseignements de la Providence , rap- 
pelé au sentiment de ses devoirs envers le peuple 
par l'épouvantable courroux du peuple soulevé, 
régénéré dans son sang par l'intronisation d'une 
autre dynastie qui tient au passé par ses tradi- 
tions et à l'avenir par ses intérêts , et, enfin , sti- 
mulé parle double aiguillon de la publicité et du 
contrôle , doit être en mesure chez nous d'entre- 
prendre la réforme sociale. La royauté nouvelle , 
née du besoin de la conciliation , peut accomplir 
cette réforme sans briser d'existences, par une 



LETTRE XXIX. 303 

méthode un peu lente peut-être , mais sûrement 
et irrévocablement. Il lui appartient de provoquer 
les améliorations déjà réalisables (1) , d'en méditer 
ou d'en mûrir d'autres, et de les mettre en prati- 
que dès que le progrès de la moralité publique y 
aura préparé les esprits. Elle est admirablement 
placée pour réchauffer et développer tous les ger- 
mes de bonnes institutions épars dans notre lé- 
gislation et dans nos règlements administratifs (2), 
pour retoucher à nos lois (3) d'une main pru- 
dente et ferme; pour diriger du côté du progrès 
la masse des forces publiques ; pour monter sur 
ce diapason la Aaste et puissante machine de la 
centralisation 5 pour appeler au grand œuvre le 
concours de tous les hommes supérieurs ; pour 
coordonner et soutenir les efforts que les bons 
citoyens sont prêts à faire et font déjà, afin d'at- 
teindre ce b]it (4). 

(1) Voir la Lettre xxvui. 

(2) Voir la Note 5o à la fin du Volume. 

(3) Voir la Note 5i à la fin du Volume. 

(4) Les caisses d'épargne, les salles d'asile, les comices agri- 
coles, etc., ont été créés par des particuliers amis du bien pu- 
blic. Une loi récente a élevé les caisses d'épargne au rang d'in- 
stitutions publiques sans les priver du zèle des citoyens, (Voir la 
Note 52 à la fin du Volume.) Les comices agricoles et les fermes- 
modèles reçoivent aussi les encouragements de l'autorité cen- 
trale ou dé['artemenlale. Les sociétés industrielles, sur le mo- 
dèle de celles de Nantes et de Mulhouse, mériteraient d'exciter 
davantage la sollicitude du gouvernement et des localités. (Voir 
la Note 55 à la fin du Volume.) 



304 AMELIORATION SOCIALE. 

Si l'on admet que telle est en France la mission 
du pouvoir royal, il s'ensuit nécessairement que 
nous devrons modifier notre pratique du système 
représentatif. Chaque année, pendant les six 
mois les plus favorables au travail de cabinet , les 
Ministres du Roi sont tenus sur la sellette par la 
Chambre des Députés. Tout leur temps est absorbé 
à préparer des discours et à en dire , ou à confé- 
rer en conseil sur les incidents de la polémique 
parlementaire. Il ne leur reste plus un instant 
pour l'administration; et comme la Chambre 
n'administre pas, et que le pays s'administre 
peu lui-même, la marche des affaires reste sus- 
pendue et tous les intérêts du pays sont en souf- 
france. En Angleterre, les longues sessions n'ont 
pas d'inconvénient, parce que les conseillers 
de la couronne n'administrent pas le royaume : 
l'administration est laissée aux localités, ou est 
confiée à des commissions indépendantes, ou en- 
fin elle réside dans les Chambres qui y vaquent 
régulièrement, à des heures données, soit en 
réunion générale , soit dans des comités spéciaux. 
Chez nos voisins, les débats parlementaires à 
effet forment l'accessoire du système. Les hop mes 
qui y brillent ne sont pas les hommes les plus 
utiles et les plus actifs du parlement ; ils appa- 
raissent de temps à autre pour réveiller l'atten- 
tion publique tandis que d'autres font les affaires. 
Ch'.'z nous^ la Chambre djes députés n ayant rien 



LETTRE XXIX. 305 

autre pour s'occuper, se plaît dans ces discus- 
sions où de grands orateurs luttent corps à corpsy 
Elle recherche les scènes de pugilat parlementaire 
entre d'habiles et vigoureux athlètes. Ce sont des 
représentations dramatiques dont le public n'est 
pas moins avide qu'elle, mais qui, si elles dis- 
traient le pays, ne le rendent ni meilleur ni 
plus éclairé, ni plus riche, et consomment sans 
profit les efforts et l'intelligence des hommes su- 
périeurs. 

Sous la restauration , ces habitudes répondaient 
à un besoin de résistance opiniâtre contre une 
royauté qui méconnaissait les droits de la nations 
Désormais elles ne répondraient plus qu'à un 
besoin de taquinerie , qui est peu vif dans le pays. 
Si elles offrent quelque satisfaction à la passion 
de la liberté, ce ne peut être qu'à celle d'une 
liberté négative et impuissante. La liberté active, 
la liberté féconde, celle que la France réclame 
aujourd'hui, n'a rien à attendre d'un régime qui 
consacre à côté du gouvernement un pouvoir 
purement et simplement constitué pour l'annuler, 
et qui place l'État dans la position de ce char des 
sculpteurs, qui est tiré en sens contraire par deux 
vigoureux attelages. Cette liberté s'organisera 
chez nous, comme partout ailleurs, par le déve- 
1 oppement graduel des institutions locales et mu- 
nicipales, et pas autrement ; tout comme le prin- 
cipe d'autorité 5 qui est l'autre moitié de la Vie 
n, 20 



306 AMÉLIÔRATÎOÎÎ SOCIALE. 

politique des peuples, ne répandra sur la France 
Jes bienfaits que l'on est fondé à espérer de lui 
que lorsqu'il aura au centre du pays une existence 
plus ample et plus indépendante. 

Sous l'influence du protestantisme et de la ré- 
publique , le progrès social s'est opéré par le 
procédé du morcellement poussé à sa limite ex- 
trême , l'individualisme ; car protestantisme , ré- 
publicanisme et morcellement, c'est tout un. Les 
individus se sont déliés les uns des autres ; cha- 
cun a isolé sa personnalité pour la renforcer ; 
ou si Ton s'est associé, l'on n'a constitué que des 
. associations restreintes , sans aucun lien entre 
elles. 

La république des États-Unis se subdivise in- 
définiment en républiques indépendantes de di- 
vers ordres. Les États sont des républiques dans 
la fédération ; les villes sont des républiques dans 
l'État une ferme est une république dans le 
comté. Les compagnies de banques, de canaux , 
de chemins de fer , sont autant de républiques 
distinctes. La famille est dans la cité une répu- 
blique inviolable; chaque individu est, à lui tout 
seul , une petite république dans la famille. La 
seule milice qui soit effective, se compose de 
compagnies de volontaires qui n'ont aucun rap- 
port entre elles. L'organisation religieuse du 
pays ressemble à son organisation politique et 
civile. Les diverses sectes sont indépendantes 



LETTRÉ XXIX. 307 

Jes unes des autres, et la plupart texident à se dé- 
composer indéfiniment en fractions complète- 
ment isolées. 

Notre génie national veut au contraire qu'en 
France on agisse principalement sous l'invocation 
des principes d'association et d'unité, qui sont 
caractéristiques du catholicisme et de la mo- 
narchie (1). La France est la plus belle unité 
politique et administrative qu'il y ait au monde. 
Nos existences individuelles ont besoin d'être 
enchevêtrées les unes aux autres. Nous aimons 
l'indépendance, mais nous ne nous sentons vivre 
que lorsque nous faisons partie d'un tout. La 
solitude nous accable; la personnalité de l'An- 
glais ou de l'Américain peut se soutenir seule; 
la nôtre a besoin d'être classée dans un fais- 
ceau. Pour les Français, peuple éminemment 
sociable , comment le procédé de l'association ne 
serait-il pas le meilleur? Mais il faut que l'asso- 
ciation soit hiérarchique; avec nous, l'association 
républicaine dégénère en anarchie (2). 

Je conclus : Si j'avais à définir les conditions 
les plus favorables au progrès en France , je 
dirais qu'elles consistent à l'entreprendre sous 

(i) C'est ainsi que lorsqu'on a voulu organiser sérieusement 
les caisses d'épargne , on les a toutes reliées entre elles par le 
Trésor : on en a fait un tout parfaitement an, sans cependant 
porter la moindre atteinte à leur indépendance indifiduelle, 

(2) Voir la Note 54 à la fin du Volume. 



308 AMÉLIORA.TION SOCIALE.' 

l'inspiration religieuse, à en confier Taccomplisse- 
ment dans la plupart des cas, aux pouvoirs con- 
stitués, central et locaux, et avant tout,à la royau- 
té; à l'opérer principalement au moyen d'institu- 
tions empreintes du double caractère d'unité et 
d'association hiérarchique, immédiatement com- 
prises dans le giron de la grande association, qui 
est l'État, ou à l'ombre de puissantes associations 
secondaires qui , elles-mêmes , seraient toutes rat- 
tachées à l'État. Plus nous nous rapprocherons de 
ces conditions normales et plus le succès sera 
éclatant; plus tôt nous aurons le bonheur de voir 
cette chère France, prospère au dedans, reprendre 
dans l'univers la haute position qu'elle doit y 
occuper. 



XXX. 



L ETAT-EMPIRE. 

Albany (New-York) , ii septembre i855. 

Il y a aux États-Unis deux types bien caracté- 
risés, TYankée et le Virginien (t), dont jusqu'à 
présent le balancement a produit la vie de l'Union . 
Un troisième surgit dans l'Ouest, qui paraît de- 
voir être l'arbitre et le lien des deux autres , s'il 
sait lui-même conserver son unité, ce qui ne sera 
pas très aisé , car l'Ouest compte des Etats à es- 
claves, et des États où l'esclavage est interdit. 
Provisoirement cette haute fonction de modéra- 
teur est remplie par la réunion des États connus 
sous le nom d'États du Milieu ou du Centre ^ qui, 
géographiquement, forment l'intermédiaire entre 
les deux extrémités du littoral de la Confédéra- 

(i) Voir Lettre x , tom. i. 



310 l'etat-empire. 

tion; ou plutôt elle appartient maintenant à 
l'Etat de New- York, qui est le plus important, 
non seulement des États du Milieu, mais de 
l'Union tout entière (1). 

Pour servir de lien entre deux types, il est 
nécessaire d'en porter en soi les qualités princi- 
pales; l'État de New-York doit donc combiner 
la largeur de vues du Sud avec l'esprit de détail 
du Nord. Pour être, même à demi , la personnifi- 
cation de l'unité dans le grand corps de la con- 
fédération américaine, il est indispensable de 
posséder soi-même à un haut degré le sentiment 
de l'unité. Pour avoir le don de centraliser l'Amé- 
rique, même fort imparfaitement, il faut être 
doué du génie de la centralisation. Depuis quelque 
temps , en effet, on a signalé dans l'État de New- 
York un caractère de grandeur, d'unité et de 
centralisation qui lui a valu la qualification d'^- 
tat-Empire (Empire-State). Quoiqu'il soit le plus 
proche voisin des six États de la Nouvelle-Angle- 
terre^ quoiqu'il touche à trois d'entre eux et 
qu'il soit devenu la résidence de beaucoup de 
leurs enfants , il a su s'affranchir de l'esprit de 
morcellement extrême qui distingue les Yankees , 
ou, pour mieux dire, il a su le contre-balancer 

(i) Autrefois le premier Etat du milieu était celui de Pensyl- 
vanie. Le Congrès résidait originairement à Philadelphie. La 
Pensylvanie reçut alors la qualification de Clef de la voûte fédérale 
{Key-Stonc- State). 



LETTRE XXX. 31 1 

par un développement proportionnel de Fesprit 
d'unité. 

L'Opposition, qui a le dessous dansles conseils 
législatifs de cet État, et qui en a de l'humeur, 
cherche à faire honte aux populations de la cen- 
tralisation qui commence à étendre son réseau 
sur elles. « Vous êtes menés, dit-elle , par la Ré- 
gence (\) d'Albany; une demi-douzaine d'amis 
de M. Van-Buren, recevant la consigne du gou- 
verneur Marcy, vous font mouvoir comme des 
marionnettes. » L'Opposition exagère. Il est cer- 
tain pourtant que l'organisation de cet État , et 
surtout les habitudes administratives qui y ont 
été établies depuis quelques années sous l'in- 
fluence de M. Van-Buren , et qui font précédent 
pour l'avenir, ont un cachet de centralisation 
dont les partisans de l'indépendance individuelle 
illimitée ont droit de s'alarmer, mais dont les 
hommes sages doivent s'applaudir ; car c'est pré- 
cisément par là que l'État de New-York est de- 
venu supérieur aux autres ; c'est par là seulement 
qu'il maintiendra sa supériorité. En combinant 
ainsi avec la force d'expansion, qui domine par- 
tout ailleurs dans l'Union américaine , upe force 
de cohésion suffisante , on a donné à la constitu- 

(i) Albany Regency. Albany, capitale de l'État de New- York, 
a été fondée par des Hollandais , et le nom de Régence est em- 
ployé dans les Pays-Bas pour désigner les autorités des \illes ; 
c'est ce à quoi l'Oppositioa fait allusion. 



3 1 2 l'état - EMPI RE . 

tion de cet État une élasticité, qui, pour les 
peuples comme pour les individus, est la condi- 
tion d'une longue et prospère existence. 

Inorganisation des écoles primaires et de l'in- 
struction publique en général y est centralisée. La 
plupart des États de l'Union ont une caisse de 
l'instruction primaire; dans les États de la Nou- 
velle-Angleterre, le revenu de cette caisse est 
réparti entre toutes les communes, qui en dis- 
posent à leur gré sans que l'État ait le droit 
d'exercer aucun contrôle réel et d'imposer aucune 
condition. L'État de New-York procède plus im- 
périalement: il oblige les diverses communes à 
fournir elles-mêmes une somme au moins égale 
à la subvention publique, sinon la subvention n'a 
pas lieu (1). Cette méthode, que nous commen- 
çons à employer en France dans beaucoup de 
cas et sous beaucoup de formes^ tant en matière 
de travaux publics que d'instruction élémentaire, 
est bien préférable à celle du Connecticut, par 
exemple , qui distribue annuellement aux locali- 
tés, dans le même but, la même somme que l'État 

(i) Il est même stipulé que la subvention de l'Etat sera tout 
catièrc destinée à rétribuer les maîtres d'école. L'allocation des 
communes qui, d'après la loi , doit être au moins égale à la 
subvention , reçoit la même destination ; en outre les parents 
aisés, dont la liste est dressée par un comité local, ont à payer 
au maître les mois d'école de leurs enfants. Les dépenses maté- 
rielles sont entièrement à la charge des localités. (Voir la Note 65 
à la fia du Volume. ) 



LETTRE XXX. 313 

de New- York (500,000 fr. environ), sans qu'il lui 
soit rendu compte de l'emploi de la subvention , 
sans même que FÉtat puisse vérifier si réellement 
elle a été consacrée à l'enseignement primaire. 

En 1 834 , les écoles primaires de l'État de New- 
York ont été fréquentées par 54 1 ,40 1 personnes : 
or, le nombre des enfants de cinq à seize ans 
existant dans l'État n'est que de543,085. Les frais 
réunis ont été de 7,000,000 fr., dont 4,000,000 
ont été employés à payer les maîtres d'école. 
Chez nous, il y a quatre ans, la somme totale four- 
nie à l'instruction primaire par l'État, les dé- 
partements et les communes, n'était que de 
4,000,000 fr. Aujourd'hui, grâce aux efforts de 
M. Guizot, cette somme s'élève à douze millions 
environ. En y comprenant quelques autres res- 
sources, le budget de l'instruction primaire doit 
atteindre quatorze millions. Ce n'est pourtant 
encore que le triple du chiffre qu'il atteint 
dans l'État de New-York , qui est seize fois moins 
peuplé que la France. Le nombre des enfants 
qui fréquentent les écoles, en France, est de 
2,450,000, c'est-à-dire du treizième de la popu- 

(i) L'état de nos écoles présente cette circonstance afûij»eante 
cfiie le nombre des filles qui les fréquentent est beaucoup moindre 
que celui des garçons; sur a, 45o,ooo élèves, 825.000 seulement 
sont des Biles. C'est un mal qui réclame un prompt remède. 
Dans aucun pays du monde TinQuence de la mère de famille 
sur les enfants n'est aussi importante qu'en FranceJ 



314 L ETAT-EMPIRE. 

lation, ou trois fois moindre proportionnelle- 
ment que dans l'État de New-York(l). 

Toutes les écoles primaires de l'État de New- 
York, au nombre de plus de dix mille, ressor- 
tissent d'un comité spécial composé principale- 
ment des premiers fonctionnaires de l'État et 
dont le secrétaire d'État (2) est le membre le plus 
actif. Ce comité pourvoit à l'instruction des 
maîtres d'école, se fait rendre un compte détaillé 
de la tenue des classes et choisit les livres élé- 
mentaires. A cet égard, la Virginie, l'Ohio et 
quelques autres États de l'Union, sont entrés 
dans un système analogue; mais l'État de New- 
York a cela de particulier qu'il possède en outre 
un Conseil Universitaire dont les membres , ap- 
pelés Régents de l'Université y sont nommés , au 
nombre de vingt-quatre, parla législature, et de 
qui relève la presque totalité des soixante-huit 
écoles supérieures appelées Académies. 

L'État compte aussi sept collèges, dont l'un 
est qualifié d'Université de New-York , qui cor- 
respondent , d'un peu loin il est vrai , aux univer- 
sités d'Angleterre et d'Allemagne avec leurs 
quatre facultés. 

La surveillance que le gouvernement de l'État 
de New-York exerce sur les Académies est fort 

(i) V ir la Note 56 à la fin du Volume. 

(2) C'est le premier fonctionnaire de l'État après le gouver- 
ueur ; tout le travail des bureaux repose sur lui. 



LETTRE XXX. 315 

bornée, quant à présent. Elle se réduit à une visite 
annuelle faite par un ou plusieurs Régents de 
rUnwersité; mais l'État pourra étendre son in- 
fluence, quand il le voudra, par le moyen de 
subventions déjà en usage. En 1834, ces subven- 
tions se sont élevées à la somme totale de 
64,000 fr. Le nombre des élèves fréquentant les 
Académies a été, pendant la même année, d'un 
peu plus de 5^,000 pour une population d'environ 
2,100,000, soit deux élèves et demi par mille 
âmes. En France , avec une population de 33 mil- 
lions, l'on compte dans les collèges 80,000 élèves; 
c'est aussi deux élèves et demi par mille âmes. La 
conclusion de ce rapprochement serait qu'aux 
États-Unis, où le besoin de l'instruction élémen- 
taire est universellement senti, le désir d'une édu- 
cation quelque peu relevée est proportionnelle- 
ment moins général que chez nous ; car le nombre 
des familles aisées en état de la payer est beau- 
coup plus considérable aux États-Unis qu'en 
France. A ce compte, nous reprendrions, jus- 
qu'à un certain point, en matière d'enseigne- 
ment secondaire, l'immense avantage que les 
Américains, ceux au moins de l'Élat de New- 
York et des États voisins, ont sur nous en fait 
d'enseignement primaire (1). 

Le même esprit d'unité et de centralisation a 

(i) Vc»r la Note 67 à la fin du Volume. 



316 I. ETAT-EMPIRE . 

dicté un règlement général sur les banques y fort 
remarquable en principe, susceptible d'acquérir 
une grande valeur pratique, et qui n'a son ana- 
logue dans aucun des autres Etats de l'Un ion , ni 
dans aucun pays du monde. 

Ce règlement, appelé ^^cte du fonds d'as- 
surance (^Safety-Fund'Act) y crée une caisse 
destinée à subvenir aux engagements des ban- 
ques qui viendraient à faillir. A cet effet , le 
1 "janvier de chaque année, chacune des banques 
de l'Etat verse, dans une caisse spéciale, une 
somme égale à 1/2 p. 100 de son capital, jus- 
qu'à ce que la somme de ses versements s'é- 
lève à 3 p. 100 dudit capital. Lorsque le fonds 
d'assurance aura été entamé , il devra être re- 
mis à son niveau naturel par le même pro- 
cédé. Les banques sont placées , avec la caisse 
d'assurance , sous la surveillance de trois Com- 
missaires nommés, l'un par le gouverneur et le 
sénat, les deux autres par les banques (1). Ces 
Commissaires visitent, au moins trois fois par an, 
toutes les banques de l'État, examinent leurs 
opérations, et s'assurent que chacune d'elles s'est 
conformée aux clauses de sa charte. A chaque 
instant, sur la demande de trois banques, ils 
sont tenus de soumettre à une investigation 
spéciale toute autre banque par elles désignée , 

(i) Dans rassemblée générale des banques chacune d'elles a 
autant de voix qu il y a de fois 5,ooo doll. dans son capital réel. 



LETTRE XXX. 317 

et , en cas de contravention , ils doivent la faire 
fermer par la Cour de Chancellerie ( Court oj 
Chancery ). 

Cette loi contient diverses clauses combinées 
de manière à faciliter aux Commissaires l'exer- 
cice de leurs fonctions, et à empêcher qu'ils ne 
soient trompés; les Commissaires sont investis 
du droit de se faire présenter tous les livres, 
d'interroger tous les employés des banques 
sous la foi du serment. Ils touchent un salaire 
de 2,000 doll. sur la caisse d'assurance. Les di- 
recteurs et employés de banques qui feraient 
un faux rapport à la législature, produiraient 
de fausses pièces ou dénatureraient les écritures, 
avec intention détromper les Commissaires, sont 
passibles de trois à dix ans de prison. La loi ré- 
duit à 6 pour 100 le taux de l'escompte pour 
les effets à moins de soixante-trois journées; elle 
fixe aussi une limite aux émissions de billets, 
ainsi qu'aux prêts et escomptes ; il est statué 
que les billets en circulation ne pourront dépas- 
ser le double du capital réel, et que les prêts 
et escomptes n'iront pas au-delà de deux fois et 
demie le même capital. Il s'en faut que cet ar- 
ticle ait été rigoureusement observé jusqu'à 
présent. 

Le nombre des banques existant dans l'État 
est de quatre-vingt-sept, dont soixaute-dix-sept 
seulement sont soumises aux dispositions du 



3 1 8 l'état-ëmpire. 

Safety-Fund-Act', les autres avaient été instituées 
avant le 2 avril 1829 , date de la loi. Comme , à 
l'exception d'une seule, Manhattan-Bank ^ qui a 
été autorisée à perpétuité , elles auront toutes be- 
soin de faire renouveler leur charte d'ici à dix ans, 
elles seront bientôt rentrées toutes , moins une, 
sous l'empire de la loi commune du Safetf-Fund- 
Act. Le capital réuni des quatre-vingt-sept ban- 
ques de l'État s'élève à 168,000,000 fr. L'actif de 
la caisse d'assurance approche aujourd'hui de 
trois millions. La somme annuelle des prêts et 
escomptes effectués par les banques de l'État de 
New- York, en la supposant quadruple de celle 
des effets en portefeuille, serait actuellement 
de 1,500 millions de francs, indépendamment 
des opérations des trois succursales de la Banque 
des États-Unis, que l'État possède à New-York , 
à Buffalo et à Utica. Pour la ville de New- York 
seule, elle s'élèverait à 940 millions, c'est-à-dire 
au double des opérations actuelles de la Banque 
de France. 

Mais rien n'a autant contribué à attirer à 
l'État de New -York sa réputation impériale ^ 
que l'énergie qu'il a déployée pour Canaliser 
son territoire. Toutes les ressources de l'État y 
furent consacrées ; toutes les volontés de ses ci- 
toyens , réunies en un faisceau , convergèrent 
pendant huit ans vers l'accomplissement de cette 
grande œuvre. Malgré les prédictions les plus si- 



LETTRE XXX. 319 

nistres, malgré les remontrances des hommes 
les plus vénérés de toute l'Union , Fassurance de 
ce jeune État ne se troubla pas un seul instant. 
Le plus beau succès couronna ses efforts : com- 
mencé en 1 8 1 7, le grand canal fut achevé en 1 825. 

L'Etat de New- York possède un grand nom- 
bre de canaux faisant une longueur totale de 
247 lieues 1/2, et ayant coiité soixante-cinq 
millions (1). Ils ont été exécutés aux frais de 
l'Etat, qui s'est procuré la majeure partie des 
fonds par voie d'emprunt. Un seul est encore à 
terminer; c'est le canal Ghénango, qui sera 
achevé dans le courant de 1836. 

La Hgne centrale de ces travaux est le grand 
canal Erié , sur lequel viennent s'embrancher 
tous les autres, et qui traverse l'État dans sa plus 
grande dimension. Il part d'Albany et deTroy, 
à la tête de la navigation du fleuve Hudson , et 
se termine à Buffalo sur le lac Erié. Parmi les 
autres, les plus remarquables sont : le canal 
Champlain qui, avec le lac du même nom et la 
rivière Richelieu, complète la communication 
par eau entre l'Hudson et le fleuve Saint -Laurent, 
entre New- York et Québec; le canal Os wégo, qui 
relie le canal Erié au lac Ontario , et le canal Ghé- 
nango, qui doit opérer la jonction entre le canal 
Erié et la Susquéhannah, fleuve principal de 



(i) Y compris ce qu'exigera l'achèvement du canal Chénau 



go. 



320 LETAT-EMPIRE. 

la Pensylvanie. Les autres , fort courts , ratta* 
chent à ce système un grand nombre de petits 
lacs disséminés dans le nord-ouest de l'État de 
New-York. 

Le grand canal Erié, le plus important de tous 
ces ouvrages, est généralement d'une construc- 
tion simple , peu large et peu profond. Mais si , 
comme objet d'art, il est médiocrement intéres- 
sant^ comme artère commerciale, il est prodi- 
gieux. A voir nos canaux , sur lesquels des barques 
massives sont halées péniblement par un homme 
qui chemine lentement, on n'a pas une idée de 
ce qu'est ce grand canal de 146 lieues et demie, 
avec la flotte de barques couvertes , élégantes et 
légères, qu'y font glisser de vigoureux attelages. 
A chaque instant les bateaux se croisent, et le 
cor du batelier avertit l'éclusier de se tenir prêt. A 
chaque instant le paysage varie; tantôt on fran- 
chit une rivière sur un aqueduc, tantôt l'on tra- 
verse de grands villages tout neufs, beaux comme 
des capitales, et dont toutes les maisons, avec 
leurs portiques à colonnes, ont au dehors l'air 
de petits palais : c'est admirable d'animation et 
de variété (1). 

(i) Le voyage dans les bateaux du grand canal serait charmant 
et presque poétique , n'étaient les tourments d'une longue 
nuit passée en compagnie de cinquante personnes dans une 
chambre de trente pieds de long sur dix de large et six de haut, 
sur des couchettes de dix-huit pouces de largeur , disposées en 
Ai ois jél âges, sur la hauteur de la chambre. 



LETTRE XXX. 32 î 

Il est transporté actuellement sur le canal 
Erié 430,000 tonneaux pesant de marchandises 
diverses, et sur le canal Champlain 307,000 ton- 
neaux, avec un tarif très modéré. Le produit 
des péages atteint maintenant huit millions. En 
France, ceux de tous les canaux possédés par 
l'État et de toutes nos rivières ne donnent que 
3,726,000 francs (1). 

L'État de New- York comptait en 1817, lors- 
qu'il commença son grand canal, 1^250,000 ha- 
bitans, disséminés sur une surface qui est à peu 
près le quart de celle de la France. Pendant que 
de graves publicistes discutaient en Europe s'il 
était convenable qu'un gouvernement se fît en- 
trepreneur de travaux publics , et que les gou- 
vernements les plus puissants prêtaient scrupu- 
leusement l'oreille au débat, afin de savoir s'ils 
avaient le droit d'enrichir les peuples par des 
travaux créateurs, eux qui n'avaient jamais douté 
qu'ils n'eussent celui de dépenser des milliards 
d'argent et des millions d'hommes à dévaster 
l'Europe, les modestes autorités de cet empire 
en miniature résolvaient la question, sans se 
douter qu'elle pût embarrasser ailleurs d'aussi 
grands potentats. L'État de New- York s'est fait 
entrepreneur de travaux publics et s'en est bien 
trouvé. Après les avoir exécutés, il les a exploit 

(i) Voir la Note 58 à la fin du Volume. 

II. 21 



322 L ETAT-EMPIRE. 

tés pour son compte , et s'en est trouvé mieux 
encore. Le revenu de ses canaux a déjà suffi ^ 
conjointement avec quelques allocations assez 
modiques, pour amortir près de la moitié de 
la dette contractée pour leur construction. Aussi 
le brillant résultat du canal Erié a été, aux États- 
Unis , le signal des plus vastes entreprises de tra- 
vaux publics pour le compte des États. La Pen- 
sylvanie , l'Ohio, le Maryland, la Virginie et lln- 
diana, ont suivi l'exemple de New- York et se sont 
décidés à ouvrir, à leurs frais, sur leur territoire , 
des communications de toute espèce j au risque 
d'encourir la disgrâce des économistes timorés 
de l'Europe. ^:: 

L'État de New-York a même poussé plus loin 
son intervention dans les travaux publics : dans 
toutes les chartes qu'il accorde à des compagnies 
de cheminfe de fer, il se réserve le droit de les 
exproprier après dix ans de jouissance j moyen- 
nant des conditions réglées dans la charte elle- 
même , et qui , de la part de l'État , soitt vraiment 
libérales : il leur rembourserait leurs frais de 
premier établissement ou d'amélioration ; et com- 
pléterait tous les dividendes jusques au taux de 
10 pour cent, dans le cas où ils n'auraient pas 
atteint ce chiffre (1). 

(i) Plusieurs États se sont ainsi expressément réservé le droit 
d'acquérir les chemins de fer et canaux concédés à des com- 
pagnies. Les bases de l'expropriation qu'ils ont posées dans ce 



LEtTRE XXX. 323 

Ainsi ^ TÉtat de New-York, dans son humeur 
impériale, a posé la main sur l'instruction publi- 
que j sur les banques et sur les voies de commu- 
nication, pour les centraliser : c'est un fait entiè- 
rement consommé à l'égard des travaux publics. îl 
est encore loin d'avoir affermi le principe d'unité 
dans les écoles, et surtout dans les banques; 
mais il y marche graduellement et d'un pas silr. 
Comme je l'ai déjà dit, la centralisation est entrée 
dans les habitudes administratives de l'État plus 
ayant encore que dans les actes de la législature; 
c'est une garantie que les lois d'tmité n'y resteront 
pas sur le papier. 

Les leçons de l'État de New- York profitent à 
ses voisins. Gomme lui , ils se centralisent en eil- 
globant dans la sphère des attributions de l'État , 
les écoles , les banques et les travaux publics. Ils 
voient par son exemple que l'esprit d'entreprise 
individuelle n'a rien à souffrir de ce que le gou- 
vernement soumette à son contrôle et à son au- 
torité ces trois grands ressorts de la prospérité 
nationale, et même de ce qu'il les fasse jouer di- 
rectement pour son compte; car nulle part, aux 

cas sont moins favorables presque partout qu elles ne le sont 
dans l'État de New- York. L'État du Massachusetts a cependant 
adopté les mêmes , en étendant à vingt ans le délai de dix ans , 
pendant lequel la jouissance de l'ouvrage est assurée à la com- 
pagnie. L'État de New-Jersey a stipulé qu'il pourrait acquérir 
divers ouvrages à un prix qui , est-il dit , ne pourra dépasser les 
frai» de premier établissetoent. 



324 LETAT-EMPIRÊ. 

États-Unis , l'esprit d'entreprise n'est plus vigou- 
reux et plus clairvoyant qu'à New- York. Malgré 
le Safety-Fund-Jct , il n'y a nulle part un pareil 
nombre de demandes en autorisation pour des 
banques. Malgré les lois universitaires de l'État, 
nulle part les établissements d'éducation ne se 
multiplient plus rapidement. Nulle part il n'y a 
plus de chemins de fer en train. L'État de New- 
York compte trente-deux lieues de canaux et 
quarante de chemins de fer, exécutées par des 
compagnies. Soixante à quatre-vingts lieues de 
chemins de fer sont en construction, et une com- 
pagnie s'est organisée pour construire un chemin 
de fer de New-York au lac Érié , par le sud de 
l'État (1 ) , sur une longueur de 190 lieues (2). 

Il serait vraiment trop fort qu'un pays comme 
la France , où l'on se pique d'apprécier à leur va- 
leur l'unité et la centralisation;, fût moins hardi 
que ces petites républiques nées sous l'influence 
du principe d'individualisme, et que nous tardas- 
sions plus long-temps à prendre un parti impérial 
à l'égard des institutions de crédit, des travaux 
publics , et de l'enseignement industriel qui nous 
est indispensable. 

Il ne s'agit pas seulement d'accroître la richesse 
du pays. Il y a d'autres raisons , de la nature la 
plus élevée , pour que les gouvernements moder- 

(i) Le canal en traverse le nord. 

(2) Voir plus haut. Lettre xxn, page 44' 



LETTRE XXX. 325 

nés interviennent dans les institutions d'intérêt 
matériel, et étendent ainsi leur direction sur l'in- 
dustrie. 

Le progrès de la civilisation consiste sous le 
rapport individuel en ce que chacun devient de 
plus en plus apte à porter le poids de sa person- 
nalité. L'ordre social, ayant ainsi des garanties in- 
dividuelles de plus en plus fortes, semble avoir 
moins besoin de garanties légales et publiques : 
à cet égard pourtant il y a lieu à une distinction 
essentielle. 

Lacivilisationdépouillegraduellementrhomme 
des habitudes grossières et des penchants brutaux 
de la vie sauvage. Il y a dans le Deutéronome 
beaucoup de défenses et de prescriptions qui, de 
nos jours, seraient parfaitement superflues. Le 
genre humain n'a même guère plus besoin qu'on 
lui enseigne l'article du Décalogue : Homicide 
pointue seras. Le licteur et le bourreau perdent 
de leur importance sociale; le constable , le shé- 
riff et le directeur du pénitencier sont à la veille 
de les remplacerpartout, il faut l'espérer. L'ordre 
public a commencé, et continuera de plus en 
plus à se passer de l'assistance du glaive; et, sous 
ce rapport, la raison individuelle substitue heu- 
reusement sa sanction volontaire à la sanction 
impérative des pouvoirs poHtiques et à la con- 
signe de la force armée. 

L'entendement humain se cultive; les senti- 



326 LETAT-FMHïlE. 

ments s'élargissent et s'épurent : cependant, leç 
passions élémentaires et primordiales sont tou- 
jours les mêmes. Elles se combinent dans un or- 
dre différent, et s'appliquent à cj'autres objets; 
mais si ejl^s se sont tempérées , c'est seulement 
dans quelques forrnes extérieures; si ellea se sb,x\% 
polies , c'est uniquement à la surface ; le fond est: 
resté tout aussi âpre, tout aussi brûlant qu'il l'é- 
tait autrefois (1). En politique surtout , la jalov^sie 
et l'ambition existent au même degp chez ï\om, 
que chez les Romains et les Grecs. Elles n'ont plus 
le poignard à la m^in ; elles ne répandent plus le 
poison y elles n'ont mémp plus recours à l'inter- 
médiaire des sicaires et des Locustes ; mais elles 
ne sont ni moins injustes, ni moins insatiables, 
ni moins acharnées que dans Ips temps ^nciens^ 
Elles n'assassinent plus le corps , elles s'attaquent 
à l'honneur; la calomnie leur tient lieu de stylet, 
et les sert tout aussi bien que le suc des plantes 
vénéneuses; la çiviUsation leur fournit mille nou- 
veaux moyens de s'assouyir. Eljes sopt plus vives 
et plus remuantes que jamais; elles fermentent 
au fond de beaucoup de plus de poitrines; elles 
intriguent autant qu'à toute autre époque , et se 
soucient aussi peu de tx'oubler la paix publique 
et de bouleverser l'État. 

(i) Madame de Slaël a dit : « Bizarre destinée de l'espèce hii- 
» maine , condamnée à rentrer dans le même cercle par les |)as' 
') sÎQnS) tandis qu elle avance toujours dans la carrière des idées ! » 



LETTRE XXX. 32 

Je ne crois pas que Sylla et Marius , César et 
Pompée, se soient plus cordialement détestés que 
le général Jackson, président des États-Unis, et 
le président delà Banque des État-Unis, M. Biddle. 
Si l'on voulait rechercher les types de Gain et 
d'Abel parmi les hommes d'État des temps mo- 
dernes, on pourrait en dresser une liste d'ef- 
frayante longueur. 

A cette force dissolvante, qui augmente au lieu 
de diminuer, en raison du nombre croissant des 
individus admis à l'influence politique, il est in- 
dispensable d'opposer des éléments de cohésion 
doués d'une activité et d'une intensité égales. 
C'est pour cela que pour l'avenir, tout comme 
pour le passé, l'existence d'une société implique 
une religion. Lors même que la religion ne répon- 
drait pas aux fibres les plus délicates et les plus 
vivaces du cœur humain , lors même qu'elle n'of- 
frirait pas à l'imagination un champ immense où 
celle-ci puisse circuler sans péril; lors même qu'elle 
ne serait pas indispensable à la paix de la con- 
science et à l'harmonie de la famille, il ne serait 
pas possible de se passer d'elle , car elle est aussi 
une nécessité politique. On a eu raison de dire 
que si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. 

Une institution unique ne suffirait pas à régler 
les passions à tout instant et partout, à moins 
qu'elle ne suivît les hommes dans tous leurs mou- 
vements, qu'elle n'eut le contrôle de tous leurs 



328 l'état-empire. 

actes, qu'elle ne les enlaçât dans leurs quatre 
membres, c'est-à-dire , à moins d'être despotique, 
à l'image des théocraties du passé. Il ne faut donc 
pas espérer que la religion parvienne jamais seule, 
dans nos pays de liberté, à contre-balancer les 
passions humaines et à les retenir dans les limites 
où elles concourent au progrès social ; ou , du 
moins , si elle y réussit dans l'un des deux hémi- 
sphères de la société, la famille, elle y échouera 
toujours dans l'autre qui est l'Etat. 

C'est pour cela que le moyen-âge a posé un 
principe salutaire en distinguant le pouvoir tem- 
porel du pouvoir spirituel , et en leur donnant 
à chacun une existence forte et indépendante. 
Depuis lors toutes les tentatives qui ont eu pour 
but de confondre ces deux pouvoirs , ou , ce qui 
revient au même, de se passer de l'un d'eux, ont 
été sans succès; elles ont, en général, abouti à 
une tyrannie (1). 

(i) J'ai déjà dit que lorsque les Puritains débarquèrent dans 
la Nouvelle-Angleterre, ils voulurent avant tout établir unesociété 
religieuse. Ils s'organisèrent d'après la loi de Moïse. La sociélé 
politique n'exista point de fait, quoiqu'il y eût un gouverneur 
nominal pour représenter l'outorité temporelle , ou fut absorbée 
dans l'Église ; la commune fut confondue dans la Congrégation. 
Ils en vinrent en peu de temps à un régime qui ressemblait à 
celui des jésuites au Paraguay, avec cette seule différence, que 
chacun y avait sa part de tyrannie. Les lois bleues du Counecticut 
sont restées comme un monument de l'extravagance de cet ordre 
de choses, où la vie était emprisonnée dans les règlements les 
plus étroitement vexatoires. Les habitants delà Nouvelle-Angle- 



LETTRE XXX. 329 

Un pouvoir temporel muni d'une ample pré- 
rogative est donc indispensable aujourd'hui en- 
core, dans l'intérêt de la liberté elle-même. D'un 
autre côté, il est impossible de ne pas reconnaître 
que la tendance de la civilisation est d'enlever à 
la royauté ses anciens attributs, en totalité ou 
en partie. A cet égard notre siècle a une volonté 
bien arrêtée. La résistance des rois aux efforts de 
ceux qui voulaient les dépouiller, a même exas- 
péré les esprits au point qu'il s'est formé un parti, 
celui des républicains, dont l'unique objet est 
l'abolition complète et radicale de la royauté, et 
que la singulière doctrine de l'inutilité et même 
du danger de tout pouvoir a trouvé de chauds et 
nombreux sectateurs. 

Les peuples ont raison de vouloir que les rois 
déposent ou restreignent leur vieille prérogative ; 
les gouvernements héritiers de la conquête doi- 
vent abdiquer ce que leur autorité a eu de brutal 
et de violent. Il serait prématuré de dire que la 
paix universelle va luire sur la terre ; il ne l'est pas 
d'affirmer que la guerre ne sera plus qu'un fait 

terre furent donc bientôt contraints de renoncsr à leur gouver- 
nement mosaïque , et . sans séparer parfaitement la politique de 
la religion , ils reconnurent à chacun des deux pouvoirs une 
existence propre. Ils ne constituèrent pas solidement le pouvoir 
politique hors de la commune; mais ils eurent une organisation 
communale qui, précisément, parce qu'elle avait pour point de 
départ l'organisation religieuse , et qu'elle ne s'en distinguait 
qu'incomplètement , fut forte et compacte quelquefois à l'excès. 



330 L ÉTAT-EMPIRE. 

secondaire et accidentel dans la vie des peuples. 
L'industrie , q'est-à-dire l'art de créer la richesse , 
de multiplier le bien-être et d'embellir le globe , 
demeure du genre humain , passera désormais 
avant l'iart de tuer et de détruire. L'épée cesse 
d'être le premier symbole du pouvoir. 

Mais l^s rois ont raison à leur tour de se refu- 
ser à laisser réduire leur puissance à un vain si- 
mulacre. Indépendamment de toute ambition 
personnelle , ils voient , de la hauteur où ils sont 
placés, que le jiiaintien de l'ordre social exige 
^J^solument la présence d'un pouvoir digne de 
ce nom. Ce qui prouve qu'ils voient juste , c'est 
que les hommes de tous les partis qui sont arrivés 
au gouvernement j pendant nos crises révolution- 
naires, ont tous été du même avis sur cette ques- 
tion , quelle qu'eût été à cet égard leur opinion 
^îitérieure : c'est le seul point sur lequel ils aient 
été unanimes. 

C'est qu'en effet , en même temps que l'on ôte 
aux gouvernements, il faut leur donner. La guerre 
n'est plus le principal but de l'activité avouée des 
peuples ; l'emploi de la force brutale est de moins 
en moins nécessaire à la conservation de là société ; 
réduisons donc successivement d'une main sure 
celles des prérogatives de l'autorité qui lui 
donnent le caractère exclusivement guerrier, 
et qui thettent notre vie et notre liberté à la 
discr-étioh de ses agents armes ! Puisque l'industrie 



LETTRE XXX, 331 

occupe une place de plu^ en plus grande dans 
Texistence individuelle et publique des nations, 
faisons-Ja de plus en plus entrer dans le cercle de 
l'action gouvernementale , en classant parmi les 
attributions du gouvernementles trois ressorts du 
mouvement industriel, les banques, les voies de 
communication et les écoles; à condition, bien 
entendu, que le gouvernement soit en mesure 
d'user pour le bien général du droit nouveau dont 
on l'investirait en échange du droit ancien dont 
il se serait démis. 

Les banques, les voies de communication et 
les écoles, sont des instruments de gouvernement 
qu'il y a beaucoup d'inconvénients à laisser com- 
plètement en dehors du cercle de l'influence des 
pouvoirs publics; il p-'y en a pas à les y incorpo- 
rer partiellement, de manière ^ rie point étouffer 
l'esprit d'entreprise individuelle. 

L'autorité publique exercerait alors des fonc- 
tions directrices conformes aux tendances des 
populations. Elle présiderait aux faits les plus 
importants de lepr activité ; elle mériterait 
réellement alors le nom de gouvernement ; 
elle posséderait un nouveau mode d'action coer- 
citif et répressif, qui est le seul compatible 
avec les progrès de l'esprit de liberté. Au lieu 
d'avoir prise sur le corps et sur le sang , elle au- 
rait prise sur le travail et sur la bourse de l'homme. 
Un nouveau degré d'inviolabilité serait acquis à 



332 LETAT-EMPIRE. 

la personnalité humaine , sans que Fordre social 
cessât d'être suffisamment garanti. 

Par là enfin , Tavénement politique de l'indus- 
trie serait consommé. Au lieu d'être une cause 
d'instabilité, une fois assurée de son rang et affer- 
mie dans son assiette , l'industrie remplirait 
constamment, dans la mesure qui lui est propre, 
un rôle conservateur. 

Tout est mûr pour cette transfiguration poli- 
tique. 

Il y a quarante ans, les peuples voulaient 
marcher au progrès par le renversement de 
l'ordre ancien. La haine a cessé d'être leur prin- 
cipale conseillère ; leur fureur de démolition s'est 
calmée; ils songent beaucoup moins à secouer le 
joug des tyrans^ beaucoup plus à s'affranchir de 
la misère et de l'ignorance. La route de la liberté 
qui est préférable pour l'Europe, et qui y serait 
préférée aujourd'hui, est celle qui passe par l'ai- 
sance, l'éducation, le travail. Ceux qui furent les 
chefs temporels et spirituels des peuples recon- 
querraient bientôt leur rang, si, dépouillant les 
sentiments d'alarme dont les avaient remplis 
d'horribles imprécations contre le dernier des 
rois et le dernier des prêtres, ils voulaient, sa- 
vaient et osaient se mettre à la tête d'un grand 
mouvement dans ce sens ; car les populations les 
y suivraient avec ravissement. Par quelle fatalité 
hésiteraient-ils encore? 



LETTRE XXX. 333 

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que 
l'exemple en cela doit venir de la France. Ce n'est 
pas elle qui a le plus de trésors en caisse; ce n'est 
pas elle qui compte le plus de soldats sous ses 
drapeaux , le plus de bâtiments dans ses ports, le 
plus de canons dans ses forteresses ; mais c'est elle 
qui a la pensée la plus intelligente et le cœur le 
plus baut placé ; c'est d'elle que le monde est 
habitué à recevoir îe mot d'ordre. Londres, 
avec ses milliers de vaisseaux, pourrait être en 
feu, sans que l'univers non -britannique s'en 
émût autrement que comme d'une lamentable 
infortune arrivée à un étranger; une simple 
émeute dans Paris a son contre-coup au bout 
de l'univers. La crise de Juillet a enfanté la Ré- 
forme ; la Réforme n'eût jamais produit Juillet. 
C'est que la France est le cœur du monde. Les 
affaires de la France sont les affaires de tous; les 
intérêts qu'elle épouse ne sont pas ceux d'une 
ambition égoïste; ce sont ceux de la civilisation. 
Quand la France parle, on l'écoute, parce que 
les sentiments qu'elle exprime ne sont pas seule- 
ment les siens à elle, ce sont ceux du genre hu- 
main. Quand elle agit, on l'imite, parce qu'elle 
ne fait que ce que tous ont besoin de faire. 

La France a été la première à introniser la li- 
berté sur le continent européen ; c'est à elle à ré- 
habiliter le principe d'autorité^ aujourd'hui que 
le temps en est venu. Elle a protégé les peuples 



334 l'état-èmpirè. 

quand il le Mkit; il lui ajDpartieht de protéger 
les rois, îion par la force de lepée, quoiqu'elle 
ne doive point briser la sietine , qtii à accompli 
tant de prouesses au seul pt-ofit de la civilisation : 
ce serait un sacrilège; mais par la sagesse et la 
moralité des règles nouvelles qu'elle fera passer 
dans l'art de gouverner, par là fécondité dès 
attributions nouvelles dont elle investira lé 
pouvoir. 



XXXI. 



SYMPTOMES DE RÉVOLtJtlÔTT. 



Baltimore, 25 septembre i855. 

Il y a deux ans, M. Clay commença un discours 
au Sénat des États-Unis par ces mots, restés célè- 
bres de ce côté de l'Atlantique : ce Nous somme^ 
au milieu d'une révolution. » C'était à l'époque 
où le général Jackson venait , par un acte d'au- 
torité inouï dans les annales de l'Union améri- 
caine , par un vrai coup d'État , dé trancher 
contre la Banque une question que ses propres 
amis au Congrès et ses ministres eux-mêmes se 
refusaient à résoudre. Beaucoup d'autres depuis 
ont répété ces paroles. En dernier lieu , après les 
scènes de meurtre , de torture et de destruction 
qui ont signalé les États-Unis dans lés États à 
esclaves et dans ceux où l'esclavage n'est pas re- 
connu , dans les campagnes et dans les villes , à 



326 SYMPTOMES DE RÉVOLUTïOlV. 

Boston , la ville républicaine par excellence, aussi 
bien qu'à Baltimore , à qui certains excès san- 
glants, commis en 1812 à l'occasion. de la giiene 
contre l'Angleterre^ ont valu le nom de H^îo/j- 
Town (ville de l'émeute), les bons citoyens se 
disaient avec douleur en s'abordant les uns les 
autres : « Nous sommes au milieu d'une révo- 
lution. » 

Il faut reconnaître à l'honneur de la race an- 
glaise, qu'elle est, plus que toutes les autres, im- 
prégnée du sentiment du respect à la loi. Jusqu'à 
ces derniers temps , les Anglo-Américains se sont 
montrés, sous ce rapport, ce qu'ils sont sous 
beaucoup d'autres, des Anglais renforcés. Il y a 
des peuples qui ne comprennent la loi que sous 
la forme vivante , c'est-à-dire qu'autant qu'elle 
est personnifiée dans un homme. Ils savent obéir 
à un chef, ils ne peuvent se faire à respecter uiîe 
lettre morte. Avec eux , la gloire et la prospérité 
de l'État dépendent médiocrement de la qualité 
des lois, beaucoup de la qualité des hommes 
chargés d'en être les interprètes. Chez eux, l'em- 
pire grandit et déchoit tour à tour , selon que le 
souverain , quel qu'en soit le titre, est un homme 
supérieur ou un personnage vulgaire. Tel parait 
être en général le caractère des nations asiati- 
ques. L'Anglais est moulé sur un type tout diffé- 
rent. Il lui coûte peu de s'incliner devant un 
texte; il ne se prête que de mauvaise grâce à 



LETTRE XXXI, 337 

s'incliner devant un homme. Il n'a pas besoin 
qu'un homme vienne lui enjoindre d'observer la 
loi; il sait lui-même , sans effort et d'instinct, s'y 
conformer. Ceci revient à dire que l'Anglais a en 
lui le principe du self-govemment ; ceci rend 
compte du succès que ce système politique a 
eu aux États-Unis où la race anglaise s'est plei- 
nement développée suivant sa nature. 

Malheureusement, le sentiment de respect à la 
loi semble s'effacer chez les Américains. Ce peu- 
ple , éminemment pratique à d'autres égards , a 
fait ou s'est laissé faire en politique de la théorie 
à perte de vue, de la logique quand même; il n'a 
reculé devant aucune des conséquences du prin- 
cipe de la souveraineté populaire , du moins tant 
que ces conséquences le flattaient ; comme s'il y 
avait au monde un principe, un seul, même celui 
de la charité chrétienne ;, qui fut susceptible 
d'être indéfiniment passé au laminoir sans pro- 
duire en dernier résultat l'absurde pur et simple. 
On est donc arrivé à nier , aux États-Unis , qu'il 
y eiit aucun principe de justice vrai en lui-même 
et par lui-même, et à admettre que la volonté ac- 
tuelle du peuple était nécessairement et toujours 
la justice; on y a posé en fait l'infaillibihté du 
peuple à chaque instant et en toute chose, et 
par là on a ouvert la porte à la tj-rannie d'une 
minorité turbulente qui se dit le peuple (1). 

(i) On a remarqué que tous les désordres commis à New-York, 

II, 22 



338 SYMPTOMES DE RIÉVOLUTION. 

L'intervention de cette justice prétendue po- 
pulaire, s'exerçant ah irato par les mains de quel- 
ques furieux, qui s'intitulent les légitimes suc- 
cesseurs des hommes courageux du Tea-Party (1) 
de 1773 , est une calamité au sein d'un pays où il 
n'y a d'autre garantie de la paix publique que le 
respect à la loi, et où le législateur, supposant l'or- 
dre , n'a pris aucune mesure contre le désordre. 
Elle a en outre l'inconvénient d'être le plus sou- 
vent injuste. La plupart des hommes qui ont été 
pendus ou battus de verges , ou torturés de vingt 
façons (2) atroces dans le Sud, comme étant des 
aholitionistes j c'est-à-dire comme cherchant à 
soulever les esclaves contre leurs maîtres , n'é- 
taient, selon toute apparence, que des hommes 

à Philadelphie et à Baltimore, étaient l'ouvrage d'une poignée 
d'hommes suivis d'une bande d'enfants semblables à ce type de 
dépravation prématurée , connu chez nous sous le nom de gamin 
de Paris. Il est fort rare qu'il y ait eu plus de cent personnes 
prenant une part active aux dévastations. Souvent il n'y en a pas 
eu la moitié. 

(i) On désigne ainsi les Bostoniens qui allèrent, en plein 
midi, sous les yeux du gouverneur anglais et de la garnison an- 
glaise , jeter à la mer le thé amené à leur port. Ce fut le début de 
la révolution américaine. 

(2) Un journal de Virginie rapportait qu'un abolilioniste , 
étant tombé entré les mains d'un comité de vigilance , fut dépouillé, 
étendu à plat ventre, et que, sur son dos nu , les exécuteurs pro- 
menèrent à plusieurs reprises un chat qui s'accrochait avec ses 
griffes dans la chair du patient. Un journal de JNew-York rap- 
portait ce fait sans d'autres commentaires que d'agréables plai- 
santeries. 



LEîTRi: XXXI. 339 

peu soigneux de cacher dans leurs discours 
l'horreur que leur inspirait l'esclavage. Il est 
même douteux que les prétendus complots^ à 
propos desquels on a sommairement exécuté noirs 
et blancs y aient eu une existence réelle et sé- 
rieuse. H n'en a été jusqu'à présent administré 
aucune preuve qui pût être admise par une cour 
de justice. A Baltimore j lors des dévastations du 
mois dernier , qui ont duré quatre jours, cette 
soi-disant justice a été injuste jusqu'à la stupi- 
dité. L'émeute , là , voulait punir , disait-elle , les 
fripons qui avaient indignement abusé de la cré- 
dulité du pauvre dans l'affaire de la banque de 
Maryland. Il est en effet de notoriété publique , à 
Baltimore, que la banqueroute d^ cet établisse- 
ment est frauduleuse; que, la veille dû jour où 
elle suspendit ses paiements , cette banque, afin 
d'attirer dans ses coffres les épargnes de l'ouvrier, 
offrait de gros intérêts pour les dépôts, grands 
ou petits^ qui lui seraient confiés; mais il était 
aussi de notoriété publique que les méfaits de 
cette banque étaient ^l'œuvre d'un certain Évan 
Poultney , qui était à lui seul la banque tout en- 
tière. Au lieu d'aller venger sur lui la ruine de 
l'ouvrier , la spoliation de la veuve et de l'orphe- 
lin, l'émeute alla demander raison, à qui? aux 
syndics de la faillite nommés par le tribunal. Ce 
ne fut que le troisième jour que l'émeute s'avisa 
de rendre visite à Poultney ; mais lui , sans se dé- 



340 SYMPTOMES DE RÉVOLtfTÏO]^. 

concerter, se prit à dire en soupirant qu'il était 
un pécheur , qu'il était bien coupable envers son 
prochain! Il se frappa la poitrine en signe de re- 
pentir, et, dans un jargon puritain, s'accusa lui- 
même plus haut que les démolisseurs. Ceux-ci 
ébahis, comme Orgon, de tant de sainteté^ firent 
comme lui des excuses à Tartufe, essuyèrent avec 
soin l'entrée de sa maison et ses escaliers de 
marbre blanc qu'ils avaient salis, et allèrent sac- 
cager la maison du maire, parce que la veille 
un faible détachement de milice, spontanément 
assemblé, avait fait feu sur eux dans un cas de 
légitime défense , non sans s'être tenu long-temps 
immobile sous une grêle de pierres. 

Ces désordres sont effrayants par leur carac- 
tère de généralité ; ils le sont parce qu'ils éclatent 
à toute occasion ; ils le sont d'autant plus que 
leur gravité est moins sentie. Il se rencontre 
peu de voix pour les flétrir, il s'en trouve 
beaucoup pour les excuser. Un des défauts de 
la démocratie consiste en ce qu'elle est oublieuse 
du passé et peu prévoyante de l'avenir. Aussi telle 
émeute qui , en France , serait un coup de mort 
vour les affaires, n'empêche ici personne d'aller 
à la Bourse, de spéculer, de remuer des dollars 
et d'en gagner à foison. En s'accostant le matin, 
on se demande et on se donne les nouvelles. 
Ici 1 on a pendu un noir, ailleurs on a fustigé 
des blancs ; à Philadelphie, dix maisons ont été 



LETTRE XXXI. 34 f 

démolies; à Buffalo, à Utica, des gens de cou- 
leur ont été rossés à coups de bâton. Puis l'on 
passe au prix du coton et du café , aux arrivages 
de farine, de planches et de tabac, et l'on s'ab- 
sorbe dans ses calculs pour tout le reste du jour. 
Je suis stupéfait de voir comment le mot de lé- 
galité tombe à plat lorsqu'un bon citoyen l'in- 
voque ; le règne de la loi semble fini , nous voici 
sous le règne de Xexpediency^ c'est-à-dire de 
la convenance passagère. Adieu les règles de la 
justice, les grands principes de 1776 et de 89. 
Vive l'intérêt du moment, interprété par je ne 
sais qui, pour le succès de je ne sais quelle petite 
intrigue de politique ou de négoce î 

Cinq hommes, cinq blancs, ont été pendus à 
Vicksburg sans forme de procès : c'étaient des 
joueurs, vous dit-on, c'était le fléau du pays. 
Les citoyens les plus respectables de Vicksburg 
ont coopéré à leur exécution. — Mais la loi qui 
garantit à tous vos concitoyens le jugement par 
jury; mais cette vieille équité saxonne dont vous 
vous vantez? — Aucun tribunal n'eût pu nous 
en délivrer; la morale et la religion prononçaient 
contre eux; c'est cet arrêt qu'à défaut d'autre 
nous avons exécuté; il y avait nécessité. Expe- 
diencyl — En Virginie, des voyageurs venus des 
États du Nord ont été, sous les plus légers 
prétextes, pour des commérages de diligence, 
pour des discours de cabaret, traînés devant dt 



342 SYMPTOMES DE RÉVOLUTION. 

soi-disant comités de vigilance , puis battus, 
goudronnés et emplumés (1). D'autres, dont 
tout ie crime était d'avoir par mégarde, dans 
la poche de leur manteau j des papiers qu'il 
a plu à quelque maître d'esclaves de qualifier 
^abolitionistes , ont été arrêtés par des énergu- 
mènes et pendus comme des émissaires de ré- 
bellion. Qu'avez- vous fait de l'article de la Con- 
stitution qui garantit aux citoyens d'un Etat 
protection dans les autres États ? — Si nous in- 
sistions sur ces faits de détail, nous compromet- 
trions l'union du Nord avec le Sud. Expediency ! 
— Vous, négociants de New- York, voici que les 
planteurs d'une paroisse de la Louisiane ont mis 
à prix la tête de l'un de vous (2) parce qu'il est, 
disent-ils, un abolitioniste ^ un amalgamateur. 
Votre susceptibilité nationale, si vive à l'égard 
de la France , ne se réveillera-t-elle pas à ce der- 
nier trait d'audace? — Notre commerce avec le 
Sud fait la moitié de la prospérité de New- York. 
Expediency! — Vous, gens de la Nouvelle-An- 
gleterre ; vous , citoyens de la ville qui a été le 
berceau de la liberté américaine; vous, fils des 
pèlerins qui s'exilèrent en Hollande d'abord, et 
ensuite sur les plages arides du Massachusetts , 

(i) Cette punition populaire, fort en vogue aujourd'hui, cou- 
«iste à arroser le patient de goudron et à le coutrir ensuite de 
plumes. 

(2) M. Arthur Tappan, 



LETTRE XXXI. 343 

plutôt que de faire plier leurs opinions sous le 
joug des Stuarts; vous, si orgueilleux de vos li- 
bertés, comment abdiquez-vous la plus précieuse 
de toutes, celle de la presse, aux mains d'un 
maître de poste (1) ? — Toujours la même ré- 
ponse : Expedlency ! — 11 semble qu'aux États- 
Unis il n'y ait plus, en politique^ de principes 
que sauf le bon plaisir des passions, et que les 
lois n'y aient de valeur qu'autant qu'elles ne con- 
trarient pas les intérêts. Quand un État se sent 
blessé par une loi de tarif, il la proclame nulle ^ 
arme sa milice^ achète de la poudre et jette le 
gant au Congrès. Quand un autre État, comme 
rOhio, est mécontent de la ligne qu'on lui a as- 
signée pour frontière, il déclare la guerre au 
Michigan, son voisin, pour reculer ses limites de 
vive force. Quand les fanatiques du Massachu- 
setts, dans leur sauvage intolérance, se sentent 
offusqués de la présence d'un couvent catholique^ 
dont les religieuses se vouent à élever de jeunes 
filles , sans distinction de religion , ils le saccagent, 
y mettent le feu, et le couvent brûle à la vue d'une 
ville de 70,000 âmes , sans qu'une goutte d'eau y 
soit jetée pour l'éteindre , sans qu'il se trouve un 
jury pour condamner les auteurs de ce lâche at- 
tentat. Quand un gouverneur de Géorgie ren- 
contre un magistrat intègre qui s'interpose entre 

(i) Voir la Note 69 à la fin du Volume. 



344 SYMPTOMES DE RÉVOLUTION. 

la cupidité des blancs et de pauvres Indiens que 
l'on est impatient de dépouiller, il le dénonce à la 
législature et réclame une loi qui fasse du juge 
consciencieux un criminel d'État (1). Et, je le ré- 
pète, ce qui est un symptôme plus funeste que ces 
actes eux-mêmes, si multipliés qu'ils soient, c'est 
qu'ils ne produisent pas de sensation. Ici, à New- 
York, le sac des églises et des écoles des noirs était 
unspectacle que l'on contemplait, où les négo- 
ciants de la ville allaient en passant chercher une 
minute de distraction; on criait kourrah quand un 
pan de muraille tombait avec fracas. A Baltimore , 
une foule nombreuse battait des mains sans s'in- 
quiéter de qui on démolissait la maison , et des 
dames émues agitaient leurs mouchoirs en l'air. 
Autre symptôme plus effrayant encore : le 
courage civil, cette vertu des Hampden, cette 
gloire de la race anglaise, qui brilla d'un éclat si 
pur aux États-Unis, tant que vécurent les hommes 
de qui l'Union tient son indépendance, paraît mo- 
mentanément s'éteindre; je dis momentanément, 
car il y a chez la nation américaine un fond 
d'énergie qui ne peut manquer de se ranimer 
un jour et de réagir. La presse qui, sauf un 
petit nombre d'exceptions honorables, ne pos- 
sède pas et ne mérite pas, aux États-Unis, la 
considération qui l'entoure en France, la presse 

(i) C'est ce qui a eu lieu il y a un an, de la part du gouver- 
neur actuel de la Géorgie, M. Lumpkin. 



LETTRE XXXI. 345 

qui, ici, est si outrageusement violente et brutale 
contre les membres du Congrès d'opinion adverse, 
est au contraire plus que réservée envers la masse. 
La presse américaine est libre en ce sens qu'elle 
ne paie ni cautionnement ni timbre; mais elle 
est dépendante d'une opinion publique absolue, 
capricieuse et peu éclairée dans son despotisme. 
Cette opinion publique démocratique veut que 
l'on flatte ses passions du moment, et n'entend pas 
qu'on lui fasse la morale. C'est un maître à qui 
l'on déplaît aisément , et qui témoigne vite son 
déplaisir. Le journaliste américain n'ignore pas 
qu'à la moindre hardiesse on le quittera. Depuis 
les derniers événements, ce n'est pas la seule 
crainte qui le préoccupe: il sait que s'il prenait 
envie à l'un de ses ennemis de le signaler comme 
abolitioniste , par exemple, il serait très aisé 
d'ameuter sur le port trente Irlandais et autant 
de polissons des rues , qui viendraient piller et 
démolir sa maison, goudronner, emplumer et 
exiler sa personne (1), sans que l'autorité s'inter- 
posât. Il est donc démesurément circonspect. En 
un mot, il y a maintenant aux États-Unis un com- 
mencement de terreur. Les hommes courageux 

(i) Un journaliste de Boston vient, il y a quelques jours, 
d'être ainsi chassé de la ville par une émeute, pour cause d'abo- 
litionisme. Il y a deux mois environ que , pour avoir déplu à 
une compagnie de milice, un journaliste de la Nouvelle-Orléans 
a été frappé du même ostracisme . 



346 SYMPTOMES DE RÉVOLUTION. 

et dévoués à la cause des lois n'ont pas de point 
d'appui dans la presse; et là où l'autorité serait 
disposée à leur en fournir un, il se trouve insuf- 
fisant, soit que l'autorité ait peur, soit qu'elle 
veuille ménager ses intérêts de parti , soit qu'elle 
n'ait à sa disposition aucun moyen efficace de 
répression matérielle. Il ne reste plus au petit 
nombre de bons citoyens que la situation de leur 
pays alarme vivement, d'autres ressources que de 
s'unir en associations patriotiques , et de se for- 
mer en compagnies de milices y de créer enfin une 
garde nationale sous la forme qu'autorisent les 
lois et les usages du pays. Ils sentent qu'il le faut, 
et cependant ils hésitent, parce qu'ils craignent 
d'organiser ainsi la guerre civile. Les Baltimo- 
riens paraissent pourtant déterminés à en essayer. 
On parle aussi d'une loi qui rendrait les com- 
munes responsables des dévastations qu'elles 
auraient laissé commettre dans leur sein. Cette 
loi, si elle ne prévenait pas complètement les 
désordres , car ici l'impôt est principalement 
supporté par les riches, aurait au moins l'avan- 
tage d'en réparer les effets matériels. 

La génération actuelle des États-Unis, nourrie 
dans les affaires, vivant dans une atmosphère 
d'intérêts, si elle est supérieure à la génération 
révolutionnaire en intelligence commerciale et 
en audace industrielle , lui est bien inférieure en 
courage civil et en amour du bien public. Chose 



LETTRE XXXI. 347 

déplorable à dire! Dernièrement, quand Balti- 
more eut été pendant quatre jours à la merci du 
génie de la destruction , quand la sécurité de la 
ville eut été vainement promenée du maire au 
shériff, du shériff au commandant de la milice, 
quand les prisons eurent été forcées, le maire et 
les miliciens pillés, quand le sentiment générai 
eut enfin réveillé celui de l'ordre , il ne se trouva 
personne, dans cette ville de cent mille âmes, qui 
pût ou qui osât se mettre à la tête du mouve- 
ment. Quand les citoyens les plus recomman- 
dables et les plus intéressés à la tranquillité pu- 
blique furent réunis en meetings à la Bourse, 
cette montagne en travail n'accoucha que de longs 
considérants avocassiers sur les avantages de 
l'ordre, et d'une kirielle bavarde de résolutions 
qui ne résolvaient rien. Il fallut, ô honte! qu'un 
vieux débris de l'Indépendance, un vieillard de 
84 ans , qui s'était retiré du Congrès pour aller 
terminer en paix sa longue carrière , sentît , à ce 
spectacle , son sang demi-glacé par l'âge bouillon- 
ner dans ses veines et monter à son front, et 
qu'il se levât pour rendre du cœur à cette foule 
d'hommes jeunes et vigoureux qui laissaient leur 
ville subir le despotime d'une bande d'ivrognes 
et de gamins. Il fallut que ce vieillard indigné, 
interrompant la lecture des résolutions intermi- 
nables, s'écriât énergiquement : « Danmyour ré- 
solutions] (au diable vos résolutions!) Donnez- 



3i8 SYMPTOMES DE RÉVOLUTION. 

moi une épée et trente hommes, et je vous ré- 
ponds du bon ordre! — Comment, général 
Smith, lui dit lun des irrésolus faiseurs de j^éso- 

lutions, vous tireriez sur vos concitoyens? 

Ceux qui viennent, au mépris des lois, chasser 
leur voisin de sa maison, la saccager, et réduire 
sa femme et ses enfants à la misère, ceux-là ne 
sont pas mes concitoyens, » répondit le général 
Smith. Ces paroles, que tous pensaient et que 
nul n'osait dire, furent accueillies par un tonnerre 
d'applaudissements. Le vieux sénateur fut nommé 
par acclamation commandant de la force pu- 
blique, et peu de jours après il fut élu maire. 
Depuis lors Baltimore est tranquille. Mais lors- 
qu'on réfléchit que l'ordre n'a pu se rétablir 
dans une grande et florissante cité que parce 
qu'il s'est rencontré là un vétéran que la mort 
avait par hasard épargné, et qui a trouvé en lui- 
même assez d'énergie pour venir ^ un pied dans 
la tombe, enseigner une dernière fois par son 
exemple à ses concitoyens, les traditions des beaux 
jours delà liberté américaine, n'est-on pas forcé 
de répéter avec M. Clay : « Nous sommes au mi- 
lieu d'une révolution ? » 

M. Clay n'a pas été faux prophète, car les évé- 
nements qui se sont succédé depuis qu'il pro- 
nonça ces paroles , annoncent qu'une crise est 
imminente. Le système américain ne joue plus 
régulièrement. Au Nord, l'extension illimitée du 



Lettré xxxï. 349 

droit de suffrage, sans la création d'aucune insti- 
tution politique régulatrice, a rompu tout équi- 
libre. Au Sud, la vieille base empruntée aux so- 
ciétés d'avant J.-C, sur laquelle on a voulu 
élever au xix^ siècle un ordre social nouveau , 
s'agite et menace de bouleverser l'œuvre à demi 
achevée desimprévoyantsbâtisseurs.Dansl'Ouest, 
une population sortie de terre sous l'empire de 
circonstances sans pareilles dans les fastes du 
monde, affecte déjà des prétentions de prépon- 
dérance, disons mieux, de domination sur le 
Nord et le Sud. Partout les relations établies par 
l'ancien pacte fédérai viennent se heurter contre 
des incompatibilités. La rupture de l'Union , dont 
l'idée seule eût fait frémir il y a dix ans, qui était 
rangée parmi les choses infâmes qu'il n'est pas 
permis de nommer, la rupture de l'Union a été 
appelée sans que la foudre soit tombée sur la 
tète du sacrilège. Maintenant c'est un lieu 
commun de conversation. Or la rupture de l'U- 
nion, si elle avait lieu, serait la plus complète 
des révolutions possibles. 

Quels doivent être les caractères de cette révo- 
lution que l'on sent venir? A quelles institutions 
donnera-t-elle le jour? Qu'est-ce qui doit périr 
dans cette liquidation? Qu'est-ce qui doit grandir 
dans ces orages? Qu'est-ce qui doit s'y tremper 
pour résister ensuite à l'action des siècles? Je ne 
me sens pas le don de prophétie, et je n'essaierai 



350 SYMPTOMES DE REVOLUTION. 

pas de pénétrer le mystère des destinées du Nou- 
veau-Monde. Il y a cependant en moi une convic- 
tion : c'est qu'un peuple qui possède Ténergie et 
l'intelligence dont sont doués les Américains; un 
peuple qui a, comme ils l'ont, le génie du travail, 
qui^ comme eux, combine la persévérance avec 
l'esprit de ressources, qui est essentiellement 
méthodique et rangé , et qui , à défaut de 
croyances bien vives, est du moins imbu jusqu'à 
la moelle des os d'habitudes religieuses^ un tel 
peuple ne peut être né d'hier pour disparaître de- 
main. La nation américaine, malgré ses défauts 
originels, malgré les lacunes nombreuses qu'une 
croissance précipitée et une éducation superfi- 
cielle ont laissées dans ses idées, ses coutumes et 
ses sentiments, est vraiment grande et forte. 
Pour de telles nations, les plus violentes tem- 
pêtes sont de salutaires épreuves qui les for- 
tifient, de solennels enseignements qui éclairent 
leur esprit^ élèvent leur âme et affermissent leur 
moralité. 



XXXII. 



LA BOURGEOISIE. 



Baltimore, 8 octobre i855. 

La société américaine se compose d'éléments 
autres que ceax de la société européenne en gé- 
néral, et française en particulier. En analysant 
celle-ci, on y trouve au premier rang une ombre 
d'aristocratie , comprenant les débris des grandes 
familles de l'ancien régime échappés à la tour- 
mente révolutionnaire, et la progéniture de la 
noblesse impériale, qui semble, elle aussi, sépa- 
rée de ses pères par des siècles. 

En dessous, s'étend une bourgeoisie nombreuse, 
en deux parties fort distinctes : l'une, la bourgeoi- 
sie active, embrasse le commerce, l'industrie, la 
classe bien rare encore des industriels agricoles 
ou propriétaires producteurs, les gens de loi et les 



352 LA BOURGEOISIE. 

professions libérales; Fautre, désignéequelquefois 
sous le nom de bourgeoisie oisive (1), est formée 
des détenteurs inactifs du sol , gens qui tirent de 
leurs terres , par l'intermédiaire de leurs fermiers 
ou colons partiaires, un revenu de 2,000 à 7 ou 
8,000 fr. , sur lequel ils vivent sans pouvoir l'ac- 
croître, et même sans y songer sérieusement; la 
classe peu considérable des rentiers s'y joint 
comme un appendice. 

Ces deux sections de la bourgeoisie diffèreiit 
essentiellement l'une de l'autre, en ce que la pre- 
mière travaille, tandis que consommer et jouir 
sont toute la vie de la seconde. L'une augmente 
son avoir, et peut par conséquent se tenir tou- 
jours au-dessus du flot, et maintenir son niveau, 
sinon le hausser; l'autre, comme l'a dit M. Laf- 
fitte, successivement transportée par le temps 
dans une société à la richesse de laquelle chaque 
jour ajoute quelque chose, se trouve chaque 
jour relativement plus pauvre , et doit décroître. 
Elles diffèrent par leur origine : l'une est pkis es- 
sentiellement tiers-état; l'autre a des prétentions 
nobiliaires ; elle est la progéniture ou au moins 
l'héritière et la continuatrice de la petite noblesse 
des campagnes. Sous la restauration , elles ont 
différé d'opinion politique : l'une siégeait princi- 

(i) Je me servirai quelquefois de ce mot, sans y attacher aucun 
sens flétrissant ; il ne m'a pas été possible d'en trouver un 
autre qui exprimât n)iei]x Ja conditioii dp celle classe. 



LETTRE xxxir. 353 

paiement au côté gauche, l'autre préférait le côlé 
droit. Aujourd'hui^ la première accepte sans ré- 
serve la dynastie nouvelle; la seconde, plus diffi- 
cile à contenter en fait de garanties d'ordre , et 
prompte à s'alarmer sur toute violation du droit 
ancien, conserve encore de secrets penchants 
pour l'antique légitimité. Sous le rapport reli- 
gieux, celle-ci est sceptique, et croirait volon- 
tiers que la philosophie voltairienne et les théo- 
ries de l'opposition de quinze ans sont le necplus 
ultra de l'entendement humain ; celle-là^ ébranlée 
dans sa foi, garde cependant le feu sacré du sen- 
timent religieux , repousse les conceptions dés- 
organisatrices du xviif siècle, et dédaigne les 
élucubrations des publicistes libéraux de la res- 
tauration. La première se pique de positivisme et 
n'a que des préoccupations matérielles; la se- 
conde s'inquiète davantage des grands principes 
conservateurs de la société ^ mais se refuse à re- 
connaître les intérêts nouveaux qui doivent en- 
trer en partage avec ceux du passé. 

Ces deux fractions de la bourgeoisie ne sont 
cependant pas séparées autant que je l'indique ici ; 
elles se mêlent et se croisent. Une grande portion 
de la bourgeoisie participe de l'une et de l'autre, 
et se porte alternativement de chaque côté, selon 
le temps et les circonstances. Toutefois, pour èîre 
souvent confondus dans la même personne, Its 
deux intérêts n'en sont pas moins distincts. 
II. 23 



354 LÀ ^OURGÊOÎStE. 

Là base de la pyramide est occupée par les 
pâysahs et par les ouvriers; elle se siibdivîse en 
deiix portidhs : l'une adriiisé à la propriété ; l'au- 
tre qui ri'y est point arrivée encore, quoiqu'elle 
f aspire impàtieintllent. D'tiii côté, la classe dés 
artisans et des petits cultivateurs; de l'autre, les 
prolétaires. 

Atijourd'hui , il est universellement reconnu 
ijué la bourgeoisie domine eh France. L'aristo- 
cratie est rëpoussée du pOutdir oti se tient écar- 
tée. Lés àftisaiis et les petite ciiltivâteUrs com- 
mehceiit à peiné àletët' la tête. Lés prolétaires né 
compterit point. 

Dans les États du Nord de l'Union américaine, 
la société est beaucoup moins complexe qu'en 
France. En faisant abstraction de la caste des 
gens dé cdùléùr, il n y existe que deux classes : la 
bdurgeoisië et la démocratie. Ces deux intérêts 
qui chez nous sont en lutte, Un seul a xine exis- 
tence publique, c'est celui du travail. 

La bourgeoisie s'y composé d'industriels, de 
commerçants, d'avocats, dé liiédecins. Les agri- 
culteurs ne sont pas dans ses rangs en nombre 
appréciable, non plus que les hommes voués 
exclusivement à la culture des sciences , des let- 
tres et des arts. 

Là démocratie comprend les Jarmers et les 
mechanicSf les cultivateurs et les artisans. En 
général, le cultivateur est le propriétaire de sa 



LETTRE XXXlî. 355 

terre. Â rOuest, c'est une régie qui ne soiilfre 
pas d'exception. La grande propriété territo- 
riale n'existe pas dans le Nord et le Nord- 
Onest, au moins comme classe (1). Il n'y a 
pas, à proprement parler, de prolétaires, quoi- 
qu'il y ait des journaliers, et que les villes et 
méine les champs aboildent de maiiteiivres dé- 
pourvus de capitaux. Ce sont véritablement des 
apprentis, des étrangers fort souvent, qui dé- 
butent chez l'artisan dans la ville, ou chez le cul- 
tivateur dans la caiiipagne, et qui deviennent à 
leur tour artisaiis et cultivateurs, et souvent^ de 
là, riches industriels, spéculateurs opulents. 

Entre ces deux classes , bourgeoisie et démo- 
cratie , il n'y a d'ailleurs aucune ligne de démar- 
cation , car les efforts de quelques coteries pour 
établir des classifications de salons et installer 
des supériorités de fashion , méritent à peine 
d'être signalés^ et n'ont qu'une valeur négative 
comme protestations timides et souvent gauches 
contre les abus de l'égalité. La bourgeoisie et la 
démocratie ont les inémes habitudes domestiques 

(i) Il reste quelques familles de grands propriétaires vivant 
sur leurs domaines. Dans FÉtat de New-Yorlc, par exemple, on 
trouve uu cerlain nombre de personnes possédant de grandes 
étendues de terrain. Il y a aussi des gens qui acîièteut à bas prix 
des terres incultes pour les revendre plus tard ; mais ce sont des 
spéculations sur les terres identiquement semblables à des spé- 
culations sur le sucre et le café, et qui ne peuvent être considé- 
rées comme constituant une classe de grands propriétaires. 



35() LA BOURGEOISIE. 

et le même genre de vie, votent ensemble et sur 
le même pied, et ne diffèrent un peu sérieuse- 
ment que par le culte qu'elles suivent ou par le 
banc qu'elles occupent à l'église. On peut avoir 
une idée assez exacte des rapports habituels de 
ces deux classes en Amérique, par les relations 
qui existent aujourd'hui en France entre la riche 
bourgeoisie et les débris de l'aristocratie. 

L'influence politique est aujourd'hui tout en- 
tière aux mains de la démocratie américaine, tout 
comme chez nous elle appartient maintenant à 
la bourgeoisie. La bourgeoisie américaine n'a de 
chances d'arriver au pouvoir que temporaire- 
ment, par suite de divisions accidentelles au sein 
de la démocratie, en ralliant à elle une portion 
considérable des artisans et des cultivateiu's, ainsi 
qu'il arriva au commencement de 1834, après 
les attaques du général Jackson contre la Ban- 
que; tout comme l'aristocratie en France ne peut 
relever, non pas sa bannière (elle n'en a pas en 
propre), mais celle de la légitimité, cpi'autant 
que l'impéritie du gouvernement susciterait de 
nouveaux orages, et inspirerait des alarmes sur 
la sécurité publique aux classes bourgeoises qui 
le soutiennent de toutes leurs forces. 

Dans les États du Sud, la présence de l'escla- 
vage produit une société différente de celles du 
Nord; la moitié de la population y est composée 
de prolétaires dans toute l'acception i\u mot; 



LETTRE XXXll. 357 

c est-à-dire d'esclaves. L'esclavage appelle néces- 
sairement la grande propriété , qui est l'aristo- 
cratie de fait. La grande propriété s'est mainte- 
nue dans le Sud, même avec l'habitude de l'égal 
partage, quoiqu'elle ait été singulièrement amoin- 
drie. 

Dans le Sud, entre ces deux extrêmes, est une 
classe moyenne formée, comme notre bourgeoi- 
sie , de deux éléments , les travailleurs et les oi- 
sifs, l'intérêt nouveau et l'intérêt ancien. Le com- 
merce , l'industrie et les professions libérales d'un 
côtéj de l'autre, les propriétaires fonciers, dans 
le genre de nos propriétaires campagnards du 
Midi et de l'Ouest, vivant sur leurs terres du re- 
venu qu'y produit la sueur de leurs esclaves, 
n'ayant point le goût du travail, et n'y ayant 
point été préparés par l'éducation , ne partici- 
pant à l'exploitation routinière de leurs domaines 
que fort indirectement; gens incapables de se 
retourner si l'esclavage était aboli, tout comme 
nos propriétaires seraient hors d'état de se faire 
une existence si leurs propriétés leur étaient 
ravies. 

On conçoit que la loi de l'égal partage a dû 
nuiltiplier cette classe de propriétaires sans in- 
dustrie; elle est nombreuse dans les anciens États 
du Sud, Virginie, Carolines, Géorgie, et aussi 
en Louisiane; les temps d'arrêt qu'ont d'abord 
éprouves ces Etats, tandis que le Nord marchait 



358 LA EOUIIGEQISIE. 

en avant sans gêne, et l'extension que prenait 
cette classe , sont deux faits corrélatifs qui 
s'expliquent l'un l'autre. Mais on ne la retrouve 
pas dans les nouveaux États du Sud. La généra- 
tion nouvelle du Sud, dévorée, comme celle du 
Nord, delà passion d'acquérir, est devenue indus- 
trieuse comme les Yankees. La culture du coton 
lui offre une belle carrière; dans l'Alabama et le 
Mississipi, la terre à coton est, comme partout 
dans l'Ouest , à fort bas prix. La traite intérieure 
fournit en abondance des esclaves que, grâce au 
crédit, on paie sans peine, lorsque l'on n'a 
point de patrimoine , pourvu que l'on ait des 
amis. Les fils de famille des anciens Etats du Sud, 
au lieu de rester à végéter sur un lambeau de la 
propriété paternelle, avec une poignée d'esclaves, 
liquident leur avoir, l'augmentent par des em- 
prunts qu'ils sont assurés d'acquitter prompte- 
ment, et vont établir dans le Sud-Ouest des plan- 
tations de coton, sortes de manufactures agricoles, 
les unes grandes, les autres moyennes, où ils ont 
eux-mêmes plus ou moinsi'activité, les soucis et 
les espérances d'un entrepreneur d'industrie. 

Ainsi , la classe des bourgeois qui ne travaillent 
pas ou travaillent peu , disparaît des États-Unis. 
Dans les États de l'Ouest, qui sont vraiment le 
Nouveau-Monde , elle n'existe plus , ni au Sud , 
ni au Nord; on n'y trouve personne qui ne 
^oit voué à l'industrie agricole, commerciale ou 



LETTRE XXXII. 359 

manufacturière , aux professions libérales ou af[ix 
fonctions cléricales. 

Les Etats-Unis diffèrent donc de nous en ce 
qu'ils n'ont ni aristocratie, ni bourgeoisie oisjve , 
ni prolétaires, au moins dans le No^d. Il ne ipe 
semble pourtant pas démontré que, poi^r ces trois 
classes, le fait de leur absence ait une seule et 
même signification. Je ne vois aucune difficulté 
à admettre que le prolétariat et la bourgeoisie 
oisive s'éteignent définitivement dans la société 
américaine; tandis que, pour l'aristocratie (1), 
il me paraîtrait plus exact de dire que l'Amérique 
n'en a pas encore. 

La civilisation , en passant d'un continent à 
l'autre, s'est donc débarrassée du prolétariat et 
de la bourgeoisie oisive. Cette double disparition 
n'est pas un phénomène double; c'est un fait 
simple, ou du moins ce sont les deux aspects 
d'un fait unique, le progrès industriel du genre 
humain. Il me semble inévitable qu'à cet égard 
l'ancien monde suive l'exemple de l'Amérique; il 
tend au même but par des moyens qui lui sont 
propres; ce que l'on appelle la force des choses, 
c'est-à-dire la marche providentielle de l'huma- 
nité, l'y pousse invinciblement. 

(i) Par aristocratie, j'entends ici un corps constitué, composé 
des diverses supériorités sociales reconnues et constatées suivant 
un certain nombre démodes divers, l'un desquels pourrait être 
la naissance. (Voir la Jettre suivante , xxxiii. ) 



360 LA BOURGEOISIE. 

II y a une loi supérieure à toutes les conven- 
tions des sociétés, à tous les codes et à toutes les 
jurisprudences : c'est que, lorsqu'une classe a 
cessé de contribuer pour une part à l'œuvre so- 
ciale 5 sa déchéance est imminente ; il ne lui est 
pas possible de conserver ses avantages à moins 
que la civilisation tout entière ne s'arrête et ne 
fasse un de ces repos dont le plus grand exemple 
est celui de Rome, depuis Auguste jusqu'à Con- 
stantin ; mais dès que la colonne se remet en mar- 
che, ceux qui ne veulent pas être soldats et qui 
sont incapables d'être officiers , ceux qui ne sont 
en mesure d'occuper aucun emploi ni dans les 
rangs, ni à l'état-major, ni à l'ambulance, nia la 
cantine, sont abandonnés comme traînards et 
rayés des rôles. 

Cette loi est rigoureuse et impitoyable; nulle 
puissance humaine ne saurait soustraire à leur 
sort ceux qu'elle a condamnés; eux seuls peuvent 
éviter d'être effacés des cadres en y prenant une 
place active. 

C'est ce qui explique pourquoi , chez nous , 
l'aristocratie nobiliaire a été anéantie. Entre elle 
et la royauté, il se livra, comme entre la royauté 
et l'aristocratie anglaise, une longue suite de ba- 
tailles; mais le succès fut différent comme le 
génie des deux peuples. En France, l'unité mo- 
narchique triompha : Louis XI terrassa l'aristo- 
cratie; Richeheu la musela; Louis XIV lui mit le 



LETTRE XXXII 36i 

collier de la domesticité. Ainsi réduite , en tant 
que puissance politique, il ne lui resta plus 
d'autre domaine que celui du goût et des arts, et 
elle l'exploita au profit de l'irréligion et de la 
corruption des mœurs. Lors donc qu'en 1789 
elle fut pesée, elle fut trouvée trop légère; l'ar- 
rêt des destins fut prononcé, et la révolution 
l'exécuta avec une brutalité de cannibale. Cette 
aristocratie infortunée ne se souvint de sa nature 
(|u'au moment de mourir ; elle aborda l'échafaud 
noblement. 

Par la même rai.son , la bourgeoisie oisive tend 
à disparaître chez nous, car elle n'accomplit au- 
cune mission qui ne puisse être remplie sans elle. 
Elle n'enrichit pas la société par son travail , 
quoiqu'elle prétende à être comptée au nombre 
des producteurs, sous prétexte qu'elle possède 
le sol et qu'elle exerce une manière de surinten- 
dance dans les travaux agricoles. Le fait est 
qu'elle ignore l'agriculture ; elle connaît par tra- 
dition un roulement routinier, mais le paysan le 
sait tout aussi bien qu'elle et n'a pas besoin qu'elle 
vienne le lui rappeler. Le propriétaire, il est 
vrai, dans beaucoup de cas, est payé en nature 
par le paysan , et vend lui-même alors son grain ; 
mais le paysan trouverait sans peine le temps 
de vaquer à ce négoce , et s'en acquitterait tout 
aussi bien que le bourgeois. 

La bourgeoisie oisive ne représente pas non 



362 LA BOURGEOISIE. 

plus les lumières; à cet égaixl, elle ne possède 
rien de plus, rien de moins qu'une petite in- 
struction littéraire dont je ne conteste pas les 
agi^éments, mais qui est peu en rapport avec les 
besoins et les tendances du siècle. 

Là où, comme en Angleterre, une noblesse 
subsiste et maintient sa prérogative, c'est qu'elle 
remplit une double fonction. Premièrement, elle 
se voue à l'art le plus difficile de tous , celui de 
gouverner les hommes; elle y excelle^ soit parce 
qu'elle le cultive par tradition , soit parce qu'elle 
se recrute soigneusement des hommes qui ont 
constaté leur supériorité dans la connaissance des 
divers intérêts sociaux. C'est une raison d'exis- 
tence qu'il n'est pas possible défaire valoir e^i fa- 
veur de notre boiu-geoisie oisive ; celle-ci est notoi- 
rement étrangère à la science du gouvernement. 

L'autre fonction d'une noblesse, non moins 
essentielle que la première dans nos sièc|es poli- 
cés , consiste à servir de modèle dans l'art de la 
vie réelle, à enseigner l'art de consommer, sans 
lequel celui de produire ne procure que des sa- 
tisfactions imparfaites et illusoires, et à encou- 
rager les beaux-arts. Sous ce rapport encore, il n'y 
a rien à alléguer en faveur de notre bourgeoisie 
oisive. Elle ne brille ni par la grâce , ni par l'élé- 
gance , ni par le tact. L'importance qu'elle a ac- 
quise depuis la destruction de l'aristocratie, a été 
funeste à la vieille politesse française, à l'exquise 



LETTRE XXXTI. 363 

urbanité dont se piquaient nos pères. Depuis 
cinquante ans , tandis que If s Anglais se déve- 
loppaient à cet égard , beaucoup plus que leur 
humeur roide et inélastiq\ie ne semblait le per- 
mettre, nous avons, nous, beaucoup oublié et 
beaucoup désappris sous l'influence de la bour- 
geoisie oisive ou même active. 

Quant à l'art de consommer et de bien vivre, 
quant à ce culte de la personne dont les Anglais 
appellent comfortl^ seule fraction qu'il leur soit 
donné d'en sentir, notre bourgeoisie a des leçons 
à reçevojr; elle n'en a plps à donner. Ce n'est 
pas faute de dispositions natives. Nul peuple n'a 
reçu de la nature des sens plus subtils que les 
nôtres. Certes, notre fiÎDre est plus sensible, notre 
ouïe et notre palais sont bien autrement délicats 
que ceiix des Anglais. Notre aptitude à la con- 
sommation et au culte personnel est prouvée 
par ce fait , que nous sommes en possession de 
la plupart des métiers qui en relèvent; le Fran- 
çais a, d'un bout du monde à l'autre , le monoDole 
des emplois de cuisinier et de maître-d'hôtel, de 
coiffeur et de maltrededanse, de vaîet-de-charnbre 
et de tailleur. Mais pour consommer, pour bien 
vivre, pour entourer son existence du comfort à 
l'anglaise et de cet autre comfort plus raffiné que, 
nous Français, nous pouvons concevoir, il faut 
être riche. Or, notre bourgeoisie est pauvre, et, 
politiquement, c'est un de ses plus grands défauts ; 



364 LA BOIJIIGEOISIE 

elle s'appauvrit de jour en jour soit par l'effet de la 
loi d'égal partage, soit en raison de son oisiveté qui 
la condamne à un revenu stationnaire tandis 
que la richesse publique et le luxe croissent ra- 
pidement de toutes parts. 

Ainsi obligée à vivre d'économie , il est clair 
qu'elle ne peut encourager les beaux- arts ^ car 
c'est un 'patronage dont l'exercice coûte cher. Il 
exige d'ailleurs une délicatesse de goût qui devient 
fort rare en France, je le répète, depuis la dé- 
chéance de l'aristocratie. 

Lorsqu'on analyse la population de l'empire 
ottoman , on est tout surpris d'arriver à ce ré- 
sultat, que, dans la Turquie d'Europe, il n'y a 
que 500,000 Turcs (l) superposés à sept millions 
d'hommes , et l'on se demande comment la Su- 
blime-Porte est encore debout et s'il n'est pas 
temps de refouler les Osmanlis en Asie pour ren- 
dre l'indépendance aux peuples qu'ils oppriment. 
Je suis tout disposé à croire que l'empire ottoman 
est arrivé au terme de son existence européenne; 

(i) La Turquie d'Europe actuelle compte 7,600,000 habitants 
environ, dont 5oo,ooo seulement sont Turcs. Ceux-ci résident 
principalement à Constantinoplc. H y a 0,000,000 de Grecs. 

Le reste de la population se compose de Slaves : sauf les Alba- 
nais , il y a fort peu de Grecs en Bessarabie , Servie, Moldavie, 
Valacliie et Bulgarie. 

Avant la séparation de la Servie, de la Valacliie, de la Mol- 
davie et de la Grèce, la population de Tempire ottoman d'Europe 
était de 10,000,000. 



LETTRE XXXII, 365 

et cependant je suis convaincu que si les cinq cent 
mille Turcs partaient, sans être remplacés par 
aucun élément extérieur aux populations indi- 
gènes, les déchirements de l'anarchie succéde- 
raient au repos maladif au sein duquel languis- 
sent ces beaux pays; toutes ces nations d'origine 
et de croyances diverses se heurteraient et s'entre- 
dévo reraient. C'est que les Turcs, s'ils ne repré- 
sentent par l'ordre dans l'Albanie et la Romélie, 
représentent au moins l'absence du désordre. On 
peut soutenir que la bourgeoisie oisive remplit la 
même mission négative sur le territoire français, 
et que, si elle disparaissait, la France elle-même 
périrait bientôt dans d'horribles convulsions. 

Mais cette comparaison , dont la bourgeoisie 
oisive ne peut être flattée, et dont je ne pense 
pas qu'elle réclame le bénéfice, est absolument 
inexacte. La population française est infiniment 
plus homogène que celle des provinces turques. 
Elle est aussi plus avancée. La plupart de nos 
prolétaires des villes et des champs sont prêts 
pour une autre existence, et ils y aspirent ar- 
demment; c'est la société qui n'est pas prête, 
elle, pour la leur donner. Il ne leur manque 
autre chose que le bienfait de l'éducation, et un 
plus facile accès à la propriété, c'est-à-dire, des 
conditions meilleures et des occasions plus mul- 
tipliées de travail, pour être en état d'exercer, 
aussi bien qu'une grande partie de la bour- 



366 LA BOURGEOISIE. 

geoisie, la plénitude des droits de citoyen (1). 

D'ailleurs il suffit en France de regarder autour 
de soi pour reconnaître que si la bourgigoisie oi- 
sive représente en totalité ou en partie l'élénletlt 
d'ordre, ce n'est qu'à l'aide et par l'intermé- 
diaire de quatic cent mille baïonnettes, non com- 
pris les baïonnettes bourgeoises, tandis quedall^ 
l'empire ottoman, il suffit d'une poignée de sol« 
dats pour tenir en respect les rayas et là multi- 
tude des croyants ; ce qui démontre clairemèilt 
que cette bourgeoisie ne conserve plus sa pré- 
dominance qu'en opposant aux masses la force 
des masses elles-mêmes : position critique à faire 
frémir, et qu'il est impossible de faire diirer , car 
toutes les baïonnettes commeticent à être itltel- 
ligentes. 

La bourgeoisie oisive n'a donc plus qu'uîi 
parti à prendre, c'est de passer dans les rangs de 
la bourgeoisie qui travaille; c'est de se préparer 
à fournir au peuple des chefs pour ses travaux. 
Lorsqu'elle le voudra , nos campagnes ^ qtli fcom- 
posent spécialement son domaine , changeront de 
face comme par enchantement , et nos paysans , 
qui, l'on ne saurait trop le répéter, forinent réelle- 
ment en France la classe la plus nombreuse et là 

(i) Beaucoup de paysaus sont devenus propriétaires pendant 
la révolution, et ont montré alors qu'ils n'avaient plus besoin 
des leçons de la bourgeoisie pour rendre le sol productif, pour 
gérer une propriété et élever une famille. 



LETTRE XXXII. 3g7 

plus pauvre, seront éJevés à une condition meil- 
leure, dont ils sont dignes. Elle est responsable, 
de niouié avec le gouvernement, à qui ap- 
partient r.nùiative de tous les grands projets 
d amélioration, de l'avancement de vingt-cinq 
millions de prolétaires agricoles. 

Dans cette métamorphose elle a tout à gagner 
Par là, elle maintiendra son rang social et s'y 
raJermira, car elle reconquerra ainsi la con- 
fiance des masses, et justifiera sa supériorité par 
un fécond patronage. Elle échangera une exis- 
tence gênée contre une belle aisance, ou même 
contre la richesse, et les dégoûts de la fainéantise 
contre la satisfaction qu'inspire la conscience 
du bien que l'on a fait, et d'un grand devoir 
qu on a loyalement rempli. 

Déjà, cette honorable désertion du drapeau de 
1 oisiveté à celui du travail s'opère tous les jours. 
Fehcitons-nous-en : feisons des vœux pour qu'elle 
s accélère, car il n'y a pas de temps à perdre. In- 
sistons surtout près du gouvernement pour qu'il 
a lacihte par toutes les mesures propres à déve- 
lopper le travail, par tous les moyens qui peu- 
vent hâter les progrès de l'agriculture, et inspirer 
a la jeune bourgeoisie le désir de se consacrer 
à cet art, le premier de tous. 



I 



XXXIII. 



L ARfSTOCRATIE. 



Philadelphie, i3 octobre i835. 

Il n'y a de grande société durable qu'autant que 
l'autorité y est constituée. On conçoit cepen- 
dant un cas où l'autorité peut être momentané- 
ment tenue à l'ombre ; lorsque de puissantes 
nations sont à la recherche des formes politiques 
et sociales qui leur conviennent, lorsqu'elles ont à 
passer d'essai en essai, à tâtonner et à se retour- 
ner successivement en sens divers, lorsque d'ail- 
leurs leur isolement du reste du monde garantit 
leur indépendance et les dispense de s'organiser 
en vue d'une invasion, il est permis, il est néces- 
saire qu'elles se réservent la plus grande aisance 
de mouvement, et qu'elles réduisent le nombre 
de leurs attaches tout juste à ce qu'il faut pour 
que le système reste d'une seule pièce. 



370 l'aristocratie. 

Mais , encore un coup, une société sans ordre 
fixe et sans liens politiques est une anomalie , un 
phénomène transitoire. Les liens sociaux de l'o- 
pinion et de la religion , les seuls qui subsistent 
ici, ne peuvent suppléer à l'absence des liens poli- 
tiques , qu'en se resserrant jusqu'à la tyrannie. 
D'ailleurs, une fois qu'il y a des grandes villes , 
comme New-York, Philadelphie, Baltimore, et 
une nombreuse population mobile que l'opinion 
et la religion ne peuvent surveiller de près , les 
mœurs et les croyances ont absolument besoin 
du ferme appui des lois. 

La gravité et la fréquence des désordres qui 
éclatent maintenant dans l'Union américaine, 
ptouvetit que les temps sotït proches où l'auto- 
rité detrâ s'y organiser. Il y a des intérêts alar- 
més dafls le Sud, par exemple^ qùîj en î'absencef 
d'une protection légale , se protègent éux-méwies 
brulaleiïïenf, à tort et à traîveps, et c^ui doivent 
sentir \st nécessité d'un pouvoir sur leqUe) ils 
puissent se reposer du soin de les défendre. Au 
Kord, ûj û dants lesfviMes, parmi k bourgeoisie^ 
une population âmoltie até plotôt policée par 
la richesse, qui n'a pîiïs de go^t pénr cette 
portion dit self-goveTfnnent cfuî eoïïsiste dans 
la répression de la violence paf la fofce, et, 
parmi la dénioeratie , un élément inquiet et 
indocile, que la force seule peut contenir. Ces 
deux classes particulières au Nord , qui grossis- 



tETTUE xxxnr. 371 

sent toits les jours, ne pourront bientôt plus 
yivfe lune près de l'autre que moyennant l'in- 
terpositibn d'un pouvoir. 

L'autorité a deux bases sut- lesquelles^ pôlil^ 
être stable, elle doit s'appuyer comme l'homme 
sur ses deux pieds : l'unité ou centralisation , et k 
classement hiérarchique. Les bases correâport^ 
dantes de la liberté sont l'indépendance de la 
localité, de la famille et de l'individu, et l'égalité. 
L'unité ou centralisation commence à apparaître 
au sein de plusieurs des États de l'Union Amé- 
ricaine (1). 

Il n'est pas exact de dire que les Américaine 
aient absolument nié le principe d'autorité , car 
ils ont posé, dès l'origine, Un principe de soitvè^ 
raineté, cehii de la souveraineté du peuple. Il est 
vrai qu'ils l'entendaient d'abord négativement^ 
c'est-à-dire comme un renversement pur et 
simple de l'autorité à Teiirôpéenne, du pouvoir 
militaire fondé sur la conquête ; mais une fôi^ 
que la doctrine de l'égalité eut assuré la prédo- 
minance à la démocratie sur la bourgeoisie, là 
démocratie se mit peu à peu à exercer cette sou- 
veraineté au profit de son intérêt bien ou mal 
entendu , de ses passions bonnes ou mauvaise^ : 
il y eut pouvoir dans toute l'acception du mot. 
Il y a même eu dictature. Celle-ci n'a point été 

(i) Voir Lettre xsx. 



ti72 l'aristocratie. 

permanente à beaucoup près; elle ne s'est mon- 
trée que par saccades et par intervalles. La plu- 
part du temps elle sommeillait et laissait le champ 
libre à l'individualisme. Elle ne se réveillait que 
pour frapper un grand coup et se rendormir en- 
suite ; mais quelle qu'ait été l'irrégularité de son 
action , un fait essentiel a été accompli : il y a eu 
pouvoir, pouvoir légal, pouvoir hardi; il y en a 
eu de plus en plus. 

Les Etats de la Nouvelle-Angleterre, qui sont 
le morcellement et l'individualisme incarnés, sont 
ceux qui ont fait le moins de pas dans cette voie. 
Les anciens Etats du Sud, quoiqu'ils aient plus 
de centralisation dans le sang, se sont aussi mon- 
trés assez timides. Les États qui se sont le plus 
avancés sont ceux du Centre, et particulièrement 
celui de New-York; l'Ouest, et particulièrement 
le Nord-Ouest , semble disposé à les imiter. 

Ce pouvoir unitaire agissant par bouffées, 
véritable centralisation à éclipses, a eu deux 
modes d'action , l'un négatif, l'autre positif. Né- 
gativement, il a imposé des limites, quelquefois 
étroites^ à l'indépendance des individualités per- 
sonnelles et des individualités collectives. Il a 
réduit , par exemple , les privilèges des compa- 
gnies anonymes en général, et en particulier 
celles des compagnies de chemins de fer et de ceux 
des banques, ou même il s'est arrogé l'omnipo- 
tence à leur égard : en ce moment , dans les Ét^ts 



tETTlîE XXXHI. 37J 

du Nord, le parti démocratique pousse un toile 
contre toutes les compagnies. II a fait des rè<.Je- 
rnents commerciaux restrictifs, tels que les lois 

dinspectiondesdenréesd'exportalion(l) Active- 
ment, il est intervenu dans les transactions de 
particuher à particuUer, pour les déclarer nulles 
ou pour les suspendre : c'est ainsi que dans l'Ouest 
Il a ete fait diverses lois rétroactives accordant 
des délais aux débiteurs; ou il a cassé en masse 
des tnbunaux qui se refusaient à plier, comme 
dans le Kentucky; ou il a institué des monopoles 
quil vendait au profit de l'État, tel que le che- 
nnndeferd'AmboyàCamden (de New-York à 
Philadelphie). Depuis un petit nombre d'années, 
lia commencé à adopter d'autres mesures essen- 
tiellement organiques et de la plus haute portée: 
•1 a entamé la centralisation des écoles , des 
grandes voies de communication et des banques, 
cest-a-dire des trois institutions les plus capi- 

(0 Lesmes„res res.Hcti.es adoptées contre ]os comn.^uie, 
son d,cleos par la défiance. On craint, non sans raison da" 
quelques cas, que les compagnies ne deviennent trop puissant 

neso.entdangereusespour les libertés publiques, DanslaKou 

velle-Angleterre, les législateurs du Massachusetts, par e.e.ple 

..en prévu le cas, et leur principe de morcellement les av U 

conduis a hmUer, bien avant ceux des autres États, les préro- 

g^es des compagnies. Dans cet État, tous les actionnaires 

dune compag„,e sont iudividuellement responsables de tous 

es engagements de la compagnie , c'est-à-dire qu'il n> existe pas 

de ompagn.es anonymes , quoiqu'il , ait des compagnies qu ii- 

fiees d .ncorporatcd, ce qui est le tenue correspondant. 



374 l'aiustûçkati^. 

tal^s dans une société vouée à l'^ndustne. 4ip$i 
se développent aux Etats-Unis les germes 
d'iine centralisatior^ effective qui n'ep^ibrasse- 
rai| ni plus x\\ ;^oips que k^ intérêts douiiïiant§ 
du pays. A cet égard, \e Nqrd et 1^ Sud , l'Est et 
r Quest , paraissent devoir être bientôt \inanimes , 
^ J exception de la Nouvelle- Angleterre , qi^e ses 
idé^s d^ niQrçellejçnçnt r^tienn^nt ^n ^^Tiê^Ç dan^ 
cp i^ouvempnt nouveau (1). 

S'il y a uri éçueil à redp.uter. poiir une époque 
procl^aine, dans les Etats dii Norçl, ce n'pst pas 
que le poviyoir y manquç, c'est qu'il y en ait t^op. 
Autant la dén^ocratie de ce^ É^ts est pi^ibrageuse 
à l'égard dt^ pouvoir n^iliçaire, autant plie paraît 
devenir facile à l'égard (le la çeutralisatio^ légis- 
lative. EU^ sç refuse à e^ appeler à la fovpe ar- 
mée, même ppur la répression d^s plus ijf^tales 
violences ; ^^ais 01e abuserait ypl^ntie^-^ de TpHt- 
nipotence des déléguéç ^w peuple y çlle pe serait 
pas éloignée, pour peu que les circonstances l'y 
provcquassent^ delà pousser jusqu'à la tyrannie. 
Le goiivprnement représentatif per4 son carac- 
tère de transaction entre les divers intérêts so- 
ciaux, et dégénère en instrument de despotisme 
dans les mains de la majorité numéfiqu^. En 
Amérique, il ^ comniençé par être ynie charte 
octroyée par la bourgeoisie à la démocratie. Main- 
Ci) Vdîi' 1^ Nëtë i4 à la iitt d«^ Vo^tfttie* 



tenant îes rôles sont renversés ; l^ bourgeoisie 
aurait besoin qu'on lui oetroyât ppa charte à 
son tour, et elh ne paraît pas devoir J'obtepir, 

En place das tortures physiques de J'inquigi* 
tion , ce despotisme , s'i} parvenait k s'affermir* 
aurait de cruelles tprtures morales , un Ut de Pr o« 
custe pour les intelligences et pour les fortunes, 
un niveau de plomb pour le génie, Sous prétexte 
d'égalité, il instituerait l'unifomiité l^ plus déi-» 
espérante. Comme il serait supiîessivement exercé 
par tous ceux sur qui se promène la faveur po-^ 
pulaire, il serait éminemment mobile et eapri"? 
cieux, remettrait tout en question à tout in- 
stant (1), et dès lors finirait par paralyser T^s- 
prit d'entreprise qui a fait la prospérité du p^ys. 

Dans les États du Sud , la démocratie blanche 
a un piédestal , l'esclavage. Pour se sentir haut , 
elle n'a pas besoin de rabaisser continuelle- 
ment la bourgeoisie; elle exerce son autorité 
par en bas, et songe moins à attaquer ce qni 
est au-dessus d'elle. Au Sud, la société se divise 
en maîtres et en esclaves ; la distinction de bour- 
geoisie et de démocratie y est secondaire, aujour- 
d'hui surtout que la condition inquiétante des 
noirs oblige tous les blancs à rester unis* D'ail- 
leurs, dans \e Sud, Fesclavage contraindra bien- 
tôt les gouvernements locaux à instituer une po-* 

(i) Voit î« NeU 60 M U fitt dtt Veliata«j 



376 L'ARlSTOCRATtE. 

lice et une force armée qui, tout en contenant 
les esclaves, préviendraient le retour des excès 
dont cette portion des États-Unis a été souillée 
en 1835, et empêcheraient que l'on n'y imitât les 
attentats contre la propriété et l'ordre public, 
dont, depuis quelque temps, le Nord est fré- 
quemment le théâtre. 

I.a centralisation est la moitié de l'autorité; 
l'autre moitié, le classement hiérarchique, n'est 
pas prompte à se dégager aux États-Unis, surtout 
dans les États du Nord^ où cependant il est né- 
cessaire qu'une institution quelconque vienne 
donner de la stabilité au pouvoir. 

Il y a deux aristocraties , l'aristocratie de nais- 
sance et l'aristocratie de capacité. Je ne parle pas 
de l'aristocratie d'argent : celle-ci n'a de chance 
de s'affermir et ne possède d'influence que lors- 
qu'elle est confondue avec l'une des deux autres. 

Toutes les grandes sociétés qui ont existé jus- 
qu'à ce jour ont constitué plus ou moins solide- 
ment l'une ou l'autre de ces aristocraties , disons- 
le même, toutes les deux. Le classement par ordre 
de capacité existait même chez les Égyptiens et 
les Indous dans l'intérieur de l'enceinte à pic de 
la caste. La société chrétienne est la première qui 
ait nettement institué le classement par ordre de 
capacité, non seulement au sein de chaque na- 
tion, mais dans la catholicité tout entière; le 
clergé de l'Église romaine était organisé sur ce 



LETïiiE XXXII r. 377 

principe. Il devait en être ainsi : cette société 
croyait à l'unité de Dieu et de la race humaine; 
pour elle, il n'y avait qu'un Dieu , père de tous 
les hommes , et devant qui les distinctions de la 
naissance ne comptaient point. 

Parallèlement à la hiérarchie de capacité, tous 
les peuples qui ont eu de grandes destinées poli- 
tiques, et qui ont fondé de durables empires, 
ont eu une aristocratie de naissance, un patriciat 
civil et militaire. 

Chez quelques peuples de l'antiquité en petit 
nombre , le patriciat était composé de tous les 
citoyens libres , qui étaient en minorité relati- 
vement aux esclaves. Telles ont été les répu- 
])iiques de la Grèce, dont la fortune politique a 
dailleurs été assez mince. Tels ont été les Ara- 
bes, chez lesquels il y avait, en dessous des 
croyants , des rayas , chrétiens et juifs. Les na- 
tions qui ont pesé le plus dans la balance de la 
civilisation européenne, étaient différemment 
constituées; au-dessus des citoyens libres, elles 
avaient une classe à privilèges héréditaires. Telle 
a été Rome; telle est l'Angleterre : de même l'em- 
pire de l'islamisme n'a été stable qu'après qu'une 
poignée de Turcs se fut superposée aux Arabes^ 
comme caste privilégiée. 

Il est à remarquer que la dernière des grandes 
sociétés qui sont passées sur la terre, cette so- 
ciété chrétienne qui a été la première où Taris- 



378 l'aristocratie. 

tocratie de capacité se soit déployée dans toute 
son ampleur, a été aussi celle où l'aristocratie de 
i^ai§sance a été le mieu^^ caractérisée. Le groupe 
des peuples issus de Japhet? qui §ont vpnus cette 
fois pousser la civilisation , et faire de leurs 
muscles ses muscles, de leur yolontp énergique 
sa volqnté, avait apporté du Nord im profond 
sentiment de famille qu'il i^i planta dans l^ po- 
litique ; ainsi fut créée la noblesse la plus héré- 
ditaire que l'on eut encore vue. H y avait eu 
jusque là hérédité dans la casÇe ; les Germains 
constituèrent l'hérédité des distinctions et ^es 
fonctions dans la famille , avec la clause précise 
d§ la primogéniture. Ge qui n'ayait guèi'e été 
qu'une exception en faveur des familles rçiyales, 
ils l'appliquèrent à toutes les familles ïîob,ies. Cette 
organisation subsiste encore , plus ou moins 
modifiée, dans la plupart d^s ptats eurppéens. 
Hier encore, elle semblait aussi vigoureuse que 
jamais en Angleterre. Il est vrai que là elle s'était 
transformée , selon les besoins des tempi^; qu'elle 
était devenue élastique et flexible ; qu'elle avait 
pivert son giroii à l'aristpçratie de capacité, et 
qu'elle avait consacré ses richesses ef ses privilè- 
ges, ^ i^on à satisfaire §es caprices j non à assouvir 
ses passions, mais à répandre autour d'elle le ré- 
seau d'un yaste et bienfaisant patronage. 

Il y {^aujourd'hui réaction violente con^v® Je^ 
tlistinctiortâ héréditaires et raHstocrati^ (Je n^^* 



LETTRE XXXIII. 379 

sance. Sur tous les points du territoire occupé 
par la civilisation occidentale, l'aristocratie d'o- 
rigine féodale est batfue en })rèche, ici par la dé- 
mocratie , là par la bourgeoisie, ailleurs par le pou- 
voir royal. Dans la ligue contre elle, l'empereur de 
Russie donne la main à la démocratie américaine 
et à labqurgeoisie française, et la démocratie bri- 
tannique, dans la nersqnne d'Q'Çpnnell, est l'al- 
liée du i^oi de Presse et de l'emperpur d'Autriche . 
La dpctrine du christianisme sur la création, 
qui nous représente Diei| tirant les âmes comme 
d'un réservoir^ sans que le père et la mère trans- 
vasent aucune parcelle de la leur dans le corps de 
l'enfant j implique la réprobation de l'aristocratie 
de naissance : or, toutes les intellio^ences , même 
celles qui sont le plus ret^elles à la foi chrétienne, 
vivent aujourd'hui^ sans s'ep douter, sur le fond 
d'idées que le christianisme a mis en circulation. 
Quand la philosophie mq^leru^ îîpqs ^i^seigfle que 
le hasard de la naissance ne peut être un titre aux 
distinctions sociales, elle ne fait que tirer une 
çlécJiiGtipn logique des préceptes enseignés par le 
Christ; elle est la cputinuatric^ dp§ Pere^ de j'p- 
glise , à cela près qu'elle appelle hasard ce que le 
christianisme nomme Providence. 

Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur la ya- 
leur actuelle de l'aristocratie çle r^^i§sauce, on, 
est forcé de reconnaître que, dans le passé, elle 
a i^eiidu de gmndâ services au genre humain. Pour 



380 l'aristocratie. 

lie pas sortir de l'histoire des peuples modernes, 
il est clair^ par exemple, que l'organisation féo- 
dale fixa les hordes des barbares. Sans le système 
des fiefs, elles eussent perpétuellement tourbil- 
lonné sur le sol de l'Europe, se heurtant nation 
contre nation, tribu contre tribu. Parce système, 
elles prirent racineet constituèrent un ordre social 
nouveau. La différence la plus essentielle qu'il 
soit possible de signaler entre les peuples ger- 
mains ou normands et les bandes d'Attila , 
ou celles qui, plus tard, sous les fils de Gengis- 
kan, inondèrent le nord de l'Europe, c'est que 
les premiers avaient l'instinct fondateur , ma- 
nifesté par leur conception féodale , tandis que 
les autres en manquaient. L'Angleterre est prin- 
cipalement redevable de ses immenses succès à 
son aristocratie (1). Je ne regrette point le passé , 

(i) L'aristocratie anglaise est accessible à tout homme supé- 
rieur. Le Roi peut d'un roturier faire un lord, et il use souvent 
de cette faculté. En outre, Tordre des chevaliers (knights) , qui est 
le premier degré delà noblesse, est essenliellenient une aristo- 
cratie de talent, de mérite et de service personnels; l'hérédité 
n'y subsiste pas. Mais si la capacité a pris pied sur le terrain de 
l'aristocratie de naissance, celle-ci a empiété aussi sur l'aristo- 
cratie de capacité; car, avec la constitution du clergé anglican, 
en l'absence des monastères et des nombreuses institutions gra- 
tuites du temps passé , il est bien plus difficile aujourd'hui à un 
gardeur de pourceaux, comme Sixte-Quint, de se frayer sa 
route dans les rangs de l'Église anglicane, qu'il ne le lui eût été 
au moyen âge de s'élever au sommet de la hiérarchie calho- 
Jj(jue. 



lÊTTRE XXXI ïf. oHt 

parce que la part de la gloire de la France reste 
grande, quoique, militairement et politiquement, 
elle ait été vaincue par sa rivale, partout , et en 
Europe, et dans le Nouveau-Monde, et dans la 
vieille Asie. Il me sera cependant permis de dire 
que si l'aristocratie française eût triomphé dans 
sa lutte contre Richelieu (1), les destinées du 
monde eussent pu être complètement changées; 
peut-être alors la France eût rempli le rôle qui 
est devenu celui de l'Angleterre. 

Le droit d'aînesse, étendu hors des limites de 
l'aristocratie, doit être considéré comme autre 
chose qu'une imitation irréfléchie des coutumes 
nobiliaires par une bourgeoisie vaniteuse. Cet 
usage, dont il est assez difficile de défendre 
Yéqidté, a été pourtant une des causes de la 
grandeur de l'Angleterre. Il est évident qu'il 
est favorable à l'agglomération des capitaux ; or 
les capitaux sont comme les hommes : unis, ils 
sont puissants; divisés, ils sont sans force. Grâce 
à la loi de primogénitiu^e , l'Angleterre eut à sa 

(i) L'aristocralie française qui lutta contre Richelieu était 
prolestante. Elle était plus éclairée que l'aristocratie anglaise de 
la même époque. Le protestantisme français était l'élite de l'Eu- 
rope sous tous les rapports , même sous celui de l'industrie et de» 
manufactures. On sait que les grands progrès des fabriques an- 
glaises et allemandes datent de la révocation deTEdit de Nantes, 
qui cha?sa ([uatre cent mille Français de leur patrie et les dis- 
persa dans tous les pays où il y avait liberté de conscience, parti- 
culièrement ei^ jHgllande^ en Angleterre et en AUemagne. 



i^^^- 



382 L'AKfgtOCRATFfc, 

disposition ufië Elrrtiée toujours rêriai§sâîitë de 
cadets àVides de pattèt Mit industrie ddtiâ lëS 
colonieà^ et COtitêiitS de lêilf^ sort, sbit parce que 
leurs aînés leur prêtaient cbrdialeniferit letlt- rtp^ 
pui^ soit parce qu'ils étaient pleins d'énergie, et 
qu'ils savaient bien qu'avec dit trair^iil ils arrive- 
raient à la for Unie , soît |jarcë qu'ils ne snppO^ 
saient pas qne le monde pût être arrangé diffê-^ 
rëttirtient. Pendant ce temps, les ^înés formdlent 
une riche métropole qui envoyait k propos d'attt- 
ples secours à ses établissements lointains, et tjui 
gagnait petit à petit la suprématie eti ËitrOpe. 

Quoi qu'il en SOit, ce Serait folie qtië déVfcJil^ 
loir reconstruire la féodalité , Oli que de songer à 
copier, soit en France, soit aux États-Unis, l'aris- 
tocratie anglaise , même avec son mode de recru- 
tement pàtthi les supériorités sociales : ce sont 
des formes hiérarchiques qui dWt fait leur 
temps. 

Mais, encore une fois, il importe à tous les 
peuples qui ont la prétention de devenir ou de 
rester puissants, d'avoir une aristocratie , c'est-à- 
dire un corps, héréditaire ou non, qui conserve et 
perpétue les traditions, donne de l'esprit de suite 
à la politique, et se voue à l'art le plus difficile de 
fous, quWjourd'hui cependant tout le mondé 
croit savoir sans l'avoir appris , celui de gouver- 
ner. Un peuple sans aristocratie pourra briller 
dans les lettres et les arts , mais sa gloire politique 



LÈtTRÈ ^xiiit. 383 

me semble' devoir être passagère comme un mé- 
téore. 

Je ne sais si je irie laisse égarer par moll ad- 
miration poitr le passé, qtioîqùe je ne me dissi- 
mule pas ce qu'il a eu de tyranniqne envers l'iitt - 
mense majorité du genre humain ; mais je ne puis 
me détetmin^r à ct-oire que Fhéf-édité, otl, en ter- 
mes plus généraux^ le Sentiment de là famille, 
doive étreentièréhïerit banni deTinstitutiori airis- 
tocratique destinée à cotirottner lotdre social 
nouveau, Ètïystérieùx éUcoi^e, qui tend à se con-^ 
stituerstitîes deux Hve"^ ele FAtlarttique. Le sen- 
timent de k famille ne va pas en s'éteignant. La 
famille, depuis l'origifte des temps historiques 
jusqu'à nous, s'est modifiée comme toutes les in- 
stitutions sociales. Dans les premiers âges, elle 
était tout entière absorbée dans le père; successi- 
vement les» individualités de l'épouse et des en- 
fants se soiit dégagées; mais, à travers toutes ces 
transformations, le sentiment de la famille a sa-^ 
gné plutôt qu'il n'a perdu. Si ce mouvement pro- 
gressif ne s'arrête pas brusquement, il est iné- 
vitable que les institutions^ à la piste desquelle» 
notre eiviHsation s'agite, donnent au sentiment 
de la familïe une place dans la politique, et l'on 
ne conçoit pas comment il en serait ainsi sans 
une certaine dose d'hérédité. 

On peut objecter, en ce qui concerne les États- 
Unis, que le sentiment de la famille y est beau- 



384 L ARISTOCRATIE.. 

coup plus faible qu'en Europe. Il ne faut pas 
confondre ce quiest accidentel et transitoire, avec 
ce qui est un progrès acquis à la civilisation. 
L'affaiblissement momentané des sentiments de 
famille a été une des nécessités du mouvement 
d'expansion et de dispersion individuelle , par le- 
quel les Américains ont procédé à la colonisation 
de leur continent^ l'effet doit cesser peu à peu 
avec la cause momentanée qui l'a produit, c'est- 
à-dire à mesure que l'émigration vers l'Ouest se 
ralentira. Dès qu'ils ont achevé leur croissance , 
les Yankees, dont la nature prévaut aujourd'hui 
dans l'Union, quittent tout naturellement et sans 
émotion leurs parents pour ne plus les revoii' , 
comme les petits des oiseaux qui prennent leur 
volée pour ne plus rentrer au nid dès qu'ils on t 
toutes leurs plumes ; mais la prédominance des 
Yankees, tels qu'ils sont faits aujourd'hui, ne 
me paraît pas devoir être éternelle : je ne vois 
pas en eux le type définitif de l'Américain. 

Parmi les Yankees eux-mêmes, le sentiment 
de famille a conservé de solides points d'attache , 
tels que la vénération pour la tradition biblique , 
la sainteté et l'étroitesse du mariage , et les am- 
ples pouvoirs donnés au père pour la disposi- 
tion de sa fortune. 

Depuis trois siècles, les éléments mobiles ont 
pris d'énormes accroissements dans la civilisation 
occJd^iitgl^. .L'ilKlii^trie et l'imprimerie, organe 



LLTTRE XXXÏIt. 385 

de la philosophie et de la science profane, ont 
rompu l'équilibre entre la force de rénovation tt 
la force de conservation qui doivent exister dans 
toute société , et qui doivent se balancer pour 
qu'il y ait ordre. Ces deux puissances nouvelles, 
qui tendent essentiellement à tout renouveler, on t 
battu les anciens pouvoirs, et culbuté la double 
aristocratie de capacité et de naissance, le clergé et 
la noblesse. Faut-il en conclure que ces deux aris- 
tocraties, ou même une seule dés deux, soient 
mortes à jamais, ou plutôt ne faut-il pas admettre 
que l'ordre, c'est-à-dire le balancement entre la 
tendance novatrice et la tendance conservatrice , 
ne peut subsister, à moins que le pouvoir ne soit 
reconstitué tout aussi fort qu'il l'ait jamais été, 
ce qui ne veut pas dire qu'il doive avoir la 
brutalité de la vigueur antique? N'est-ce pas une 
raison pour que la hiérarchie soit assise au moins 
aussi fermement que par le passé ? ce qui ne si- 
gnifie nullement qu'elle doive emprunter l'inélas- 
ticité et l'absolutisme des aristocraties anciennes : 
or , y a-t-il un principe de solidité et de stabilité 
comparable à la transmission héréditaire ? Le 
doute sur ce point n'est pas seulement légitime; 
je le crois obligatoire. 

On a organisé des systèmes très stables sans 

hérédité. La hiérarchie catholique en offre le plus 

parlait exemple; voilà dix-huit cents ans qu'elle 

dure. Mais, pour obtenir ce résultat, il a fallu 

II- 25 



386 l'aristocratie:. 

détruire le sentiment de la famille chez les mem- 
bres de cette hiérarchie en les astreignant au cé- 
libat^ il a fallu ensuite substituer au principe 
naturel de fixité par transmission héréditaire , un 
principe tout artificiel, c'est-à-dire, une discipline 
extraordinairement rigoureuse , et la règle sévère 
de l'obéissance passive. En un mot, on n'a satis- 
fait, dans ce cas, aux conditions de stabilité qu'en 
immolant la liberté. 

Les deux puissances du commerce et de l'im- 
primerie, ne sont aussi éminemment mobiles et 
remuantes que parce qu'elles ije sont aucune- 
ment organisées. Elles sont susceptibles d'être 
modifiées et réduites dans leur influence nova- 
trice, ce qui rendrait moins indispensable une 
vigoureuse reconstitution de la force conser- 
vatrice. Sans contredit , l'industrie serait moins 
antipathique aux privilèges de l'aristocratie tem- 
porelle , si elle y participait , ou si elle avait ses 
prérogatives spéciales. La science , dont l'impri- 
merie est le glaive , se fût montrée moins anti- 
pathique à la hiérarchie spirituelle, si celle-ci 
ne l'eût repoussée. Il est possible qu en effet nous 
soyons destinés à voir upie sorte de noblesse in- 
dustrielle; il est même possible que l'on en vienne, 
de proche en proche , à discuter sous une forme 
ou sous une autre, la question d'un monopole 
plus ou moins complet de la science et de la 
presse. Au lieu de démolir l'aristocratie, on l'affer- 



LETTRE XXXTII. 387 

mirait en y faisant entrer la science et l'industrie, ^ 
qui la défendraient alors, au lieu de l'attaquer! 
Dans ce système, 1 aristocratie serait moins corn- 
pacte et moins exclusive; elle planerait d'une 
moindre hauteur sur le reste des hommes; jnais 
elle couvrirait plus d'espace, elle gagnerait en 
surface ce qu'elle aurait de moins en élévation ; 
elle ne laisserait pas un pouce de terre où l'on 
pût être hors de son atteinte. L'égalité y gagne- 
rait probablement, mais l'indépeodance hu- 
maine y perdrait. 

Il serait oiseux de chercher à deviner les 
formes diverses que pourrait revêtir dans les 
sociétés présentes ou futures, une hiérarchie 
politique ou religieuse, avec ou sans consécra- 
tion du sentiment de la famille, associée ou iion 
à l'mdustrie et à la science, ou encore comment 
le principe de la famille pourrait s'allier au prin- 
cipe de l'élection par le peuple, ou par le chef du 
peuple. Il serait également impossible de faire 
dès aujourd'hui le dénombrement , par rang de 
taille, des divers intérêts entre lesquels la so- 
ciété sera partagée dans l'avenir , et de nommer 
les institutions par lesquelles ils se personnifie- 
ront; qui donc, du temps de César et de Péri- 
clés, ou même sous Constantin, eût pu deviner 
les corps de métiers, les universités, les ordres 
monastiques et les parlements, sans parler de^ 
grandes banques ? 



388 i/aristocratie. 

Une multitude de combinaisons que nul ne 
peut prévoir, sont possibles. Plusieurs auront 
lieu soit successivement dans les mêmes con- 
trées, soit simultanément chez des peuples di- 
vers. Deux choses pourtant me paraissent cer- 
taines : l'une, que de grands phénomènes sociaux 
sont à la veille de se produire, soit en Amé- 
rique, soit en Europe; l'autre, que le sentiment 
de la famille ne peut être définitivement et abso- 
lument rayé de la politique. 

Pour nous Européens, l'abolition immédiate 
et complète de l'aristocratie héréditaire me pa- 
raît sujette aux plus grandes difficultés. Les peu- 
ples de l'Europe occidentale tiennent leurs lois 
et le urs traditions des Germains et des Romains , 
c'est-à-dire de deux souches remplies du senti- 
ment de la famille ; il n'y a pas un pouce de leur 
sol, une pierre de leurs monuments, un vers de 
leurs chants nationaux, qui ne réveille en eux ce 
sentiment en les rappelant à cette double origine ; 
il semble donc véritablement impossible qu'ils 
entrent de plain-pied dans un régime où la poli- 
tique se refuserait à lui reconnaître une valeur 
et une place. 

On peut cependant considérer dès aujourd'hui 
le principe d'hérédité indéfinie comme ébranlé à 
jamais. L'idée de perpétuité dans les peines 
comme dans les récompenses déplaît à notre siècle, 
fit ne conviendra pas davantage aux siècles à va- 



LETTRE XXXIII. 389 

nir. Nous vivons beaucoup plus que nos pères 
dans le même espace de temps ; le même nombre 
d'années représente donc une durée beaucoup 
plus grande qu'autrefois. Dès qu'il n'y a plus de 
parias pour l'éternité , il ne peut plus y avoir de 
privilèges éternels. Si l'investiture aristocratique 
expirait à la fin d'un petit nombre de généra- 
tions , l'aristocratie ne cesserait pas d'être la plus 
enviée des faveurs et la plus stable des institu- 
tions, et la jalousie des non-privilégiés suppor- 
terait mieux les prérogatives d'une noblesse qui 
porterait écrit sur son front : « Souviens-toi que 
» tu n'es que poussière et que tu redeviendras 
» poussière î » 

Ce ne serait pas assez. L'aristocratie de nais- 
sance a besoin d'un autre aiguillon plus vif. Pour 
exercer de hautes fonctions , il ne doit pas suffire 
de s'être donné la peine de naître. H y a quelque 
chose de monstrueux dans le privilège delà pairie 
anglaise, dont tous les membres sont de droit lé- 
gislateurs (1). Dans le moyen-âge, pour ceindre 
l'épée de chevalier et avoir bannière , il fallait 
avoir gagné ses éperons. A Rome , le droit 

(i) On sait que les membres de la pairie d'Irlande et d'Ecosse 
ne participent point à cet immense prinlége. Ils ont droit à être 
investis de l'autorité législative, moyennant l'élection par les 
noblesses irlandaise et écossaise. La faculté accordée aux pairs 
du Royaume -Uni , de voter par procuration , est une mons- 
truosité plus intolérable encore. 



390 L AKISTOCRATIE. 

de la naissance suffisait à faire des patriciens ; il 
ne faisait pas des sénateurs. Des réserves analo- 
gues seraient utiles en tout pays; avec des peu- 
ples du caractère des Français et des Européens 
méridionaux, elles seraient indispensables. 

Sans doute, l'esprit humain, ou du moins 
cette portion de l'opinion publique que l'on est 
accoutumé depuis un demi-siècle à traiter comme 
si elle avait le monopole de l'intelligence, repousse 
aujourd'hui toutes les distinctions fondées sur le 
hasard de la naissance. La logique actuelle les 
condamne ; la métaphysique du jour s'en révolte. 
Mais l'esprit humain n'est pas immuable. Il y a 
soixante ans, il jugeait légitimes les privilèges hé- 
réditaires, tout aussi fermement qu*il les croit au- 
jourd'hui injustes et absurdes. Alors, coiiime au- 
jourd'hui , il avait une logique et une métaphy- 
sique à l'usage de sa foi politique. L'humanité 
poursuit ses destinées en courant des bordées 
tantôt vers la liberté , tantôt vers l'autorité , selon 
qu'elle à besoin de Tune du de Fâutre. ï)ans cette 
manœuvre il lui arrive quelquefois de perdre en- 
tièrement de vue la direction générale de sa mar- 
che et de la confondre avec le sillage qu'elle laisse 
à Vinst^^nt même derrière elle. Dans ce cas , et 
surtout lorsqu'elle approche du point où elle doit 
virer de bord , il est impossible de définir ses ten- 
dances prochaines par ses tèiidances présentes. 
La philosophie ne peut, d'ailleurs, prétendre à 



LETTRE XXXIIT. 391 

posséder seule te sceptre du monde. Les précé- 
dents valent les syllogismes. La logique n'est que 
là moitié de la sagesse; l'expérience en est Tautre 
irioitîé. Notre iriteîîigencedoit courber son orgueil 
devant les nécessités sociales. Lorsqu'elle s'entête 
à nieriesfaits parce qu'elle ne les comprend point, 
les faits s'imposent brutalement a elle. D^ailleurs, 
est-il bien démontré queles arrêts delà philosophie 
contre l'hérédité soient sanctionnés par la science 
positive, et qil'âbstractidn faite même de l'in- 
fluence de l'ëdtïcatîon et des impressions pre- 
mières, la physiologie la plus matérialiste, c'est-à- 
dire la plus révolutionnaire, donne un passeport 
irrévocable aux théories que l'on oppose à l'an- 
cien droit dé ïa naissance? 

Énî^rafice, îl n'est'pàs aisé de dire d'où Sorti- 
rait l'aristocratie héréditaire, si réellement nous 
devions eii avoir une. Il lui faudrait un noyau 
d'anciennes familles ou de militaires, autour de 
qui des éléments nouveaux pussent se grouper. 
Or, la vieille noblesse française s'est laissée dé- 
grader jusqu'à la domesticité sous Louis XlV et 
jusqu'à la crapule sous Louis XV ; les épreuves 
de l'exil n'ont pas profité à ses débris échappés à 
la hache révolutionnaire : quand ils repâ^rurent 
parmi nbiis, ils n'avaient rien oublié ni rien appris. 
Le mélange de l'aristocratie guerrière de l'empire 
ne l'a point régénérée. La retraite à laquelle 
cette ancienne noblesse s'est condamnée depuis 



392 l'aristocratie. 

1830, est-ce un asile où elle se refera, par 
la méditation et le repentir, une constitution 
neuve, ou plutôt n'est-ce pas un tombeau qu'elle 
a fermé sur elle-même? De nouvelles supériorités 
surgiront-elles du sol à la suite de quelques trem- 
blements de terre? Avons-nous parmi nos paysans 
des rejetons ignorés des adversaires de César ou 
des petits-fils de Brennus, que de grands événe- 
ments révéleront au monde? Ou nous viendra- t-il 
duNord , de l'officine des nations , une troupe de 
Tartares qui mettront fin à nos querelles bour- 
geoises^ en s'installant dans nos palais , en s'attri- 
buant nos terres les plus fertiles , en épousant 
nos héritières les plus belles , les plus n jbles , les 
plus riches , et en nous disant à tous, la main sur 
la poignée de leur sabre : « Le règne des avocats 
est passé , le nôtre commence ! » 

Si l'on admettait que les États-Unis dussent 
organiser une aristocratie et inaugurer politique- 
ment le sentiment de la famille, leur avenir serait 
encore plus nébuleux que le nôtre. L'élément hé- 
réditaire des aristocraties est toujours venu de la 
conquête, ou tout au moins s'est constamment 
appuyé par alliance ou par transaction sur l'épée 
des conquérants. Comment peut-il y avoir con- 
quête chez les Américains ? Il est possible qu'ils 
conquièrent le Mexique , mais ils ne peuvent être 
conquis par lui. Il n'est pas permis de supposer 
qu'un Alexandre ou un Charlemagne rouge sorti 



LETTRE XXXIII. 393 

à cheval des steppes lontaines de l'Ouest, à la tète 
de farouches guerriers Pawnees, et entraînant à 
sa suite les noirs soulevés, devienne jamais le 
fondateur d une dynastie et d une aristocratie 
militaires. Si l'Union se partageait et que les rudes 
fils de l'Ouest, débordant de FOhio et du Missis- 
sipi , vinssent conquérir les populations du Nord 
énervées par le luxe et par l'anarchie , et celles du 
Sud affaiblies par une guerre d'esclaves , il sor- 
tirait difficilement de là le germe d'une aristo- 
cratie héréditaire ; les vainqueurs et les vaincus 
seraient trop de la même famille. 

Déjà cependant les États du Sud sont organisés 
sur le principe de l'aristocratie héréditaire. Il est 
vrai que la classe privilégiée y est tellement nom- 
breuse , qu'à moins de l'institution d'un privi- 
lège dans le privilège, ils sont sans aristocratie 
proprement dite; mais la crainte d'une insurrec- 
tion des noirs y tient les blancs serrés les uns 
contre les autres et les pousse à se constituer 
fortement et à tout prix. La situation respective 
des blancs et des noirs ne comporte pas l'hésita- 
tion. 

Il est évident que les États sans esclaves sont 
ceux où l'établissement d'une hiérarchie douée 
de quelque fixité, serait le plus difficile, et que 
l'inauguration politique, sous uneforme quelcon- 
que, du sentiment de la famille, y rencontrerait 
la résistance la plus énergique. Dans les États 



394 l'aristocratie. 

du littoral au nord du Potomac , l'obstacle pa- 
raît devoir être insurmontable. Ces États ont 
de grandes métropoles, un commerce étendu 
et monté en grand , des manufactures à l'an- 
glaise 5 de puissantes compagnies industrielles , 
c'est-à-dire, des germes d'inégalité extrême; 
mais leurs lois consacrent l'égalité absolue , 
et la démocratie souveraine s'y montre résolue à 
maintenir à tout prix l'absolutisme de l'égalité. 
Entre ces deux forces opposées it y a lutte, et 
l'on peut concevoir des cas où cette lutte pren- 
drait un caractère effroyable. Si des incidents 
quelconques venaient à suspendre la prospérité 
matérielle de ces États; si, par le fait d'une 
séparation, chaque jour, il est vrai, de moins 
en moins probable, le marché du Sud était 
fermé à leurs négociants et à leurs fabricants; si 
les fils de leurs cultivateurs et leurs apprentis-ou- 
vriers n'avaient plus accès aux terres et aux villes 
naissantes de l'Ouest; si, pour surcroît de mal- 
heur, la guerre étrangère bloquait leurs ports, ils 
seraient exposés aux perturbations les plus épou- 
vantables. Les États du Nord doivent donc 
rester inébranlablement fidèles à la cause de l'u- 
nion et à celle de la paix avec les monarcliàess eu- 
ropéennes. 

Si donc il était démontré que toute société a 
invincil)lement besoin d'un classement hiérar- 
chique, et que l^hérédité ou le sentiment de la 



LETTRE XXXIII. 395 

famille doive être l'un des principes constituants 
du corps d'élite, simple ou multiple, qui est 
nécessaire pour former le couronnement de 
la hiérarchie, il faudrait reconnaître qu'à tout 
prendre l'avenir du Nord est plus obscur et 
plus alarmant que celui du Sud. A force d'in- 
flexible vigilance à l'égard des esclaves, le Sud 
peut maintenir chez lui les formes extérieures 
d'un système social régulier. Ce serait un régime 
arriéré, car ce serait au moral la copie des sociétés 
antiques d'avant Jésus-Christ, plaquée sur le ma- 
tériel perfectionné des sociétés modernes; ce 
serait du despotisme, du despotisme ordonné 
toutefois, ce qui, après tout, est un moindre 
fléau que Tanarchie qui menace le Nord. 

Et cependant, quoi qu'il en soit de l'aristo- 
cratie et de l'avenir politique du sentiment de 
la famille, il me répugne absolument de croire 
que tout ce que j'ai vu de force et d'intelligence 
dans les États du Nord de l'Union anglo-amé- 
ricaine, puisse être englouti. Aucune induction 
logique ne saurait m'obliger cà conclure qu'il ne 
doive pas exister un jour et bientôt dans ce beau 
territoire qui s'étend à l'est et à l'ouest des AUé- 
ghanys, autour de la nappe des grands lacs, 
sur les bords de ces fleuves sans pareils , une 
société supérieure à toutes celles qui jusqu'à 
nous ont fleuri dans l'ancien continent. Il ne se 
peut pas qu'une race supérieure y ait transporté 



^"" l'aristocratie. 

ses fils pour qu'ils s'entre-dévorent. Si d'un coté 
la civilisation américaine semble exposée à de for- 
midables chances, sous d'autres points de vue 
elle s'annonce avec des caractères fort nets de 
durée. Si de grands dangers entourent son ber- 
ceau, n'est-ce pas comme celui d'Hercule? 



XXXIV. 



LA DEMOCRATIE. 



New-York, 22 octobre i835. 

Nos vieilles sociétés d'Europe ont un lourd 
fardeau à porter, c'est celui du passé. Chaque 
siècle est solidaire de ceux qui le précèdent, et 
engage la solidarité de ceux qui le suivent. Nous 
payons de gros intérêts pour les fautes de nos 
pères. Nous les payons d'abord sous la forme de 
dette publique ; nous les payons aussi par tout ce 
que nous coûte l'entretien de notre belle armée; 
car, parmi les causes qui obligent l'Europe en- 
tière à tenir l'élite de la population l'arme au bras, 
il faut bien compter les inimitiés de nos pères. 
Nous les payons encore plus cher par toutes les 
habitudes de défiance que nous ont léguées des 
temps d'anarchie et de despotisme. Il faut que le 
poids accumulé d'un long passé soit mie charge 



398 LA. DÉMOCRATIE. 

bien écrasante, puisqu'il a fait crouler Tempire 
romain dans Rome d'abord, et ensuite dans Con- 
stantinople , où il s'était transporté pour s'y 
soustraire; car cet empire s'est affaissé par 
épuisement et dissolution plus encore que par 
la violence du choc des barbares ou des Sarra- 
sins. Toutes les nations qui ont fait la gloire du 
monde se sont réduites en poussière inerte, comme 
la poussière des tombeaux , faute d'avoir pu re- 
jeter de leurs épaules un passé qui les étreignait 
par les mœurs, les usages, les idées reçues, les 
sentiments; chacune à son tour, elles ont ployé 
sous le faix , sont tombées et sont devenues pour- 
l'iture, comme le fruit détaché de l'arbre. Notre 
Europe subira-t-elle le sort de ses devancières? 
J'espère qu'elle sera plus heureuse , parce qu'elle 
doit être plus sage, ayant leurs exemples devant 
les yeux, et aussi parce qu'elle est plus flexible 
dans son tempérament, plus élastique dans ses 
formes. 

Un de mes amis voyageait il y a quelque temps 
en Angleterre, et visitait, au pays de Galles, les 
vastes usines de M. Crawshay. Il fut frappé de ce 
qu'un très grand nombre de chemins de fer des- 
tinés aux charrois entre les fonderies et les forges 
d'une part, les mines et les canaux de l'autre, 
étaient tous construits d'après un vieux système 
fort imparfait, celui des ornières creuses. Il de- 
manda pourquoi on ne les changeait pas pour 



LETTRE XXXIV. 399 

d'autres à ornières saillantes, faisant observer que 
l'économie qui en résulterait dans les frais de 
traction , serait suffisante pour payer les frais de 
reconstruction en deux ou trois ans au plus. 
«Rien n'est plus juste, répondit le maître de for- 
ges; cependant nous maintenons nos vieux che- 
mins à ornières creuses, et nous les maintiendrons 
indéfiniment, parce que, pour passer du vieux 
système au nouveau, il faudrait du temps, deux 
ou trois ans peut-être, et, pendant l'intervalle, nos 
waggons ne pouvant aller à la fois sur les deux 
systèmes, nous serions obligés d'interrompre 
notre fabrication, de faire chômer nos capitaux, 
et de laisser cinquante mille ouvriers sans travail 
et sans pain. La difficulté n'est que dans la tran- 
sition , mais jusqu'à présent elle nous semble in- 
surmontable. » 

Il en est de même en matière sociale. Il est as- 
sez aisé d'apercevoir que tel système offre sur tel 
autre des avantages décidés , et que si l'on pou- 
vait, d'un coup de baguette, faire sauter la société 
du premier au second, tout serait pour le mieux; 
mais entre les deux il y a un abîme. Gomment le 
franchir? Comment rassurer les droits anciens à 
qui rien ne semble garanti sur la rive opposée? 
Comment vaincre la résistance des privilégiés du 
présent qui se mettent en travers? Comment 
tempérer l'impatience de la masse pressée de jouir 



400 LA DEMOCRATIE. 

des avantages quelle s'attend à rencontrer sur 
l'autre bord? 

En fait d'amélioration sociale , on simplifie sin- 
gulièrement la question en la déplaçant, c'est- 
à-dire, en allant la résoudre en des pays nouveaux. 
Aux anciens intérêts, aux anciennes idées, on 
abandonne la terre ancienne. On débarque dé- 
gagé et dispos, prêt à tout entreprendre, d'hu- 
meur à tout essayer. On a laissé sur le sol de la 
mère-patrie mille préoccupations, mille rela- 
tions, qui enlacent l'existence pour en faire, 
si l'on veut, l'ornement et le charme, mais aussi 
pour en amollir l'activité et la rendre rétive aux 
appels de l'esprit novateur. La première de toutes 
les innovations est celle du sol ; celle-ci entraîne 
nécessairement les autres. Les droits acquis n'é- 
migrent pas ; ils se tiennent cramponnés au sol 
ancien ; c'est le seul qu'ils connaissent et qui les 
connaisse. Les privilèges, que l'on respecte parce 
que le temps les a consacrés , ne se hasardent pas 
sur une terre nouvelle; ou s'ils s'y aventurent, 
malheur à eux , il ne leur est pas donné de s'y 
acclimater! Une colonie ressemble à une ville 
assiégée ; chacun doit y payer de sa personne; nul 
n'y vaut que sa valeur présente. Dans une société 
qui n'a pas de passé, le passé ne compte point. 

Aussi peut-on remarquer que les idées de pro- 
grès social, conçues dans de vieilles sociétés, 



LETTRE XXXIV. 401 

OÙ une part est faite au travail calme de la pensée, 
ont eu généralement JDesoin, pour recevoir appli- 
cation et pour s'incarner sous forme de société 
nouvelle, de s envoler au loin et d'aller prendre 
terre en des contrées jusque là réputées barbares, 
de s y imposer aux populations indigènes, ou d'y 
créer de nouvelles populations. La civilisation a 
marché d'Orient en Occident en grandissant k 
chaque migration, quoique les aventuriers, fonda- 
teurs des nouveaux empires , quittassent en géné- 
ral un pays avancé pour un autre barbare. Ainsi 
l'Italie et la Grèce, filles de l'Asie et de l'Egypte, 
ont dépassé leurs mères. Ainsi l'Europe occiden- 
tale a éclipsé les beaux jours de Rome et de la 
Grèce. Peu après qu'elles avaient mis au monde 
les peuples nouveaux, les nations anciennes ont 
toutes péri violemment, ou sont retombées dans 
des ténèbres pires que la mort, toujours faute 
d'avoir eu la volonté ou la force de s'appliquer 
les principes qui faisaient la vigueur de leur pro- 
géniture, principes d'ordre nouveau fondé sur 
l'extension de la liberté et la diffusion des pri- 
vilèges. 

La providence a beaucoup fait pour mettre 
les races européennes, transportées de l'autre 
coté de l'Atlantique, à même de devenir de 
grandes et puissantes nations. Les Anglo-Améri- 
cains, sortis d'Europe les derniers, c'est-à-dire, 
après que les Espagnols eurent assis leur domi- 
"• 26 



402 I^A DÉMOCRATIE. 

nation dans F Amérique du Sud et dans l'Amérique 
Équinoxiale, ne quittèrent le vieux monde qu'a- 
près qu'il eut été tout entier labouré parla révolu- 
tion intellectuelle dont Luther a été le Mirabeau , 
et dont , en Angleterre , Henri VIII fut le Robes- 
pierre et le Napoléon. Ce grand événement avait 
déjà semé dans l'esprit humain les germes que 
les siècles suivants devaient voir éclore. L'An- 
gleterre était déjà grosse des habitudes de travail, 
de méthode et de légaUté qui devaient en faire la 
première nation industrielle et politique de l'an- 
cien monde. Ils partirent donc avec le principe 
de ce qui devait leur assurer la suprématie politi- 
que et industrielle dans le nouveau. 

Ils s'embarquèrent, ceux du moins de la Nou- 
velle Angleterre , les pèlerins, pères des Yankees, 
après avoir subi les épreuves de l'eau et du feu , 
après avoir été sept fois essayés entre le mar- 
teau de la persécution et l'enclume de l'exil. Ils 
arrivèrent las de querelles politiques et résolus 
à appliquer leur énergique volonté à un usage 
pacifique et productif. 

Ils s'installèrent sur un sol dont le climat diffé- 
rait peu de celui où ils étaient nés. Ainsi leur ac- 
tivité ne courut point le risque de s'énerver sous 
l'influence amollissante d'une atmosphère tiède et 
embaumée, comme celle où s'est évaporée la bouil- 
lante ardeur de la race Castillane. Ils abordèrent 
un sol presque inoccupé : pour antagonistes et 



LETTRE XXXIY. 40 



proches voisins, ils n'eurent que de pauvres 
hordes de Peaux-Rouges, tandis que les Espagnols 
avaient à battre et à soumettre les nombreux 
bataillons des valeureux Aztèques au Mexique , et 
que les Créoles, leurs successeurs, ont encore à 
contenir, ici les Comanches et les Indios brauos du 
Nord, là les Araucans de la Cordilière du Sud. 
S'ils avaient rencontré une population indienne 
aussi nombreuse que celle qui se présenta à Cor- 
tez, ils eussent dû la vaincre, et ils y eussent réussi ; 
mais, après la victoire, ils auraient eu à la tenir 
en servitude ; et le joug de la race anglaise est 
plus dur que celui de la race espagnole. Leur or- 
ganisation sociale eût donc été fondée sur l'ilo- 
tisme des castes inférieures, rouges et mélangées. 
Elle eût été affectée d'un vice radical qui l'eût 
constituée à l'état d'infériorité absolue par rap- 
port à l'Europe, car ill'eût rabaissée au niveau des 
sociétés antiques basées sur la possession de 
l'homme par l'homme. Elle n'en est pas complè- 
tement exempte, il s'en faut, puisqu'ils ont im- 
porté des noirs, et qu'aujourd'hui douze États sur 
vingt-quatre sont entachés d'esclavage. L'espace 
qui est resté à la race blanche pure, est suffisant 
cependant pour recevoir une grande société 
composée de matériaux identiques avec ceux 
des nations européennes, mais où il a été possible 
de les combiner dans un ordre meilleur. 

S'ils avaient eu des ennemis sérieux à combat . 



404 LA DEMOCRATfE. 

ire, s'ils eussent dû rester avec la guerre constam- 
ment suspendue sur leur tète, il eût fallu, en dépit 
des instincts d'indépendance et de^e^^0(^e7^/?me7z^ 
qui sont dans le sang britannique, et dont ils 
étaient eux-mêmes l'exagération, qu'ils se plias- 
sent à l'aristocratie militaire. Probablement alors 
ils n'eussent été que la copie des Anglais, copie 
valant moins que l'original; de même que les 
Canadiens, par exemple, sont la contrefaçon 
des Français de l'ancien régime. Ils eurent quel- 
quefois à prévenir et à repousser les attaques des 
Français établis dans le bassin du Saint-Laurent 
et dans l'Ouest ; mais, après que l'Angleterre eut 
pris Québec, ils se trouvèrent complètement dé- 
livrés du plus grave des soucis nationaux, celui 
de la défense du territoire et de l'indépendance de 
la patrie. Ils purent alors se dispenser d'institu- 
tions militaires , concentrer leurs pensées et leurs 
efforts sur leurs affaires intérieures et domesti- 
ques, et se vouer exclusivement à leur œuvre 
de colonisation. Ils cessèrent d'avoir besoin de 
la tutelle anglaise, et s'en affranchirent pour 
mieux se développer à l'aise et suivant leurs pen- 
chants. Enfin, s'abandonnant à leur nature, ils 
tentèrent leur grande expérience démocratique , 
d'où jaillissent déjà de vives lumières pour l'amé- 
lioration du sort du plus grand nombre dans tous 
les pays. Il est résulté de là un produit politique 
et physiologique tout nouveau , une variété jus- 



LETTRE XXXIV. 405 

qu'alors inconnue de Tespèce humaine, inférieure 
au type anglais et au type français sous plusieurs 
rapports, particulièrement en ce qui concerne les 
idées générales , le goût et le sentiment des arts ; 
mais supérieure à tout le reste de la famille hu- 
maine par un inconcevable mélange de sagacité, 
d'énergie et d'audace, par une admirable aptitude 
aux affaires, par un infatigable amour du tra- 
vail, et, avant tout, parce qu'elle a été la pre- 
mière à reconnaître et à consacrer les droits des 
classes laborieuses , jusque là traitées comme 
une vile matière. 

Il semble donc que les Anglo- Américains soient 
appelés à continuer directement, sans aucune 
intervention extérieure, la série des progrès que 
la civilisation à laquelle nous appartenons a tou- 
jours été accomplissant depuis qu'elle a quitté le 
vieil Orient, son berceau. C'est un peuple qui 
fera souche, quoique, peut-être, tel type qui y 
domine aujourd'hui doive être éclipsé bientôt par 
un autre; tandis que les Hispano-Américains sem- 
blent n'être plus qu'une race impuissante qui ne 
laissera pas de postérité, à moins que, par un de 
ces débordements que l'on appelle conquêtes, un 
flot de sang plus riche , venu du Septentrion ou 
du Levant, ne remplisse ses veines appauvries. 

Un philosophe éminent , l'une des gloires de la 
langue française (1), définit le progrès du genre 

(j) M. Ballanche. 



406 LA DIÉMOCRATIE. 

humain clans son lent et majestueux pèlerinage 
autour de notre planète , par le mot d'initiation. 
D'après cette pensée , l'Amérique du Nord, là du 
moins où l'esclavage n'est pas admis, serait déjà 
en progrès sur nous, car, à beaucoup d'égards, 
ce qui, chez nous, n'est accessible qu'à un petit 
nombre d'élus , est , aux Etats-Unis , tombé dans 
le domaine public et devenu familier au vulgaire. 
Les conquêtes de l'esprit humain, dont la réforme 
a été le point de départ et le signal, et les grandes 
découvertes de la science et de l'industrie , qui, en 
Europe, sont encore cachées aux regards du plus 
grand nombre par le bandeau de l'ignorance et les 
nuages des théories, sont, dans l'Amérique du 
Nord, exposées à tous les yeux et mises à la portée 
de toutes les intelligences. Ici le vulgaire peut les 
manier et les retourner à son gré. Étudiez la popu- 
lation de nos campagnes, sondez le cerveau de 
nos paysans, et vous verrez que le mobile de tous 
leurs actes résulte du mélange informe des para- 
boles bibUques avec les vieilles légendes d'une 
superstition grossière. Faites la même opération 
sur \<àf armer américain, et vous trouverez que 
les grandes traditions de la Bible s'allient dans 
sa tête, assez harmonieusement, avec les pré- 
ceptes de la science nouvelle posée par Bacon 
et Descartes , avec les principes d'indépendance 
morale et religieuse promulgués par Luther, 
et avec les idées plus modernes d'indépenc 



LETTRE XXXIV. l\()l 

dance politique. C'est un initié. Chez nous, les 
grands appareils industriels et scientifiques, tels 
que la machine à vapeur, le ballon , la pile vol- 
taïque,le paratonnerre, inspirent au plus gr.and 
nombre une religieuse terreur. En France, sur 
cent paysans du fond de nos provinces, vous n'en 
trouveriez pas un qui , après en avoir vu les ef- 
fets, osât y porter la main; ils craindraient d'être 
frappés de mort, comme le sacrilège qui toucha 
l'arche du Seigneur. Ce sont, au contraire, des 
objets familiers à l'Américain ; il les connaît tous , 
au moins de nom; il se sent droit de possession 
sur eux. Pour le paysan français, ce seraient des 
êtres mystérieux et terribles, comme pour le 
nègre son fétiche, pour l'indien son manitou; 
pour le cultivateur des solitudes de l'Ouest, c'est , 
tout comme pour le membre de l'Institut de 
France, un outil, un instrument de travail ou 
d'expériences; encore une fois, il est initié. 

Il n'existe pas aux Etats-Unis de profanum 
vulgiis , au moins parmi la race blanche; et ce 
n'est pas seulement en matière de machines à 
vapeur ou de phénomènes électriques; la masse 
américaine est plus libéralement initiée que la 
masse européenne en ce qui concerne la famille 
et surtout le ménage. L'union de l'homme et de la 
femme est plus sacrée parmi les ouvriers améri- 
cains que parmi les bourgeois de plusieurs pays 
d'Europe. Quoiqu'en Amérique l'on entoure la 



408 LA DÉMOCRATIE. 

consécration du mariage de moins de formalités 
et d'apparat que chez nous , et quoique le lien 
conjugal n'y soit pas aussi indissoluble que 
dans nos pays (1) , les cas d'adultère y sont extrê- 
mement rares. L'épouse infidèle serait une femme 
perdue : tout homme qui aurait séduit une 
femme ou qui serait connu pour avoir un atta- 
chement illégitime, serait excommunié par la cla- 
meur publique. Aux États-Unis, même dans la 
classe ouvrière , l'homme est plus complète- 
ment initié aux obligations du sexe fort envers 
le sexe faible, qu'il ne l'est dans une partie de 
la bourgeoisie française. Non seulement le me- 
chanic ou \^f armer américain épargne, autant 
que possible, à sa femme tout travail pénible, 
toute occupation incommode , mais encore il a , 
pour elle et pour toutes les femmes en général , 
des prévenances inconnues chez nous de gens 
qui pourtant se piquent d'une certaine culture 
d'esprit et même d'une éducation littéraire. Aux 
États-unis, dans les lieux publics et en voyage, 
un homme , quels que soient ses talens et ses 
services, n'est l'objet d'aucune attention; il n'y 
a pour lui aucune préséance ni aucune poli- 
tesse particulière : tous les hommes sont égaux. 
Mais une femme , quelles que soient la position 
et la fortune de son mari, est assurée de com- 

(i) Voir la ^ole 60 à la fin du Yoluiuc. 



LETTRE XXX IV. 409 

mander le respect et les égards universels (1). 
Dans la vie politique, la masse américaine est 
arrivée à un état d'initiation supérieur à celui de 
la masse européenne, car elle n'a pas autant be- 
soin d'être gouvernée ; chaque homme ici porte 
en lui à un plus haut degré le principe du gou- 
vernement de lui-même, y est plus propre à in- 
tervenir dans les affaires publiques. Elle est plus 
profondément initiée aussi dans un autre ordre 
de faits qui touchent étroitement à la politique et 
à la morale, c'est-à-dire dans tout ce qui se ratta- 
che au travail. Le inechanic américain sait mieux 
travailler, aime mieux à travailler que l'ouvrier 
européen (2). L'ouvrier américain est initié au 
travail non seulement dans ses peines, mais aussi 
dans ses récompenses; il est vêtu tout comme un 
sénateur au Congrès ; il se plaît à voir sa femme et 
sa fille habillées comme la femme et la fille du 
riche négociant de New-York , et , comme elles , 
suivre la mode de Paris. Sa maison est bien close, 
bien chaude et bien propre. Sa table est à peu 
près aussi abondamment servie que celle de ses 
plus opulents concitoyens. Dans ce pays , la con- 
sommation de première nécessité pour le blanc , 
embrasse plusieurs objets qui, chez nous, sont 
presque du luxe , je ne dis pas dans la classe ou- 



(i) Voir la Note 62 à la lin du Volume. 
(2) Voir la jNote G3 à la fin du Volume, 



410 LA DÉMOCIIAÏIE. 

vrière, mais dans certains rangs de la bourgeoi- 
sie (1). 

La masse américaine est plus largement initiée 
que la masse européenne en ce qui concerne la 
dignité humaine , ou du moins, sa dignité propre 
à elle. L'ouvrier américain est plein du respect de 
lui-même , et il le témoigne non seulement par une 
susceptibilité extrême, par des exigences qui à 
nous , bourgeois d'Europe , nous sembleraient in- 
concevables (2), par sa répugnance à se servir du 
mot européen de maître^ qu'il remplace par celui 
à^ employeur [employer)^ mais aussi par beaucoup 
plus de bonne foi , d'exactitude et de scrupule 
dans ses transactions, l'ouvrier américain est 
exempt de ces vices d'esclave , tels que le men- 
songe et le vol, qui sont si fréquents parmi nos 
prolétaires, particulièremen t parmi ceux des villes 
et des manufactures. L'ouvrier français est beau- 
coup plus soumis extérieurement; mais pressé 
par la misère, entouré de tentations, il manque 
rarement une occasion de tromper son bourgeois 
lorsqu'il croit pouvoir le faire impunément (3). 

(i) L'usage de la glace en été , par exemple. 

(2) C'est ainsi qu'un cordonnier et un tailleur se refusent à al- 
ler prendre mesure chez leur» pratiques , et exigent que celles-ci, 
hommes et femmes , se transportent dans leur boutique en per- 
sonne. 

(3) Dans les relations de maître à ouvrier, on trouve à Paris , 
et généralement dans nos grandes villes manufacturières, les plus 
déplorables habitudes. Un très grand nombre de rnaitres, pour 



LETTRE XXXIV. 411 

L'ouvrier lyonnais fait \q piquage d'onces ; celui 
de Reims escamote la laine (1). Assurément il se 
commet des fraudes en Amérique. Il y a plus 
d'un Smart fellow dont la conscience est chargée 
d'innombrables peccadilles. Combien de colpor- 
teurs yankées {Yankee pedlars) ont vendu aux 
ménagères de la campagne du charbon pour de 
l'indigo et de la pierre talqueuse pour du savon 
blanc! Mais, aux Etats-Unis, ces petites fripon- 
neries sont de rares exceptions. Le caractère 
de l'ouvrier américain , considéré comme tra- 
vailleur, est fort honorable, et excite l'envie de 
l'Européen qui compare ce qu'il a ici sous les yeux 
avec ce qu'il a laissé dans sa patrie (2j. 

retrouver les bénéfices que leur enlève une concurrence effrénée, 
sont réduits à employer, à l'égard de leurs salariés , de mi- 
sérables artifices; d avancer, par exemple, le matin , Ihorloge 
de l'atelier, et de la retarder le soir. Les ouvriers usent de repré- 
sailles autant qu'ils le peuvent. 

(i) Le piquage d'ontes , ou vol de «oie par les ouvriers, est une 
des plaies de l'industrie lyonnaise. En i';72, les syndics, maîtres 
gardes , etc. , de la grande fabrique des étoffes d'or, d'argent et de 
soie de la ville de Lyon, l'évaluaient à un million. (Un Mol sur les 
fabriques étrangères de soierie , par M. Arlès-Dufour, page 119.) 
Il est bien plus conside'rable aujourd'hui. A Reims, on estime 
que les larcins de fabrique coûtent un million aux fabricants, 
C'est environ de 2 p. o|o de l'a valeur des produits de l'industrie 
de Reims. Les ouvriers de Reims donnent la laine par eux sous- 
traite pour un quart de ce qu'elle vaut. Ils l'échangent au caba- 
ret à raison d'un demi-litre pour un échée de laine. (Voir la Note 
64 à la fin du. Volume.) 

(2) Voir U ^ote 65 à la fin du Volume. 



412 LA DÉMOCRATIE. 

Ce que je dis de l'ouvrier s'applique à plus forte 
raison au paysan. Le fariner américain n'étant 
pas obligé , comme l'ouvrier, de débattre tous les 
jours avec le bourgeois le prix de son travail, en- 
touré de cultivateurs ses pareils , et étranger aux 
tentations qu'inspire le séjour des villes, possède 
les qualités de l'ouvrier à un degré au moins égal, 
et n'en a les défauts qu'en diminutif. Il est moins 
injuste et moins jaloux envers les classes riches 
ou cultivées. 

Si donc on examine la masse américaine dans 
l'ensemble de son existence, on la trouve su- 
périeure à la masse européenne. Il est vrai 
qu'elle paraît presque complètement dépourvue 
de certaines facultés que l'on retrouve chez quel- 
ques prolétaires d'Europe. H y a, par instants, 
dans la cervelle du plus misérable lazzarone de 
Naples cent fois plus de lueurs de goût et de génie 
poétique que dans celle du mechanic ou du 
farmer républicain du Nouveau-Monde. Les ga- 
mins de Paris ont de passagères étincelles de gran- 
deur d'âme et de chevalerie que l'ouvrier améri- 
cain n'égale assurément point. C'est que le ca- 
ractère national de l'Italien est pétri de l'amour 
des beaux-arts, et que les généreux sentiments 
forment un des traits distinctifs du nôtre. Le laz- 
zarone et le gamin, étant dans la nation, quoiqu'au 
plus bas étage, participent du caractère national. 
Mais ce n'est point le propre de la masse des hom- 



LETfRE XXXlV. 4l3 

mes d'être spécialement, en Italie, poëte et ar- 
tiste, ou, en France, chevaleresque. La perfection 
pour elle consiste, avant tout et dans tous les pays, 
à connaître et à observer régulièrement ses de- 
voirs envers Dieu , envers le pays , envers sa fa- 
mille, envers soi-même , à travailler avec assiduité 
et conscience, à être citoyen probe, époux atten- 
tif et bon père , à pourvoir au bien-être et à la 
moralité des siens. Pour comparer avec équité et 
sans danger d'erreur grossière, la classe la plus 
nombreuse des sociétés américaine et européenne, 
c'est par ces faces qu'il faut opérei' le rapproche- 
ment, parce qu'elles appartiennent à toutes les 
variétés de là civilisation et de la race humaine, 
et que de leur degré de développement et de 
permanence parmi le grand nombre^ dépend le 
degré de solidité des empires. 

Pour rendre le parallèle précis et concluant 
entre les deux hémisphères , il est nécessaire 
d'opposer au mechanic et au farmer des États- 
Unis leur analogue parmi les peuples à idiome, 
à origine et à religion germaniques, c'est-à-dire 
l'ouvrier ou le paysan anglais. La civilisation 
d'Europe, abstraction faite des Slaves récemment 
apparus avec éclat sur la scène, est divisée en deux 
branches, celle du Nord, et celle du Sud, l'une 
tudesque, l'autre latine, qui doivent prospérer 
par des moyens différents, dont les goûts et les 
aptitudes sont notablement dissemblables. La so- 



414 I^A DÉMOCRATIE. 

ciété américaine , rejeton de l'une de ces bran- 
ches , lui est beaucoup plus comparable qu'à l'une 
quelconque des ramifications de l'autre. Il est 
donc aisé de constater la supériorité du mechu' 
nie Qt du ya/TTzer d'Amérique sur ceux d'Angle- 
terre , tandis qu'il est difficile de déterminer 
rigoureusement de combien telle classe de la 
société américaine est au-dessus ou au-dessous 
de la classe correspondante de la société espa- 
gnole, italienne ou française; il suffit cependant 
d'ouvrir les yeux pour reconnaître que la masse 
de la population est loin d'avoir atteint, chez 
ces trois derniers peuples , dans la direction qui 
leur est propre, le point de perfectionnement jus- 
ques auquel la masse américaine s'est avancée 
dans la voie qui lui appartient. 

Certes, la démocratie américaine a ses défauts, 
et je ne crois pas que l'on puisse m'accuser de les 
avoir palliés. Je n'ai dissimulé ni ses rudes exi- 
gences envers la bourgeoisie, ni ses hautaines 
prétentions envers les nations étrangères. J'ad- 
mettrai même qu'à beaucoup d'égards, c'est plutôt 
comme classe et en bloc qu'elle se recommande ; 
car les individus qui la composent manquent des 
qualités cordiales et affectueuses qui consti- 
tuent le plus désirable ornement de la person- 
nalité , et par lesquelles nos prolétaires français 
excelleraient, s'ils étaient affranchis une fois 
de la misère qui les abrutit j mais c'est en corps 



LETTRE XXXIV. 41 5 

et dans son unité que je juge ici la masse amé- 
ricaine. 

La démocratie américaine est exigeante et al- 
tière jusqu'au dédain envers les peuples étrangers ; 
mais n'est-il pas vrai que la susceptibilité dans les 
jeunes peuples, comme dans les jeunes hommes, 
est une qualité plutôt qu'un défaut, pourvu 
qu'elle marche de front avec une énergique ap- 
plication à quelque grande œuvre? L'orgueil 
est ridicule chez un peuple amolli et fainéant; 
chez un peuple entreprenant, actif, infatigable, 
c'est la conscience de ses forces et de son 
avenir. La politique étrangère de la démocratie 
américaine est profondément égoïste; c'est que 
l'ambition nationale est le propre des nations qui 
grandissent. Le cosmopolitisme est généralement 
un signe de décadence dans l'échelle des nations, 
tout comme la tolérance religieuse est un symp- 
tôme de l'affaiblissement des croyances. Les pré- 
tentions des États-Unis sont sans bornes ; ils as- 
pirent à la suzeraineté sur l'Amérique du Sud ; 
ils convoitent une à une les provinces du Mexi- 
que; mais, en dépit des lois de la morale, dans 
les relations de peuple à peuple, c'est le succès 
qui fait le droit. Si les États-Unis enlevaient 
les provinces mexicaines à la race espagnole, 
moitié par des procédés machiavéliques, moi- 
tié de force, ils seraient responsables devant 
l'humanité et devant Dieu des conséquences de 



41 C LA DEMOCRATIE. 

ce |larcir) ; mais ils ne seraient pas les seuls. Si les 
pays dont ils se seraient emparés prospéraient 
entre leurs mains, la postérité leur pardonne- 
rait de les avoir pris ; au contraire, elle pronon- 
cerait un arrêt sévère contre les Mexicains, si, 
avec de pareils voisins à leurs portes, ceux-ci 
étaient restés à croupir, comme aujourd'hui , au 
sein d'une lâche inertie et d'une sécurité stu- 
pide, et contre les puissances de l'Europe, si elles 
avaient négligé de les avertir, et les aider à se- 
couer leur léthargie. 

Les Romains étaient d'une exigence inouïe et 
d'une intolérable hauteur envers les autres peu- 
ples. Ils parlaient aux rois tout-puissants de l'Orient 
monarchique et aux héritiers du grand Alexandre 
ce langage arrogant et brutal que le général Jack- 
son a jeté à la face d'une monarchie de quatorze 
siècles. Leur politique était d'un égoïsme sans ver- 
gogne. Ils traitaient quiconque résistait à leur in- 
satiable soif de conquêtes, comme un esclave ré- 
volté contre la volonté des dieux. Cette foi punique 
dont ils imprimèrent le nom comme un stigmate 
d'infamie sur les ruines de leur rivale, fut sou- 
vent la seule foi qu'ils pratiquèrent. La postérité 
les a pourtant proclamés le plus grand peuple de 
la terre, parce qu'ils réussirent, c'est-à-dire parce 
que de tous les peuples vaincus ils fondèrent, par 
de sages lois, un empire durable. Les Anglo- 
Américains ont beaucoup de ressemblance avec 



LETTRE XXXTV. 41 7 

les Romains, soit en bien , soit en mal. Je ne pré- 
tends pas qu'ils soient destinés à devenir les 
maîtres du monde; je tiens seulement à faire re- 
marquer qu'à côté de défauts qui choquent 
les nalions étrangères, ils possèdent de grandes 
facultés et de précieuses vertus qui doivent at- 
tirer notre attention de préférence. La posté- 
rité les jugera par leurs qualités bien plus que 
par leurs imperfections. C'est par leurs qualités 
qu'ils sont formidables aux autres peuples. Lut- 
tons contre les États-Unis, moins en dénonçant 
leurs péchés au monde, qu'en nous efforçant de 
nous approprier leurs vertus et leurs facultés et 
qu'en développant les nôtres. Voilà de tous les 
moyens le plus sûr pour maintenir notre rang 
dans le monde en dépit d'eux et en dépit de tous- 
En même temps que la démocratie américaine 
se montre de plus en plus fière au-dehors, au-de- 
dans elle est ombrageuse envers quiconque lui 
paraît empiéter sur sa souveraineté. En cela elle 
ne fait qu'imiter les aristocraties les plus van- 
tées. Le système qu'elle suit à l'égard de la bour- 
geoisie lui est dicté par l'instinct de conservation, 
tout comme celui que se sont tracé l'aristocra- 
tie et la bourgeoisie en Europe, l'une à l'égard 
des classes bourgeoises, l'autres à l'égard de la 
foule. Elle entend ne rien perdre de ce qu'elle a 
conquis, non en dépouillant son prochain, non en 
détroussant les passants, non en pillant des pro- 
II. 27 



418 LA DEMOCRATIE. 

vinces,maisà la sueur de son front, par son travail 
opiniâtre. Qui de nous donc osera lui jeter la pre- 
mière pierre? Je conçois que de prime abord nous, 
bourgeois, nous soyons révoltés de ses préten- 
tions , et qu'à la vue de la bourgeoisie américaine 
vaincue, comprimée, portant le licol, nous sen- 
tions nos entrailles bourgeoises s'émouvoir. Con- 
venons pourtant que cette démocratie a conduit 
les affaires du Nouveau-Monde de manière à jus- 
tifier sa suprématie et à faire excuser son hu- 
meur jalouse contre tout ce qui peut tendre à la 
lui ravir. Depuis l'origine des peuples, c'est la pre- 
mière fois que la multitude jouit pleinement des 
fruits de ses labeurs, et qu'elle se montre digne 
de porter la robe virile. Résultat admirable ! 
Lors même qu'il n'aurait été obtenu que moyen- 
nant l'humiliation momentanée des classes avec 
lesquelles notre éducation et nos habitudes nous 
portent le plus à sympathiser , je dis que le de- 
voir de tout homme de bien est de s'en féliciter 
et d'en rendre grâces à la Providence! 

Malheur à la tyrannie de quelque part qu'elle 
vienne! Dieu me garde de faire l'apologie des 
excès brutaux et quelquefois sanglants , féroces 
même, qui récemment se sont répétés dans la 
plupart des grandes villes des États-Unis! S'ils 
poursuivaient leur cours, la démocratie améri- 
caine, dégradée, perdrait à jamais la haute posi- 
tion qu'elle occupe. Mais, si criminels que puis- 



LETTRE XXXIV. 419 

sent être ces actes, je ne puis me résoudre à 
les imputer à la masse américaine, et à mettre 
au pilori le corps entier de ces incomparables tra- 
vailleurs. Les violences populaires en tout pays 
sont l'ouvrage d'une imperceptible minorité , que 
le régime actuel des États-Unis est impuissant à 
contenir. Ce régime a donc besoin d'un correctif 
propre à préserver dans leur pureté les qualités 
solides de la population, et qui, en effet, semble 
devoir bientôt s'y introduire, car les théories ex- 
clusives de liberté sont visiblement en baisse de 
ce coté de l'Atlantique. 

On se tromperait si de ce qui précède on con- 
cluait que la civilisation américaine a dépassé la 
nôtre. La masse américaine est supérieure à la 
masse européenne ; mais la bourgeoisie du Nou- 
veau-Monde est inférieure aux classes qui, dans 
l'Ancien, sont superposées à la foule, quoique 
les mérites de celles-ci soient plutôt virtuels que 
réels et appartiennent plus au passé et à l'ave- 
nir qu'au présent; car aujourd'hui les classes 
supérieures d'Europe, bourgeoisie et aristocratie, 
utilisent bien faiblement, au profit des peuples 
et au leur propre , l'intelligence et la sociabilité 
qui les distinguent. La bourgeoisie américaine, 
prise dans son ensemble et à part quelques excep- 
tions , a l'attitude des vaincus : elle porte sur le 
front la marque de sa défaite. Comme elle a été 
astreinte à rester toujours mêlée à la foule dan^ 



420 LA DÉMOCRATIE. 

presque toutes les circonstances de la vie, les 
deux classes se sont naturellement emprunté 
beaucoup de leurs habitudes respectives et de 
leurs manières d'être et de sentir. Cet échange 
a beaucoup profité à la masse; il a été moins 
avantageux à la bourgeoisie. C'est le bouclier 
d'or du Troyen échangé contre le bouclier de 
cuir du vaillant Diomède. Chacun des deux con- 
tinents l'emporte donc par l'un des deux grands 
éléments dont se compose la société, et a le des- 
sous par l'autre. Il y a compensation (1). 

Si donc il fallait absolument, de la supériorité 
des classes laborieuses des États-Unis, tirer une 
conclusion relative au rang réservé dans une épo- 
que prochaine aux civilisationsd'Europe et d'Amé- 
rique, la seule irrécusable serait celle-ci: Pour 
que la société anglo-américaine possédât la pré- 
éminence sur la nôtre, il serait nécessaire qu'elle 
renfermât des classes qui, sans être la copie de 
notre bourgeoisie et de notre aristocratie, fussent 
intrinsèquement et extérieurement à la même 
hauteur, par rapport au peuple proprement dit, 
que nos classes élevées par rapport au grand 

(i) Il est impossible de parler de la démocratie américaine 
sans citer l'ouvrage récent de M. de Tocqueville. J'y renvoie 
ceux qui désirent connaitre en détail les allures et les inslincls 
de cette démocratie, l'empire qu'elle exerce sur la bourgeoisie, 
ainsi que les lois par lesquelles elle a constaté et affermi cet 
empire. 



LETTRE XXXIV. 42 1 

nombre de notre population ; ou, en d'autres ter- 
mes, il dépend de nous d'assurer à notre ordre 
social la 'supériorité sur celui des États-Unis, 
en dégageant nos prolétaires des champs et des 
villes de la misère , de l'ignorance et de l'abru- 
tissement où ils sont plongés ç, et en les dévelop- 
pant conformément aux dispositions nationales 
et au caractère de notre race. 



NOTES. 



Note I. (Page ii.) 

CONSTRUCTION ET DÉPENSE DES BATEAUX A VAPEUR DE l'oUEST. 

Les bateaux à vapeur de l'Ouest sont à haute pression . de6 à 8 at- 
mosphères. Les chaudières sont sur le pont, à l'avant. Le cylindre 
vient ensuite; il est couché horizontalement sur le pont. Il y a deux 
roues de côté. Autrefois l'on employait fréquemment une seule 
roue à l'arrière- {stern-wlieel). La tige du piston agit par l'intermé- 
diaire d'une bielle, sur la manivelle qui meut l'axe desroues ; il y a 
un volant. Il n'y a qu'une machine par bateau . Les pistons ne sont 
pas métalliques, ce qui entraîne nécessairement une grande dé- 
perdition de force , mais ce qui rend les réparations faciles, cir- 
constance importante avec des mécaniciens peu entendus. 

Ces machines sont d'une construction extrêmement simple et 
coûtent fort peu. Pour les plus forts bateaux , leur prix est de 
60 à 70,000 fr. Les machines des bateaux de poste à vapeur du 
gouvernement français dans la Méditerranée , coûtent près de 
5oo,ooo fr. Les plus fortes machines des bateaux de l'Ouest, ont 



424 NOTES. 

des cylindres de 3o pouces anglais ('C^yô) de diamètre, et 
7 pieds anglais ('2™,i5) de course de piston. Elles sont suscep- 
tibles d'agir par expansion. 

Ces bateaux consomment beaucoup de bois; les grands ba- 
teaux , dont la coque a 5o à 52 mèlres de long sur le pont, 8 à 
;9 mètres de large, et 2™,5o, à 5 mèlres de profondeur, et qui 
portent huit chaudières do 7 mètres de long, sur 76 à 90 cenlim. 
de diamètre, brûlent 1 1/2 à 1 3/4 corde (5 1/2 à 6 ï/3 stères) 
par heure, à raison de 21/4 doll. la corde (3 fr. 4o c. le stère). 
Il est rare qu'ils fassent quatre lieues à l'heure même en descen- 
dant. 

Les bateaux de l'Est sont des bateaux très rapides et très sûrs. 
Depuis quelques années, ils ont reçu beaucoup de ptrfectionne- 
ments, dus principalement à M. R.-L. Stevens, de New-Tork, Ils 
font jusqu'à 6 lieues à Iheure dans l'eau à peu près dormante ; ils 
ne transportent guère que des voyageurs. Leur longueur la plus 
ordinaire est de 55 à 58 mètres; leur largeur est de 7 à 8 mè- 
tres , sans compter les plates-formes latérales; leur tirant d'eau 
de i™,2o, à i^^sSo sur les fleuves; de 2 mètres à 2^,70 dans 
le«> haies , ou bras de mer. Le JSortli - America a 73°^, 80 de 
long , 9"M5 de large, et avec les plaies-formes, i9'^,2o; sa coque, 
a â™,70 de profondeur, et son tirant d'eau est de i™,5o. 

Les bateaux de l'Est sont à basse ou moyenne pression (1 atmo- 
sphère) : leur cylindre est vertical ; ils ont souvent deux machi- 
nes. La vapeur y agit par expansion. La coux'se du piston y a été 
portée jusqu'à 3 mètres, et 3"\35 (10 et 11 pieds anglais.) Le 
diamètre de leurs cylindres est considérable ; il y en a qui ont 
jusqu'à i"^,65 (l'O/uo, le de Witt Clinton). Ils consomment, 
dans les grandes vitesses , 7,8, et même 9 stères par heure. 

Aujourd'hui les bateaux à vapeur d'Europe sont presque 
tous à basse pression et sans expansion. Pour employer la détente 
de la vapeur, il faut avoir des cylindres très hauts; les construc- 
teurs européens craignent qu'alors le navire ne soit mal assis et 
sujet à chavirer. Ils ne donnent pas au piston plus de i'",20 h 
i'",5o de course. 



NOTES. 



425 



Note 2. (Page 1 1.) 

NOMBRE DES BATEAUX A VAPEUR DES ÉTATS-UNIS. 

Je dois à 1 obligcr.nce de Thomas Smilh, Regisier de la Tréso- 
rerie de Washington , le tableau suivant indiquant le nombre 
et le tonnage des bateaux à vapeur de chaque Etat et Territoire 
de l'Union, au oi décembre i834. 

TABLEAU 

DES BATEAUX A VAPEUR DES ÉTATS-UNIS. 



ETATS. 



Maine , 

Massachusetts . . . . , 
Rhode-Island .... 

Conneclicut , 

New- York , 

New- Jersey 

Pensylvanie 

Délaware ....... 

Maryland , 

District de Columbia . 

Virginie , 

Ohio 

Caroline du Nord. . . 
Caroline du Sud . . . , 

Géorgie , 

Tennessee , 

Alabama , 

Louisiane 

Missouri 

Michigan , 

Total 



Nombre 






Tonnage. 


DES BATEAUX. 






T. 


1 


68 


5 


904 


3 


847 


6 


1,291 


54 


i3,253 


4 


775 


36 


5,097 


2 


024 


i8 


5,802 


3 


5io 


6 


986 


62 


8,047 


1 


49 


6 


1,057 


10 


i,36i 


17 


4,o83 


22 


3,291 


ii5 


46,292 


7 


606 


8 


962 


386 


95,648 



426 



NOTES. 



Les bateaux appartenant à l'Ouest peuvent être évalués comme 
il suit : 



ETATS. 


Nombre des bateaux. 


Tonnage. 


Ohio 

Tennessee 

Alabama 

Louisiane 

Missouri 

Partie de la Pensyl- 
vanie (Pittsburg.). . . 


62 

17 

22 

ii5 

7 

14 


8,047 T. 

4,082 

3,291 

46,292 

655 

2,000 


Total . . . 


237 


64,347 



D'après les relevés statistiques, publiés par l'Administration des 
Mines, la France possédait en i834î 82 bateaux à vapeur. Leur 
tonnage total, dont l'indication n'est pas donnée, ne doit pas 
dépasser i5,ooo tonnes. En outre , l'État en compte 37 pour le 
service de la marine et des postes. L'Angleterre en a , tout com- 
pris , plus de 480. 

Note 3. (Page 14.) 



CODT DES BATEAUX A VAPEUR DE LEST. 

Dans l'Est , un bon bateau à vapeur de 55 à 58 mètres de 
long, avec dès chaudières «n cuivre, qui sont nécessaires pour 
résister à l'eau salée, coûte "SrjS à 400,000 fr., y compris le 
aménagements. La coque est faite par les charpentiers à raison 
de 160 fr. par tonne de capacité, ferrures non comprises. La 
machine , quand il n'y en a qu'une , coûte 65 à 80,000 fr., non 
compris les chaudières. Le North- America a coûté 100,000 doll. 
(533,000 fr.). Un bon bateau, bien soigné, dure, dans l'Est, 
douze à quinze ans. 

Note 4- (Page 22.) 
A la fin de la session de i836 , ces excédants dépassaient 



NOTES. 427 

2Q0, 000,000 f., sur lesquels il y avait à prendre, à la Térilé , une 
somme assez considérable pour les services publics. Le Congrès 
n'a pas voulu laisser cette réserve entre les mains des banques 
locales auxquelles la Trésorerie l'avait confiée. Il a décidé que , 
sauf 5,000,000 doll. , elle serait déposée dans les caisses des 
Etats particuliers, sans intérêt, jusqu'au jour où l'on en aurait 
bes-oin. Cette mesure équivaut à une distribution de la réserve 
entre les Etats; la plupart de ceux-ci appliqueront leur quote- 
part aux travaux publics. ( Voir les Notes 1 1 et 42 à la fin du pre- 
mier Volume.) 

Note 5. (Page 27.) 

Le candidat qui paraissait, en septembre i856, devoir défi- 
nitivement réunir la plupart des votes de l'Opposition, est encore 
un homme de l'Ouest, le général Harrison. 

Note 6. (Page 3o.) 

En i836 , l'Arkansas a en effet été admis au rang d'Etat. 

Note 7. (Page 440 

VOTE DB FONDS POUR AIDER LA COMPAGNIE DD CHEMIN DB FEK DE 
NEW-YORK AU LAC ÉRIÉ. 

Dans la session de 1806, la Législature de New-Tork a volé une 
avance de 3 millions de doll. ( 16,000,000 fr. ) à la Compagnie 
du chemin de fer de New-York au lac Érié. La Compagnie espère 
achever son chemin de fer moyennant 6 millions de doll. , ou 
environ 168,000 fr. par lieue. 

Note 8. (Page 5o.) 

AVANCES DU MARYLAND POUR LES TRAVAUX PUBLICS. 

Dans sa session de i836 , la Législature de Maryland a voté 



428 



NOTES. 



une somme de 8 millions dedoll. (4i,û35,ooo fr.) , dont 6 mil- 
lions de doll. applicables par moitié à la continuation du chemin 
de fer et au canal ; le reste est réparti entre trois ouvrages , dont 
l'un doit lier Annapolis , capitale de l'Etat, au Potomac. 

La ville de Baltimore a, de son côté , souscrit pour 3 millions 
de doll. au chemin de fer. 

L'Etat de Marjland, tout en voulant favoriser les travaux pu- 
blics , ne perd pas de vue les intérêts de sa Trésorerie. 11 se fait 
garantir par les compagnies un intérêt de 6 p. o/o pour ses ac- 
tions, et renonce à tout dividende excédant ce chiffre. C'est un 
prêt avec hypothèque plutôt qu'une souscription. 

Note g. (Page 53.) 

CHEMIN DE FEK DE CDARLESTOnJa CINCINNATI. 

En i836 , ce chemin de fer a été autorisé parles Législatures 
des Etats de Kenlucky, Tennessee , Caroline da Nord et Caroline 
du Sud. Les études préparatoires ont eu lieu ; le tracé a été dé- 
terminé , et un comité a été organisé pour pousser l'affaire avec 
vigueur. Ce comité est présidé par M. Hayne , ex-sénateur au 
Congrès, ex-gouverneur de la Caroline du Sud, l'un des hommes 
les plus considérés du pays. Y compris deux embranchements sur 
Louisville et Maysville, ce chemin de fer aurait 260 lieues de long. 
Le devis approximatif qui en a été dressé s'élève à 1 i,870,oood. 
(63,3oo,ooo fr. ). 

Note 10. (Page 53.) 

TRAVAUX PUBLICS EN GÉORGIE. 

La Géorgie s'occupe d'autres projets plus aisément réalisables. 
Il est question d'améliorer la navigation de la rivière Savannah 
ou d'établir un canal latéral là où la navigation en est mau- 
vaise. Par ce moyett , les cotons qui, maintenant prennent 
de préférence le cliemiu de jfer d'Augtista à Qharlestoo , desceu- 



NOTES. 429 

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n»h a M,,eo„, <,„. aurait ciaat.e.,i„gls lieues ,1e l„„g. La compa 
gn.e a ,é autorisée, et c„„.„e encouragement on lui a donn 
le privilège de faire la banque. 

On travaille aetivement au el.emin de fer de Géorgie qui pro- 
longe au sudonest. du côté de la rivière Cliat.ahoochie le el.e 
mm de fer de Charlesfon à Augusta. 11 doit se rattacher à u„ 

--.,ote entre la Chat.aliooehie et la rivière Alabama, e 'i 
aboutira,, sur cette dernière rivière à Mongomer,, à la tète d 
la navigaiion à vapeur. La ville de Mobile, nui es située , 
p.s.e,e„,„„el.urede..Alabania, e. qui rVoi":::: 

ctLz.i—ra.'""'""""'--^'--''---^ 

Pour que la communication par chemins de fer et bateauv à 
vapeur entre Boston e. la Nouvelle- Orléans soit complète . il „e 
man r, ^, ^„,„„ ^,^^._ ^^ ^^_. ^^ ^^ rivière Roanoke à 
Charlestou Une première partie de celte ligne, du Roanote ^1 
V. le de Raleigh (Caroline du Hord), a,ant vingt-huit lieue 
long, a du être autorisée par la Caroline du Nord : le reste do 
Raleigh a Charleston , formerait environ cent lieues 

En regardant la carte des États-Unis, on voit que' pour p-.ser 
de lAtlantique au golfe du Mexique on pourrait nr^fii T 
deux cours d'eau , la rivière Sainte Marie et la sl ' ,f • '" 

déchargent, lune d'un côté l'autre de l'aut t ' '"' " 

instant.sontfort rapprochées surtl\'a1,rr;r;'" 
affluents de la Suwanée. La Floride est „„ 

J;.i..raitdoncaiséderelier,;l:e:mr:/;:-— 
nvieresqu on rendrai, navigables. I, est question a sT d'un 
canal qui serait dirigé, â partir de la rivière Sainte-Mari oÎtlë 
long de la Suwanée, soit vers la ville de Tallahassée O^i " - 
de ces ouvrages depuis asse. long-temps; après nue les I r 
Séoiinoles auront évacué la FloiL, ifes. ^^^^^ :^Z 
occupera sérieusement. ^ *= ^ on s en 



430 



NOTES. 



Note f I. (Page 6i.) 

Pendant la session de i836, le Congrès, en élevant le Michi- 
gan au rang d'Etat, a en effet transporté à TOhio le coin de ter- 
ritoire où est compris l'embouchure de la Mauraée. 

Note 12. (Page 62.) 

CANAL MICHIGAN COMMENCÉ. 

L'État d'Illinois a décidément entrepris à ses frais l'exécution 
du canal Michigan; les dimensions paraissent en devoir être 
assez belles. Il aura trente-sept lieues et demie de long. On estime 
qu'il coûtera un million par lieue moyennement. Les travaux ont 
été commencés le 4 juillet i836. Le lac servira de réservoir; 
Le maximum de la tranchée dans le roc sera de S'^jôo. Les deux 
extrémités seront Tune à Chicago, l'autre près du confluent de la 
petite rivière Vermillon. 

La première allocation de fonds est de 5oo,ooo doll. 
(2,667,000 fr.). 

Note i3. (Page 64.) 

TRAVAUX PUBLICS DANS l'ÉTAT d'inDIANA. 

Pendant la session de 1806 , la Législature d'Indiana a voté 
une somme de 10,000,000 doll. (53,3oo,ooo fr.) pour les travaux 
publics. i,3oo,ooo doll. (6,930,000 fr.) serviront à achever la 
canalisation de la rivière Wabash ou canal de la Wabash au lac 
Eriépar laMaumée; i,4oo, 000 doll. sont alloués à la canalisation 
du PVhiteRiver, l'un des afEuens de la Wabash; 3,5oo,ooo doll. 
(18,667,000 fr.) à l'exécution d'un canal, canal du Cenire (CeyitraL 
Caiiat) qui traversera l'État, du sud au nord, depuis Evansville, 
gur l'Ohio, jusqu'à lextrémité de la canalisation de la Wabash. 
1,600,000 doll. (8,533,000 fr.) sont consacrés à un chemin de 



KOTES. 



431 



fer partant de New-Albany , sur l'Ohio , vis-à-vis de Louisville , 
qui passera par Indianapolis et se dirigera par Lafayette vers le 
lacMichigau; 1,600^000 doll. (8,535, ooofr.) à divers chemins de 
fer ou routes macadamisées ; 5oo,ooo doll. (2,667,000 fr.) sont 
destinés , sous forme de souscription, au chemin de fer de Law- 
renceburg, sur TOhio, à Indianapolis, lequel est entrepris par 
une compagnie. 

Le canal du Centre formera , avec le canal de la Wabash au 
lac Erié, un développement de 180 lieues, dont une trentaine 
dans l'Etal d'Ohio. 

Note 14. (Page 84.) 

SOUSCRIPTION DU MASSACHUSETTS AU WESTERN RAIL-ROAD. 

Le capital de la compagnie qui a entrepris cet ouvrage est de 
2,000,000 dol). ; le devis estimatif ne s'élève qu'à i,6co,ooo 
doll., y compris un embranchement de 9 lieues, entre Spriiig- 
field et Hartford (Gonneclicut). 

Pendant la session de 1806, la Législature du Massachusetts 
y a souscrit pour un million de doll. L'acte par lequel cette sous- 
cription a eu lieu porte le capital de la compagnie à 0,000,000 
doll. 

C'est la première fois que l'Etat de Massachusetts intervient 
dans les travaux publics. Cette détermination de sa part est toute 
une révolution dans sa politique. Les journaux, en l'annonçant, 
faisaient remarquer qu'il y a quelques années pareille proposi- 
tion eût été considérée comme une folie et repoussée avec dé- 
dain ou colère. 

Note i5. (Page 94.) 

RÉCAPITULATION DES TRAVAUX PUBLICS DES ÉTATS-UNIS. 

Les six tableaux suivants offrent la récapitulation des divers 
ravaux publics des Etats-Unis, classés comme dans la Lettre xxii, 
avec les dépenses eu francs et les longueurs en lieues de 4,000'°. 



432 



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438 



NOTES. 



Pour arriver aux résultats indiqués page 94 , je n'ai compté 
ni le canal de Virginie, ni celui de Michigan , et je n'ai 
fait figurer que six lieues et demie du canal de Saint-Laurent, 
quinze du chemin de fer de Rochester à Buffalo , et trente de 
celui de Dayton à Sandusky. 



VII. 



RÉSUMÉ DES SIX TABLEAUX PRÉCÉDENTS. 



TABLEAUX. 


LONGUEDR DES 
CANAUX. 


OUVRAGES. 

CHEMINS 
OB FEE. 


DÉPI 
CANAUX. 


NSE 

CHEMINS 
DE FEE. 


I. 

IL 

IIL 

IV. 

V. 


727 1/4 

26 
109 


214 3/4 

61 1/2 
279 1/4 
120 1/2 
161 1/4 


2^2,640,000 

i47,790'OOo 
29,733,000 
18,270,000 
36,3oo,ooo 


74,660,000 
10,600,000 
67,840,000 
41,143.000 
55,260,000 


A déduire. 


1,554 ]/4 
iA4 


837 1/4 
io5 


473,733,000 
72,600,000 


229,283,000 
2 1,760,000 


VL 


1,210 1/.^} 
110 3/4 


732 1/4 
69 1/2 


4oi,233j00o 
24,260,000 


207,553,000 
12,690,000 




1,321 M 


801 5/4 


426,483,000 


220,223,000 


2,122 3/4 


645,706,000 



Le chiffre ici porté pour la dépense dépasse de quelques rail- 
lions celui indiqué page 94, à cause de quelques rectifications 
que des informations nouvelles m'ont perm is de faire. 

En raison d'un certain nombre d'ouvrages très peu impor- 
tants, sur lesquels je n'ai pu avoir de renseignements exacts, je 



NOTES. 439 

pense que l'on pourrait porteries totaux ci-dcssus à 2,i5o lieues 
et à 660 millions de francs. 

Si l'on voulait tenir compte des principaux ouvrages à 
l'exécution desquels il a été pourvu dans les derniers mois de 
i835, ou dans les premiers de i83G , savoir : la continuation 
du chemin de fer de Ballimore à l'Ohio et du canal de la Ché- 
sapeake àlOhio, le canal de Virginie, le chemin de fer de 
New-York au lac Erié , le canal Michigau , les travaux publics de 
l'Etat d'Indiana, le chemin de fer d'Elmyra à Wiliiamsport et 
le canal Génesée , qui reliera les travaux publics de New-York à 
ceux de la Pensjlvanie, l'Eastern et le Western Railroads près de 
Boston, le reste du chemin de fer de Bullalo à Rochesler , le 
chemin de fer de Philadelphie à Baltimore , par Wilminglon , 
ceux de New-Haven à Hartford, de West-Stockbridge à Hudson, 
de Lancaster à Harrisburg, de Richmond à Pétersburg , et 
celui de l'Alabama à la Ghaltahoochie , il faudrait aux totaux 
précédents ajouter environ neuf cents lieues et 3oo millions ; ce 
qui donnerait pour totaux définitifs trois mille cinquante lieues 
et 960 millions. Je ne parle pas des deux grands chemins de 
fer de la Nouvelle-Orléans à Nashville et de Charleston à Cin- 
cinnati, qui cependant me semblent devoir être prochainement 
exécutés, et qui avec quelques embranchements, auront en- 
semble plus de cinq cents lieues. 

Les Américains ont déjà surpassé, par l'étendue de leurs entre- 
prises de communications et par la rapidité qu'ils ont mise aies 
exécuter, tout ce qu'avaient fait les peuples de la vieille Europe. 
Presque tous les ouvrages ci-dessus énumérés ont été faits en 
quinze ans. L'Angleterre est restée soixante ans, de 1760 à 1820, 
pour creuser, dans les trois parties du Royaume-Uni, 1,100 
lieues de canaux, dont les quatre cinquièmes sont dans l'An- 
gleterre proprement dite. Ces ouvrages anglais sont en général 
assez courts, à petites dimensions, et Pexéculion en a été 
facile. Quelques uns cependant sont fort beaux; tel est celui de 
la Forlh à la Cljde , qui a 3 mètres de hauteur d'eau , et dont 
la longueur ft est d'gilleurs que de ^5 1/3 lieues ; tel est surtout 
1q canal Calédonien, qui trayerse la Gr^ndç-^Prçtagne de lEsï 



440 HOTES. 

à rOuest. Son parcours entier n'est que de 23 5/4 lieues ; 
le canal proprement dit n'a que 8 1/2 lieues ; le reste est occupé 
par une file de lacs allongés. Il est praticable pour des frégates 
de 02 canons. La dépense a été de 26,000,000 fr. , ou à peu près 
de 5,000,000 fr. par lieue. 

Après avoir canalisé leur territoire , les Anglais s'occupent à 
le sillonner par des chemins de fer exécutés à grands frais. Ils 
ont en ce moment environ 142 lieues de chemins de fer achevés , 
ayant coûté io5 à 110 millions, soit 760,000 à 800,000 fr. par 
lieue, et 172 lieues de chemins de fer en construction , qui ne 
coûteront pas moins de 220 millions, soit i,5oo,ooo fr. par 
lieue. 

La Hollande a beaucoup de canaux dont la construction a été 
fort simple, à cause des conditions hydrographiques du pays. 
Le plus remarquable est celui qui va d'Amsterdam au Helder. 
Il a 20 1/4 lieues de long. Deux frégates peuvent y passer de front. 
Il existe aussi de l)eaux ouvrages dans le nord de l'Europe, 
pour abréger la navigation , soit par lintérieur de la presqu'île 
du Jutland , soit à travers la Suède. La Russie possède aussi 
quelques grands travaux de navigation intérieure qui complè- 
tent la communication presque entièrement établie par les fleuves 
entre la Caspienne et la Baltique (canal Ladoga). 

Il y a bien long-temps que la France a débuté dans les travaux 
publics. Le canal de Briare date d'Henri IV. Le canal du Midi 
fut commencé en 1666 , et livré à la navigation en 1684. Avant 
la révolution , plusieurs autres canaux avaient été achevés ; entre 
autres le canal du Centre, qui relie la Saône à la Loire. D'autres 
avaient été entamés , principalement par les Etats provinciaux , 
mais ils restèrent abandonnés tant que dura la tourmente révo- 
lutionnaire; tels furent le canal du Rhône, ou plutôt de la 
Saône, au Rhin par le Doubs et l'ill ; le canal de Bourgogne , qui 
relie la Saône à la Seine par l'Yonne ; celui du Nivernais , qui 
rattache la Loire à l'Yonne; celui de la Somme qui suit la 
rivière de ce nom , et la met en communication avec l'Oise. 
L'Empire continua les ouvrages quil trouva commencés et en 
commença de nouveaux, entre autres celui de Saint-Quentin 



NOTES. 441 

proprement dit, celui de Nantes à Brest, destiné à l'appro- 
Tisiounement de noire premier arsenal militaire; celui del'Ourcq, 
ceux du Cher ( aujourd'hui du Berrj) , du Blavet (de Poulivy à 
Lorient) , dllle et Rance (de l'Océan à la Manche), et quelques 
autres moindres ouvrages, tels que les canaux de Mons à Condé, 
Saint-Denis, Saint-Martin. En i8i4, le malheur de nos armes 
vint encore une fois suspendre les travaux. La Restauration les 
reprit faiblement jusqu'en 1821. En 1821 et 1822 , des marchés 
furent passés avec des compagnies pour l'achèvement des lignes 
commencées et l'établissement d'un petit nombre d'autres (canal 
latéral à la Loire , navigation de l'Isle , de l'Oise , etc.) , en tout 
quinze lignes. Ces marchés onéreux au Trésor ^ qu'ils grevaient 
d'intérêts considérables; onéreux au commerce, sur qui ils 
devaient faire peser des droits de péage trop élevés , procurèrent 
une somme de 128,600,000 fr. 

Malheureusement les devis présentés aux Chambres avaient 
été rédigés avec une extrême précipitation. Les projets nouveaux 
n'avaient pas été étudiés. Les travaux furent conduits mol- 
lement. Toutes les prévisions de temps et d'argent furent dé- 
passées. A la fin de i833, deux lignes seulement étaient achevées, 
savoir : le canal d'Aire à la Bassée ( 10 lieues i;4) qu'une com- 
pagnie avait entrepris à ses risques et périls, et des travaux de 
peu d'importance pour l'amélioration du Tarn (*) entre Gaillac 
et Alby (8 lieues). A la même époque, il y avait déjà trois ans que 
les emprunts de 1821 et 1822 étaient épuisés et que les ouvrages 
se continuaient aux frais du Trésor, moyennant des allocations 
annuelles. 

La loi du 27 juin i833 répartit une somme de gS millions 
entre la navigation intérieure , les routes, les phares et les mo- 
numents. Les rivières et canaux eurent 44 millions pour leur 
part. 

Actuellement les travaux touchent à leur terme ; la plupart 
des lignes sont livrées à la navigation. Toutes le seront en 1837. 

(*) Il avait été alloué pour ces travaux Soo,ooo fr. , qui ne sont pas 
compris dans les 128,600 fr. ei-dessus. 



442 



ÎÎOTES. 



Voici le détail de leui étendue et celui de la dépense au 3i dé- 
cembre i835 : 



DÉSIGIVATIOX 

DES ODVBAGES. 



LONGUEUR 

en lieues 
deZi,00Omèt. 



DEPENSE TOTALE 



3i déc. i855. 



Canal du Rhône au Rhin 

id. de la Somme . . 

id. des Ardennes . . 

id. de Bourgogne. . 

id. du Berry. . . . 

id. latéral à la Loire. 

id. de Nantes à Brest 

id. dllle et Rance . 

id. du Blavet. . . . 

id. du Nivernais . . 

id. d'Arles à Bouc. . 

Navigation de risle. . . 

id. de rOisc . . 

Total. . . 



87 

^9 
26 
60 

80 

49 
95 
21 
i5 

44 
11 

36 
34 



1/4 
1/4 

1/2 

t/2 

1/4 



3/4 
1/4 
1/2 



598 1/2 



27,334,068 
11,145.545 

i4,o3o,i42 
5i.2ti i58 
17,321,360 
25.542,016 
42,547,234 
i5, 823, 564 

4 929 10^ 

25,145 949 

1 1,102,391 

4 622,685 

5,074,717 



25] 



529,7 



35 



11 reste à dépenser un peu plus de 17 millions sur les fonds de 
la loi de i855. En admettant qu'ils suffisent pour parfaire les ou- 
vrages commencés, la dépense totale se trouvera de 269 millions, 
soit 43o,ooo fr. par lieue. 

Ces canaux donnent déjà de notables résultats. Ainsi, sur le 
canal du Rhône au Rhin , au-dessus de Besançon , où le mouve- 
ment commercial est moins actif (jue dans la partie inférieure , 
on a livré passage, en i835 , à ij6oo bateaux ou radeaux , et , 
en 1834 , à 2,180. Il eu est passé sur le canal de Bourgogne : 

1854 i835 

A Dijon 825 , 2,334 

Au bief de partage. 227 i,388 

Les recettes sur ce dernier canal suivent une progression uon 
moins rapidement croissante. EUes ont été ; 



NOTES. 



443 



En i853 , de 171,661 fr. 

En 1854, de 211, 53o 

En i855, de 691,840 

Pour compléter la nomenclature de la navigation artificielle 
de la France, il faut, aux travaux ci- dessus, ajouter les suivants : 

Canal de Saint- Quentin 20 lieues i;4 

de Briare , de Loing et d'Orléans. 45 — l/4 

du Centre 29 — 1/4 

du Midi 61 — M 

de rOurcq 23 — 1/2 

Petits canaux du littoral de la Méditerranée. 62 — 5/4 

Petits canaux du Nord et du Pas-de-Calais. . 73 — » 
Divers petits canaux isolés, tels que ceux 
de la Druclie, de Givors , de Vauban , de 

Brouage, de Saint-Denis, et Travaux du Tarn. 34 — » 

Total 342 



En y ajoutant les i5 lieues du canal de Roanne à Digoin , et 
les 161/2 lieues du canal de la Sambre à l'Oise, ainsi que les por- 
tions exécutées de divers canaux momentanément buspendus , 
tels que celui des Salines , ce chiffre s'élèverait à . 4oo lieues. 

Le total général de la navigation artificielle de 
la France serait donc de 998 

En outre nous avons une navigation fluviale 
dont la longueur peut être estimée à 1,800 

Ce qui donne pour total définitif de la navi- 
gation une longueur de 25798 



Quant aux communications par terre , nous possédions, au 
i«' janvier i856, en fait déroutes royales : 



444 NOTES. 

Routes à l'état d'enlretien . . . . 6,129 lieues. 

Routes à réparer ij^Sg 

Lacunes de routes 947 



Total des routes royales. . . 8,655 8,635 lieues. 

La classification analogue des routes dé- 
partementales donnerait : 

Routes à l'état d'entretien .... 5,5oo 

Routes à réparer x,2oo 

Lacunes 2,800 



9,5oo 9»5oo 



Total des routes royales et départementales, i8,i55 lieues. 

En fait de chemins de fer, nous n'avons encore en France 
que ceux qui s'étendent de Lyon à Roanne , 58 lieues en 
tout ; le chemin d'Epinac , qui a 6 lieues et demie , et quelques 
autres petits, qui élèveraient la somme totale des chemins de fer 
en France à 5o lieues à peine. 

En résumé ^ it y a peu de pays au monde qui soient en mesure 
de présenter la même étendue de communications que la France. 
Cependant il nous reste encore beaucoup à faire, même pour 
jouir de ce que nous avons fait. 

Nos canaux sont bien conçus et bien exécutés. La plupart 
offrent une section plus considérable que celle dos canaux 
ordinaires d'Angleterre et d'Amérique, double au moins. Ils au- 
ront de l'eau toute l'année au moyen des réservoirs alimentaires 
qui s'achèvent à grands frais. Une fois nos canaux terminés , 
nous ne serons encore qu'à la moitié de la tâche ; car ils 
débouchent dans des rivières qui ne sont pas navigables en 
été. Ainsi le canal du Midi se termine dans la Garonne à 
Toulouse , et la navigation du fleuve n'est régulièrement bonne 
que 5o lieues plus bas , à Gastets, près Langon. Le canal 
duBerry, ceux du iNivernais, du Centre, de Briare, d Orléans, 
aboutissent à divers points de la Loire , tous éloignés du cou- 



NOTES. 44 



fluent de la Maine ; et c'est là seulement que le fleuve offre 
une profondeur d'eau toujours suflisante. La pensée de Henri IV 
et de Louis XIV, de lier deux à deux les trois mers qui 
baignent la France à l'Ouest, au Nord et au Midi, est enfin 
réali&ée ; mais la liaison , au lieu d'êlre permanente , comme 
l'exigerait le développement des relations commerciales , n'est 
encore qu'incertaine et interrompue. Jusqu'à ce que nos canaux 
soient bien fournis d'eau et nos rivières améliorées, jusqu'à ce 
que la continuité des grandes lignes existe autre part que sur le 
papier, tous les transports qui exigent de la régularité seront 
effectués par le roulage : on ne confiera à la navigation que les 
objets qui peuvent sans inconvénient rester six mois en voyage, et 
nos routes continueront à être défoncées par d'énormes clia- 
riots. Nous aurons beau faire des lois sur la police du roulage, 
elles seront inexécutables et inexécutées. La meilleure loi, la 
seule bonne en celte matière , sera celle qui pourvoira à la navi- 
galion du territoire. L Administration n'a pas fait connaître les 
devis des travaux à entreprendre sur nos fleuves, quoique d'excel- 
lentes études aient été faites relativement à un canal latéral au 
Rhône, par exemple, et que d'intéressants travaux? aient été 
déjà exécutés sur le Rhin. Il ne paraît pas qu'on doive les éva- 
luer à moins de 200 millions. 

Ce n'est pas tout. Nos 18, i35 lieues de routes ne sont pas 
toutes praticables. Sur nos routes royales, il y a des lacunes à 
combler et de longues distances à réparer ; la somme nécessaire 
pour les porter toutes à l'état d'entretien est évaluée comme il 
suit: 

Lacunes 70,038,637 fr. 

Routes à réparer 56,9i5,83i 

Total i3i,954,468 

Les départements auraient à débourser une somme au moins 
égale pour les routes départementales , sans parler des sommes 
que les chemins vicinaux exigent , et qui vont , d'ailleurs , leur 
être consacrées, en vertu de la loi de i836. 



446 



NOTES. 



Pour que la viabilité du lerriloire fût complète, il faudrait 
aux canaux et aux routes joindre les chemius de fer. Les études 
entreprises en vertu de la loi du 27 juin i855 sont achevées , 
et il n'y a plus « craindre qu'à l'égard des chemins de fer nous 
éprouvions les mécomptes qui ont signalé nos entreprises de 
canaux. Les nivellements ont été exécutés sur une longueur de 
9,3i8 lieues. La longueur totale des projets étudiés est de isSo 
lieues, qui sont estimées à 908 millions, soit yScooo fr. par 
îieue. S'il s'agissait de leur exécution aux frais de l'État, l'on 
pourrait réduire le nombre des lignes étudiées , ou du moins 
abandonner la plupart des embranchements aux compagnies qui 
les préféreraient certainement aux grandes lignes. Les seuls che- 
mins de fer que l'Etat pourrait jamais avoir à entreprendre se- 
ï-aient , selon toute probabilité , les suivants : 

De Paris au Havre , par Rouen. . . , 55 lieues. 

à Lille 58 3/4 

Embranchement de Valenciennes (route de Bel- 
gique) 19 

Embranchement de Calais (route d'Angleterre). 33 

De Paris à Lyon et Marseille 219 

à Strasbourg 116 i;a 

à Bordeaux. . . , i54 

Embranchement de Bayonne (route d'Espagne) . 56 
-— — de Nantes 35 

Total 746 i/4 lieues. 

A raison de 800,000 fr. la lieue, la dépense de ce système 

serait de 597 millions. 

En résumé, pour compléter la viabilité du territoire, la somme 
requise serait : 

Lignes de navigation 200 millions 

Routes i32 

Chemins de fer 597 

Total. 929 millions. 



NOTiîs. 447 

A raison de 5o millions par au, l'e.éonlion de ces travaux 
esigcrail de diiliuit à ïingl ans. 

Cinquante millions par an, c'est lonrd. Mais si le désarme- 
ment pouvait enfin s'opérer, il serait aisé d> pourvoir sans aug. 
mentor los charges pnLlic,„es. Ne serait-ce pas le cas d'cmprun- 
cr, s. toute autre ressource venait à manquer? S'abuserait - on 
l.eaucoup en espérant que les sources du revenu public, rendues 
plus recondes par 1 exécution de ces travaux, produiraient par 
eca seul un surplus de 4o millions, cest-à-dire l'intérêt d un 
emprunt successif d'un milliard. Lorsque l'on voudra sérieuse- 
ment trouver ces 5o millions annuels, il y aura lieu à se dcman- 
der encore s. les 5o millions de lamortis.,ement qui sont attri- 
bues au 5 p. o,o, et qui restent sans emploi parce qne le Cinq 
est au-dessus du pair, ne trouveraient pas le meilleur des place- 
ments dans celte vaste entreprise. 

Un autre moyen se présente encore. Par les Caisses d'épargnes 
nous avons organisé un emprunt forcé d'un nouveau genre' 
cest.a.d,re forcé pour l'emprunteur. Quand ces excellentes ia- 
^auion, auront été multipliées, et l'on y pourvoit avec une 
ouable so hctude , elles verseront annuellement au Trésor, en 

Wpsregul,erunesommede5omiIlions,etdava„.age peut-être. 
LÉtat ne peut refuser ces fonds; le devoir et l'intéré, du gou- 
.ernement lu. commandent de devenir le dépositaire et le garant 
des épargnes du pins grand nombre. Et une fois dans ses co 
fres, que pourra-t.„ en faire, sinon d'en user comme d'un em- 
prunt à 4 p, .oo et de les appliquer autan, que possible à des 
dépenses productives? * '"tacs 

Les difficultés financières qui s'opposent à l'exécution d'un 
système complet de communications en France seraient donc ai- 
sees a lever. Il est d'ailleurs certain que les hommes, chefs et ou- 
«.ers , ne manqueraient pas pour mettre les millions en œuvre 
Lorsque 1 Etat jugera convenable de faire pour l'ensemble ce' 
que les départements et les communes font pour les détails (») , 



448 NOTES. 

il trouvera dans ses ingénieurs un admirable levier, et dans les 
rangs de son armée une force inépuisable. Il n'y a pas d'entre 
prise , si vaste qu'elle puisse être , à laquelle la France ne puisse 
suffire parle nombre , la capacité et le dévouement de ses ingé- 
nieurs, aussi bien que par ses ressources matérielles. La France 
a des ingénieurs en assez grand nombre pour couvrir l'univers 
entier de routes , de canaux et de chemins de fer. Grâce à son 
système de centralisation , dont l'Ecole Polytechnique est l'un 
des produits, elle possède cinq cents ingénieurs des Ponts-et- 
Chaussées. Elle a en outre une centaine d'ingénieurs des Mines, 
quatre cents officiers du génie , et cinq à six cents officiers d'ar- 
tillerie et d'état-major, tous en mesure de prendre une part active 
aux plus difficiles travaux. Certes, si la France se décidait enfin 
à déployer sur son territoire l'énergie , l'activité et la haute in- 
telligence dont elle fit preuve quand elle se mit à conquérir l'Eu- 
rope, si elle consacrait à enrichir son sol la moitié des trésors 
qu'elle engloutit dans cette tentative audacieuse , il est permis de 
croire que la palme des améliorations matérielles ne resterait pas 
longtemps à nos heureux voisins d'outre-mer et à leurs rejetons 
d'Amérique. 

Il faut dire cependant que si , en France , nous désirons avoir 
nos grandes communications achevées promptement et à bon 
marché , deux mesures doivent être préalablement adoptées. 

1° Il est indispensable de modifier les règlements d'adminis- 
tration qui fixent les formalités à remplir par les ingénieurs pour 
l'exécution des travaux (*). 

2° Il n'est pas moins nécessaire de modifier l'éducation des 
ingénieurs. On a beau être plein de probité et de zèle, et pos- 
séder des connaissances malhe'matiques et mécaniques fort éten- 
dues , l'on ne parviendra jamais à tirer le meilleur parti possible 
d'une somme donnée, ou d'une communication une fois éta- 
blie , ni à bien user du temps , si l'on est étranger à la pratique 
des affaires commerciales. Or, c'est un point qui est complé- 

départementales el vicinales sous l'empire de la nouvelle loi des chemins 
vicinaux. 

(*) Voir plus loin , Noie 34- 



iNOTjîs. 449 

tement négligé dans l'édacation de nos ingénieurs; renseigne- 
ment des Écoles d'application et celui de l'École Polytechnique 
ont donc besoin d'être révisés. Il est inconcevable, par exemple , 
que dans cette dernière école, qui fournit au gouvernement 
les hommes par les mains desquels il accomplit les entreprises 
matérielles les plus importantes , l'on n'enseigne pas Téconomie 
publique, c'est-à-dire la science des intérêts matériels. 

Il y a Hou aussi à modifier le régime administralif de nos 
canaux pour qu'ils deviennent aussi utiles qu'ils peuvent l'être. 

En Europe, les petits Etals donnent maintenant des leçons aux 
grandes puissances. Le i*'" mai i854 , une loi conçue comme iï 
suit fut promulguée parle gouvernement belge : 

« Art. ^^ Il sera établi dans le royaume un système de che- 
î) mins de fer, ayant pour point central Malines , et se dirigeant 
» à l'Est, vers la frontière de Prusse, par Louvain^, Liège et Ver- 
» viers; au Nord sur Anvers; à l'Ouest sur Ostende, par Ter- 
» monde, Gand et Bruges, et vers les frontières de France parlç: 
» Hainaul. 

» Art. II. L'exécution en sera faite à la charge du Trésor pn- 
» blic , et par les soins du gouvernement. » 

Abstraction faite de la ligne de Bruxelles à la frontière de 
France, qui est ajournée jusqu'à ce qu'on se soit entendu avec 
le gouvernement français, tout le système sera achevé en i838. 
Les travaux étant conçus dans un style fort simple, on estime 
que 45 millions suffiront à l'achèvement des trois tronçons de 
l'Est , de l'Ouest et du Midi , comprenant 74 lieues ; ce serait 
600,000 fr. par lieue. Les onze lieues d'Anvers à Bruxelles ont 
coûté, matériel compris, 3,073,000 fr., soit par lieue 3o6, 000 fr. 
Ce chemin d'Anvers à Bruxelles a transporté, pendant les- 
quatre premiers mois, 45o, 000 voyageurs. Autrefois les voilures- 
publiques n'en avaient que 76,000 par an. 

Le gouvernement belge se propose de diriger un embranche- 
ment de Gand sur Lille, ce qui, avec la ligue de Bruxelles » 
Valenciennes , portera le développement total de ses chemins de 
fer à ii5 lieues environ, C'est comme si la France en entrepre' 
naît i,oco lieues. 

If. 29 



450 



NOTES. 



Il n'est personne qui ne doive être frappé de ce fait , qu'en 
ce moment les travaux publics achevés ou en construction , en 
Amérique , ont à peu près la même longueur que tout ce qui a 
été fait , depuis deux siècles , par toutes les puissances de l'Eu- 
rope réunies. 

On peut évaluer ainsi les travaux publics achevés ou en con- 
struction dans les divers Etats européens : 



ÉTATS. 


CANAUX 

en lieues de 4.000 m. 


CHEMINS DE FER 

en lieues de 4,000 m. 




1,100 

998 
ii5 
4oo 


5i5 
5o 

74 
5o 


France 


Belffique 


Autres Etats (*) 


Total 


2,6i3 


487 




Total général de l'Eu 
Idem des Éta 


rope 3,100. 

Ls-Unis 3,o5o. 



Note 16. (Page 100.) 

DES MOYENS DE VOYAGER AUX ÉTATS-UNIS. 

Aux Etats-Unis , l'on ne voyage pas en poste. Il faut aller en 
diligence avec tout le monde et comme tout le monde. Le sys- 
tème d'égalité est absolu à cet égard ; il n'y a même pas, comme 
chez nous , plusieurs compartiments dans la même voiture, ou, 
comme chez les Anglais , les places du dedans et les places du 
dehors. Les diligences américaines sont ordinairement à neuf 
places , peu commodes , et mal suspendues. 

Ceux qui ne veulent pas voyager en diligence sont obligés 
d'aller à petites journées dans leurs propres voitures et avec leurs 



O Approximativement. 



NOTES. 451 

chevaux. Les riches planteurs du Sud usent quelquefois de ce 
moyen. 

Aujourd'hui, dans quelques parties du INord, pendant la 
belle saison , il est assez d'usage de louer, pour soi et sa famille, 
une diligence à volonté, qu'on appelle un extra. On a alors, pour 
deux ou trois personnes souvent, une voiture à neu'' places. C'est 
encore un mode de traasport peu doux et peu rapide. 

Note 17. (Page io5.) 

DE l"i^FLUE>CE politique DES CHEMINS DE FER. 

Avant les chemins de fer et les bateaux à vapeur, les seuls 
moyens de communication en usage aux États-Unis étaient les 
stages, qui cheminent avec une vitesse de deux lieues (8, oco"".) 
à l'heure. Aujourd'hui, eu France, la vitesse moyenne des 
voitures publiques dépasse de très peu ce chiffre. La malle- 
poste , qui ne transporte qu'un très petit nombre de voya- 
geurs, atteint la vitesse de trois lieues et demie à quatre lieues. 
En poste, on ne fait guère que trois lieues à l'heure , et c'est un 
mode de transport qui est à l'usage d'un tiès-pelit nombre de 
personnes seulement. Il faut qu'un chemin de fer soit peu perfec- 
tionné pour que l'on ne puisse y circuler avec une vitesse moyenne 
de six lieues à l'heure, c'est-à-dire trois fois plus grande que celle 
des diligences françaises et américaines. A ce compte, au moyen 
des chemins de fer, un pays neuf fois grand comme la France , 
se trouverait, sous le rapport des communications , dans la même 
situation que la France actuelle dépourvue de chemins de fer. 
En supposant une vitesse de dix lieues à l'heure, c'est-à-dire, 
quintuple de celles des diligences ordinaires; le rapport d'un à 
neuf se change en celui d'un à vingt-cinq ; le rapprochement de» 
hommes et des choses s'accélère alors dans la même proportion , 
c'est à-dire qu'un territoire quatre fois et demie aussi vaste que 
l'Europe occidentale et cinq fois aussi grand que la portion des 
États-Unis occupés par les vingt-sept Étals ou Territoires or- 
ganisés au i*^'' juillet i8ù6 , s'administrerait alors tout aussi vite 
et tout aussi aisément qu'aujourd'hui la Frauce. 



452 ^OTKS. 

Note i8. (Page ii5.) 

E-MTiEPRISES GÉOLOGIQL'ES. 

Depuis quelques années , cependant, les législatures de divers 
Etats se monUetit animées d'une louable sollicitude pour la science 
géologique. Le Maryland a , parmi les fonctionnaires publics de 
l'Etat , uu géologue {State Geologist) qui dresse la carte géolo- 
gique du pays , particulièrement dans un but d'application. Ce 
géologue , M. Ducatel , a fait déjà des découvertes précieuses 
pour l'agriculture . particulièrement sous le rapport des marnes. 
L'Etat de Tennessee a aussi un géologue, M. Troost. L'E- 
tat de Massachusetts a fait dresser sa carte géologique par 
M. Hitchcock. Le Congrès a voté quelques fonds pour l'examen 
des régions situées à l'Ouest du Mississipi. L'Etat du Maine vient 
de consacrer à sa carte géologique 5,ooo doll. (26,600 fr.), et en 
a chargé M. Ch. T. Jackson. 

La Pensylvanie a entrepris pareillement sa carte géologique, 
mais il paraît qu'elle y a consacré des fonds insufBsants , et 
qu'aucun homme de talent ne voudra entrer à son service avec 
le mince salaire qu'elle offre. 

Les États de Virginie et de New-Jersey ont aussi fait examiner 
leur sol. 

L'Etat de New-York s'est signalé par la largeur avec laquelle il a 
conçuTexécution de sa carte géologîque.Pendant la session de 1 856, 
la Législature a voté, pour cet objet, une somme annuelle do 
26,000 doll. (108,000 fr.), pendant quatre ans. L'Etat a été 
divisé en quatre districts , confiés chacun à deux géologues. Un 
botaniste , un zoologiste et un chimiste , ont , en outre , été atta- 
chés à l'ensemble du travail. Les quatre géologues en chef, choisis 
pour les quatre districts, sont MM. Malher, ex-professeur à 
l'Ecole de West-Point , E. Emmons, T. Conrad et L. Vaniixem. 
M. Torry fera la botanique , M. de Kay , la zoologie , et M. Beck , 
chimiste, sera chargé de l'analyse des minéraux, marnes et eaux. 
C'est principalement à M. Dix , qui remplit avec distinction, 



KOTEs. 453 

depuis plusieurs années , les fonctions de Sccrélaire d'Etat local, 
que l'Etat de New-York est redevable de celle belle entreprise. 

C'est ici le lieu de rappeler que la carte géologique de France, 
commencée en 1826 . touche à son terme. La pensée en est due 
à M. Brochant de Villiers, inspecteur-général des Mines, qui, 
dès 1802, rechercha les moyens d'accomplir ce grand travail. 
En 18 1 1 , il présenta au Directeur-Général des Mines un rapport 
qui resta dans l'oubli. En 1822, à l'occasion de la belle carte 
géologique d'Angleterre, exécutée par M. Grcenough , il renou- 
vela ses instances , qui furent appuyées par le Conseil de l'Ecole 
des Mines; M. Becquey, alors Directeur-Général, les accueillit 
avec empressement. M. Brochant fut chargé du travail, avec 
deux ingénieurs adjoints , MM. Elle de Bcaumoni et Dufrénoy. 

Le travail actif d'exploration a été accompli par ces deux der- 
niers savants , qui se sont aidés des lumières des ingénieurs des 
Mines placés dans les départements. M. Brochant a conservé la 
direction , et a pris part seulement à quelques voyages d'obser- 
vation générale en Angleterre, dans les Alpes et dans l'Ardèche. 

Pendant onze ans, de 1825 à i855 inclusivement, les frais de 
ia'carle géologique de France ne se sont élevés qu'à 48,000 fr. 
en tout. 

En ce moment , les conseils-généraux s'occupent de la rédac- 
tion des cartes géologiques détaillées des déparlements. Malheu- 
reusement , les sommes votées par plusieurs d'entre eux parais- 
sent insuffisantes. Elles ne sont que de quelques centaines 
de francs. 

Note 19. (Pige 122.) 

PRÉCIPITATION AMÉRICAINE. 

Dans les hôtels et sur les bateaux à vapeur, lorsque l'heure des 
repas approche, la porte de la salle à manger est assiégée. Dès 
que la cloche sonne, on se rue, et en moins de dix minutes toutes les 
places sont envahies. Au bout d'un quart;d'heure, sur trois cents 
personnes , deux cents sont sorties de table; dix minutes après, 
tout a disparu. Pendant l'hiver de i854, je me rendis de Balti^ 



454 NOTES. 

more à Norfolk, par la Chépapeake, sur le bateau à vapeur la 
Pocafiontns. Le second jour, dès quatre heures du malin , malgré 
le froid, les trois quarts des passagers étaient debout. Voyant, 
vers six heures , que j'étais presque seul au lit , je m'imaginai que 
nous approchions du terme du voyage. Je montai sur le pont, 
et y restai à me morfondre au milieu du brouillard, persuadé à 
chaque instant que Norfolk allait paraître. Ce fut à huit heures 
seulement que Norfolk se montra dans le lointain. Je contai 
ma mésaventure à un Américain, homme d'esprit, qui faisait 
aussi la traversée, et qui, mieux avisé, s'était reposé jusqu'au 
grand jour. «Eh! Monsieur, me dit-il, si vous connaissiez 
» mieux mes compatriotes , vous trouveriez tout naturel que , 
» pour arriver à neuf heures , ils se soient levés à'quatre. Le métier 
»d'un Américain est d'être toujours à craindre que son voisin 
» n'arrive avant lui. Si cent Américains étaient aumoment d'être 
» fusillés , ils se battraient à qui passerait le premier, tant ils ont 
» l'habitude de la concurrence ! » 

Note 20. (Page i48.) 

DES ÉLECTIONS MUNICIPALES EN FRANCE. 

Voici les observations contenues à ce sujet dans un rapport 
adressé au Roi, sur les élections municipales de i854» par le 
Ministre de l'Intérieur, en date du 16 décembre i835 : 

« Le choix des maires et des adjoints a présenté de grandes 
difficultés dans beaucoup de communes. Les conseillers propres 
à remplir ces fonctions se sont souvent refusés à les accepter. 
Quelquefois même» aucun conseiller n'a voulu consentir à exer- 
cer provisoirement les fonctions de maire, quoique la loi du 
21 mars i83i leur en ait imposé l'obligation, sans avoir, à la vé- 
rité, fortifié cette prescription par une sanction pénale. Ce n'est 
alors que par la dissolution du Conseil, par un appel aux élec- 
teurs pour faire d'autres choix, qu'il a été possible d'exécuter la 
loi qui prescrit de prendre les maires et adjoints dans le sein du 
Conseil municiprd. En ce momeul^ il n'existe que quelques villes 



NOTES. 455 

où la mairie n'a pu , depuis un an , être organisée. Un certain 
nombre de communes rurales présentent la même situation ; 
dans quelques unes, il a fallu confier radministration au maire 
d'une commune voisine 

» La difficulté de trouver, dans un assez grand nombre de com- 
munes , des conseillers municipaux qui consentissent à accepter 
les fonctions de maire ou d'adjoint, ou qui fussent en état de 
les remplir, a entraîné de longs retards dans l'organisation des 
mairies. Ainsi , à la fin d'avril dernier, sur les 1,093 villes où 
ces fonctionnaires sont à la nomination du roi , il y en avait 
65 où la mairie n'avait pu être organisée. Aujourd'hui même , 
i3 villes sont encore dans la même position, sans compter quel- 
ques autres où les titulaires ont renoncé aux fonctions qu'ils 
avaient acceptées d'abord. Sur les 76,000 maires et adjoints à la 
nomination des préfets dans 86 départements, il y en avait en- 
core 900 à nommer au mois d'avril dernier, c'est-à-dire un qua- 
tre-vingtième environ. On peut évaluer à 5oo les places encore 
vacantes. 

» Cette difficulté d'organiser les mairies demande à être prise 
en grande considération. » 



456 



INOTES. 



iSote 21. (Page i5i.) 
TABLEAU DE LA SOLDE COMPLÈTE A BORD 

DES OFFICIERS DES MARINES FRANÇAISE ET AMERICAINE. 



MARIKE FRANÇAISE. 


MARINE AMÉRICAIKE. 


Vice amiral (^) . . 


39,900 fr. 


M 




Contre-amiral (*) . 


32,075 


» 




» 


)> 


Cap. comm. en chef. 


24,000 f'- 


w 


» 


Capitaine comman- 








dant une escadre. 


21^535 


Capitaine de vais- 








seau, ir»^ classe. 


14,760 


Capitaine 


18,667 


ici. , 2'' classe. 


i4,i6o 






Capitaine de frég. 


ii,5oo 


Commandant . . . 


i3,533 


id. de corvette 


8,710 


» 




Lient. -command. 


6,o5o 


Lient. -commandant. 


9,600 


Lieulenant . . . 


3,221 


Lieutenant .... 


8,000 


Lient, de frégate. 


2,691 


Passed-Misliipman. . 


4,000 


Elève de i^'*' classe. 


i,i65 


Mishipman .... 


2,135 


id. 2<^ classse. . 


845 







Les maîtres canonniers [gunners)^ maîtres d'équipages {boat- 
swains)^ maîtres voiliers {sait inakers) et maîtres charpentiers, 
reçoivent, dans la marine américaine : 

Sur un vaisseau deligne 4>ooo fr« 

Sur une frégate 3, 100 

Sur tout autre bâtiment 2,667 

En France , les traitements des maîtres entretenus de toutes 
professions varient de 2,000 à 1,000 fr. 



(*) Ces grades n'exiiilenl pas d-ms la marine américaine. 



NOTES. 457 

Note 22. (Page i5i.) 

nOKORAIRES EXCEPTIONNELS AUX ÉTATS-UNIS. 

Il est assez curieux qu'aux Etats-Unis, à côlé de fonctionnaires 
éminents si mal rétribués , il existe des employés subalternes qui 
reçoivent des honoraires énormes. Voici, par exemple, les som- 
mes perçues, à New-York , par les inspecteurs qui surveillent 
l'exportation de diverses marchandises, en i835 : 

Inspecteur du bœuf et du porc salé. . . ii,4oofr. 

jd 3o,8oo 

Peaux i5,3oo 

Cuirs 29,200 

Farine 13,900 

Id . 53,600 

Potasse. • • io5,5oo 

Tabac 182,000 

Noie 23. (Page 1 53.) 

DE LA DÉPENSE DES RICHES. 

Si dans les grandes villes des Etals du Nord, le riche parvient 
à dépenser huit à dix fois autant que l'employé, ce n'est pas 
qu'il mène un grand train, ni même, comme je l'ai dit, qu'il 
ait toujours voiture. A quelle heure du jour s'en serviraient les 
maris , toujours plongés dans les affaires, et les femmes, absor- 
bées dans les soins domestiques? Lors même que l'on aurait le 
loisir d'en user et que l'opinion publique ne s'en offusquerait 
pas, que ferait-on d'un équipage dans les rues si propres de Phi- 
ladelphie ? La principale cause de dépense du riche, ce qui met 
une différence entre lui et l'employé , c'est quil donne de temps 
eu temps quelque soirée. 11 se pique alors de luxe ; la démo- 
cratie indulgente le lui permet pour un jour ; et le luxe ici est 



458 NOTES. 

bien plus dispendieux que chez nous. Il ne faut pas qu'une soirée 
soit bien brillante, dans ces petites maisons, où Ton ne reçoit 
que dans deux pièces larges de 20 pieds et longues de 25, pour 
coûter 700 à 800 dollars. 

Note 24. (Page 172.) 

Les citoyens de Pottsville mirent fin à ces désordres en se ren- 
dant, avec un mandat du shérilï, au point où les bateliers 
étaient rassemblés, en saisissant les plus mutins, et en les traî- 
nant dans les prisons de leur ville. Ce courage des simples ci- 
toyens, qui se convertissent au besoin en force armée, est une 
des plus sûres garaniies de la liberté américaine. Il est à remar- 
quer qu'il s'amoUil dans les villes. 

Note aS. (Page ijS.) 

RÉPRESSION DES COALITIONS. 

Les excès commis par les coalitions ont enfin fixé l'attention 
de la justice. Des poursuites ont eu lieu dans l'Etat de New-York. 
Des ouvriers cordonniers de Genève (petite ville de cet Etat) s'é- 
taient coalisés dans le but d'élever le prix des salaires , de frap- 
per d'interdit tout maître qui emploierait des ouvriers à un prix 
moindre que le leur, et d'imposer une amende de 10 doU. à tout 
ouvrier qui travaillerait au-dessous des conditions régléespar eux. 
Us furent poursuivis devant la Court of Gênerai Session ^ et ac- 
quittés. Le Grand-Juge ( Chief- Justice ) de l'Etat fut d'avis qu'ils 
avaient été mal jugés, et que la cause devait être entendue de 
nouveau. En juin 1806, un procès a été intenté , pour des faits 
semblables, à des ouvriers tailleurs, dans la ville de New-York, 
par devant la Court of oyer and terminer, composée d'un juge, 
M. Edwards, el de quatre conseillers municipaux. Malgré des 
rassemblements menaçants, les tailleurs ont été condamnés. Le 
jury les ayant recommandés à l'indulgence de la Cour, leur peine 
n'a consisté qu'en une amende assez légère, 800 fr. pour un 



NOTES. 459 

d'eux, 555 fr. pour un autre, et 266 fr. pour le reste. Le lende- 
main du jugement, il fut tenu sur Ja place du Parc un meeting, 
où les discours les plus violents furent prononcés, et où le juge 
Edwards fut brûlé en effigie: mais l'arrêt a reçu son exécution. 
La loi de l'Etat de New-York diffère de la nôtre, en ce qu'elle 
laisse chacun libre de travailler. Elle ne punît la coalition qu'au- 
tant que les coalisés prétendent obliger d'autres ouvriers à ne 
travailler qu'au prix par eux déterminé , et qu'autant qu'à cet 
égard l'intention a été suivie d'effet. 

Note 26. (Page i85.) 

DES SECTES RELIGIEUSES AUX ETATS-UNIS. 

Les Etals-Unis ont innové en religion comme en politique. Les 
diverses sectes anglaises , en passant de l'Ancien Monde dans le 
Nouveau, ont changé de caractère, de discipline, et plus encore 
de proportions relatives. 

Aux États-Unis, la plupart des sectes pratiquent les revivais 
(revivifications), ayant pour objet de réchauffer le zèle religieux. 
Un revival comprend des prières en commun , des sermons, des 
conférences , des réunions prolongées , des visite» à domicile. 
C'est quelque chose d'analogue à nos Missions intérieures. 

Les Églises américaines offrent un reflet des institutions poli- 
tiques du pays. Les ministres y sont beaucoup plus dépendants 
des fidèles que partout ailleurs. Ils sont choisis et même révo- 
cables par eux. La dépendance est plus ou moins absolue , selon 
les diverses sectes. Elle est beaucoup plus considérable chez 
les Congrcgationaîistes, dont les églises sont isolées les unes 
des autres , que chez les autres sectes où l'on reconnaît plus ou 
moins une autorité supérieure , telle que celle des Synodes et de 
l'Assemblée Générale chez les Presbytériens. Les Méthodistes 
ayant peu ou point de ministres à poste fixe , ont éludé les diffi- 
cultés qui résultent ailleurs delà siluatioii précaire des ministres. 

En outre des ministres ou pasteurs , il y a dans les diverses 
sectes d'autres fonctionnaires ecclésiastiques. Presque partout 



460 NOTES. 

il y a clos Anciens [Elders) qui participent au gouvernement 
spirituel des églises , et des Diacres [Deacons) qui sont spéciale- 
ment chargés de l'administration de leurs ressources temporelles. 
Chez les Congrégationalistes elles Baplistes, les fonctions d'An- 
ciens et de Diacres sont réunies sur la tête des Diacres. Les mi- 
nistres baptistes portent le nom d'Anciens. 

On sait qu'en Angleterre l'Eglise dominante est l'Eglise établie 
cpiscopale ; en Ecosse, c'est l'Eglise établie presbytérienne ; en 
Irlande, l'Eglise catholique. En dehors des Eglises établies d'An- 
gleterre et d'Ecosse , il y a les sectes protestantes dissidentes {dis- 
senters), qui composent plus de la moitié de la population des 
villes, elles deux cinquièmes, au moins, de la population protes- 
tante de tout le pays. Les principales sectes des dissenters, sont 
celles des Presbjlériens , qu'il ne faut pas confondre avec les 
Presbytériens d'Ecosse, des Indépendants, des Baptistes et des 
Quakers ou Amis. Les trois premières de ces sectes se ressemblent 
beaucoup. Elles diffèrent de l'église établie par une beaucoup 
plus grande la tilude de discipline ecclésiastique et delilurgie. Elles 
accordent beaucoup plus à l'indépendance personnelle. Les 
Méthodistes anglais, quoique faisant corps à part, ne se rangent 
pas parmi les dissidents. Ils restent attachés à|rEglise établie. 
C'est une sorte de Jansénistes anglicans. 

Aux Etats-Unis , l'Eglise épiscopale anglicane est fort peu 
nombreuse. Elle ne compte que le vingt-cinquième ou le tren- 
tième de la population. Les sectes dominantes sont celles : 
i*' des Méthodistes, 2° des Baptistes, 5° des Presbytériens, 
/j" des Congrégationalistes. 11 y a en outre une multitude de sectes 
qui sont séparées de ces rameaux principaux, ou qui sont venues 
d'Europe; puis les Catholiques, qui sont au nombre de 700,000 
environ, partagés en dix évêchés ; puis, enfin, les Quakers et 
autres sectes moins importantes. Les Unitairiens , qui touchent 
de près au Déisme, et que les autres sectes qualifient quelquet'ois 
d'infidèles, sont sortis des Congrégationalistes. 

Les Méthodistes des États-Unis diffèrent de ceux d'Angleterre 
et par leur discipline et par les formes qu'ils ont adoptées, lis 
(ormeut uiiç secte tout à-iaitdisliucle. Ce sont eux qui tiennent 



NOTES. 4G1 

les Camp-Meetings ; c'est une forme de reoivats qui leur est 
devenue particulière. Leur clergé se compose de prêtres 
voyageurs, qui ont la fougue, l'aclivilé et le prosélytisme des 
missionnaires catholiques que l'on a vus eu France sous la 
Restauration (*). Ils ont six évêques qui sont aussi toujours 
en voyage. Les Baptistes , les Pre^l)ylériens et les Congrégalio- 
nalistes ont beaucoup de traits communs. Les Congrégaliona- 
listes sont constitués en Eglises indépendantes les unes des 
autres , qui ne sont liées que par des Conférences , Conventions 
ou Associations , embrassant tout un État, qui ne rendent point 
de décisions obligatoires, mais de simples avis facultatifs, ou 
par des Conseils composés de délégués d'églises voisines et qui 
n'ont qu'un caractère consultatif. L'ordination môme des mi- 
nistres qui a Vieu en conseil y procède en fait et en droit des 
églises elles-mêmes. Les Eglises presbytériennes sont associées, 
forment corps, médiocrement compacte , il c.^tvrai, et relèvent 
d'une Assemblée Générale et de Synodes partiels. Les Congré- 
gationalistes sont ainsi appelés indépendants; c'est le nom des 
sectaires correspondants en Angleterre. Les Puritains fonda- 
teurs des Etats de la Nouvelle Angleterre étaient Congréga- 
tionalistes. L'organisation même des Congrégalionalistes fait 
concevoir qu'il y a parmi eux beaucoup de nuances. Dans 
quelques cas, ils se rapprochent des Presbytériens. LesBaptisIcs^ 
qui ne sont qu'une dérivation des Gongrégationalistes , en dif- 
fèrent en ce qu'ils ne baptisent que les personnes arrivées à 
l'âge de raison ; ils ont aussi un langage plus démocratique , 
plus passionné; leurs fidèles appartiennent , eti général , aux 
classes les moins cultivées. 

Dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre, la majorité des ha- 
bitants est Gongrégalionaliste. La secte Congrégationaliste existe 
à peine en dehors de ces Etats, ce qui lient h. ce que, dans l'o- 
rigine, cette secte confondait l'État avec l'Église {^*). Les 

(*) Le clergé des Méthodistes anglais se compose aussi , au moins en 
grande partie , de prêtres voyageurs. 

{**) La séparation de l'État ou plutôt delà Commune d'avec l'Église, 
n'eslcomplèledansle Vermont,leConneclicut el lpNew-H3mpshire,que 



462 NOTES. 

Elals du Centre sont ceux qui ronfcrmont la plus forte propor- 
tion de Presbytériens; les Etats dOhio, d'Indiana et d'illinois , 
en comptent aussi une assez grande quantité. 

Les Méthodistes et les Baptistes dominent dans les Etats du 
Sud et de l'Ouest, là surtout où il y a des esclaves; ils existent 
d'ailleurs partout. 

Les anciens Etats du Sud sont ceux où les Episcopaliens ont le 
plus d'adhérents. Une bonne partie des personnes éclairées ou 
riches de rUnion, en général, appartient à cette secte ou à celle 
desUnitairiens. Les Catholiques sont nombreux dans la Louisiane 
et leMarjland ; les émigranls irlandais en grossissent le nombre 
dans le Nord et dans l'Ouest. 

Les Quakers se trouvent presque uniquement dans la Pen- 
sylvanie et le New-Jersey. L'Eglise réformée hollandaise compte 
un certain nombre d'adhérents, dans les Etats de New-York, de 
New-Jersey et de Pensylvanie. On sait que les Hollandais furent 
les premiers à coloniser les bords de l'Hudson. 

On trouve aussi dans l'Union toutes les variétés du protestan- 
tisme européen , soit parce qu'autrefois des réfugiés de tous les 
pays vinrent y chercher un asile où ils pussent pratiquer leurs 
croyances (*) , soit parce que l'émigration y apporte aujourd'hui 
des hommes de toutes les sectes. 

Je joins ici un tableau indiquant le nombre des ministres de 
chaque dénomination religieuse , en groupant les moins impor- 
tantes , ainsi que le nombre d'Eglises ou Congrégations, celui 
des personnes en communion régulière et connue avec les 
Eglises, et la distribution de la population totale du pays entre 
les sectes. J'ai dressé ce tableau d'après diverses publications , et 
particulièrement d'après VAmeriean Almanac de i836. On ne 
doit le considérer que comme ayant un degré assez imparfait 
d'approximation. 

depuis seize ans environ. Elle n'a été définitivement consommée dans le 
Massachusells qu'en i855. Elle a eu lieu de tout temps en lihode-îsland. 
(*) Après la révocation de l'Édit de Nantes , un certain nombre de 
Huguenots se réfugièrent dans l'Amérique anglaise. Ils s'établirent par- 
liculièrement dans la Caroline du Sud , où leurs descendants figurent 
encore parmi les families les plus honorables du pays. 



NOTES, 



463 



TABLEAU DES SECTES AMERICAINES. 







CO wà 




;^ 




ui 

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« S 


S 







ce: A 


0- J 1 


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SECTES. 






K 


1 .5 




o K 


es 


Ti 


P 








2 


(1. 


Méthodistes épiscop. 


2,458 


5,5oo 


638,784 


3,5oo.ooo 


Autres Méthodistes. 


70 


200 


5o,ooo 


3oo,ooo 


Baptistes 


3,110 


5,888 


384,859 


5,200,000 


Autres Baptistes , du 










Septième jour, des 










Six principes , du 










libre Arbitre^ Chré- 










tiens , Mennonites , 










Tankers , etc. . . 


926 


1,800 


94,671 


700,000 


Presbytériens . . . 


i»9i4 


2,648 


247,964 


2,000,000 


Autres Presbytériens 










de Cumberland , As- 










sociate Church, etc. 


470 


1,100 


72,886 


3oo,ooo 


Congrégationalisles. 


975 


i,i5o 


159,756 


i,5oo,ooo 


Réformés de Hollan- 










de et d'Allemagne, 










Luthériens . . . 


687 


1,524 


122,302 


1,000,000 


Episcopaliens . . . 


700 


700 


70,000 


5oo,ooo 


Unitairiens. . . , 


i65 


187 


» 


200,000 


Quakers 


» 


5oo 


» 


200,000 


Universalistes . . . 


3oo 


600 


» 


SoOjOOO 


Frères -Unis , Nou- 










velle - Jérusalem , 










Juifs , etc 


» 


» 


» 


000^000 


Catholiques. . • . 
Total . . . 


340 


585 


» 


700,000 


12,Ol5 


22,180 


1,801,222 


i4,5oo,ooo 



MM. Reedet Matheson, ministres presbytériens anglais, qui, 
en 1854, ont été députés vers les églises presbytériennes et con- 
grégationalistes des États-Unis , par la Congregationat Union 
d'Angleterre et du pays de Galles , représentent , comme il suit, 



464 NOTr.s. 

l'élat religieux des Etats-Unis, abstraction faite des épiscopaliens 
de l'Église anglicane et des Catholiques. 

Population 1 5, 000,000 

Ministres 11 ,4^0 

Églises (*) i2,58o 

Communiants 1,560,890 

Ils ajoulcnt que pour l'Angleterre et le pays de Galles on peut 
admettre les chilTres suivants : 



Population 1 5, 000, 000 

Ministres anglicans 7,000 "i „ ^ 

Ministres dissidents. ..... 6,000 ; 

Communiants anglicans. . . 35o,ooo 
Communiants dissidents. . 700,000 



I i,o5o,ooo 



MM. Reed et Matheson font remarquer que le nombre des 
édifices du culte est beaucoup moindre en Angleterre qu'en 
Amérique. Ils rapportent une assertion de l'évêque de Londres, 
d'après laquelle le dixième seulement de la population pourrait 
trouver place dans les temples de l'Église établie dans le diocèse 
de Londres. 

Le clergé français se compose de 4i»ooo ecclésiastiques , dont 
0,000 environ n'ont pas charge d'âmes. 

Note 27. (Page 187.) 

DE l'imagination a?<glaise. 

Nous nous sommes persuadé que les Anglais n'avaient pas 
d'imagination , et c'est une grave erreur. L'Anglais n'en manque 
pas, mais il la garde pour lui. ]\i son tempérament individuel , 

(*) MM. Reed et Malheson n'ont sans doute compté que les congré- 
gations ayant des édiGces du cu'le, ce qui explique la différence entre 
leur chiffre et le pi'écédent, lis le portent ailleurs , dans un tableau 
incomplet, à I4j5ii. 



mtt^. 4(5 

iiî î^rtrt éducation prolestante, ni l'atmosphère brumeuse et ei - 
fnniée où il respire, ne le portent à l'expansion. 11 vit en dedars, 
tandis que les peuples du Midi oui besoin délaisser leurs pensres 
et leurs impressions s'épanouir au-deliors. Si nous pouvions lire 
ce qui se passe dans la cervelle de l'Anglaisle plus iroid elle plis 
gourmé, nous serions stupéfaits des drames fantasques et bizarres 
qui se découvriraient k nous ; ce serait de l'Hoflmann à vingt- 
quatre carats. Toutes les folies de notre nature exjjansive cl mv 
Teuse ont leurs équivalents chez l'A nglais, maisil ne les laisse pas 
percer, il s'enrepaitlui même et les rumine. Cesontses fêtes et sa 
poésie à lui. Ce n'est point de l'art grec assurément, parce que les 
Anglais tiennent peu des Athéniens ; c'est de Tari leutonique, qui a 
un caractère tout autre. M. Henri Heine, dans un ouvrage récent 
(de L'Aiietnagne), a spirituellement exposé en quoi consiste le 
goût natif des populations germaniques , lorsqu'il n'est pas mo- 
difié par l'éducation hellénique, et en quoi il diffère du goût 
des nations méridionales. 

Note a6 Lu. (Page ig-j.) 

DES VIRGIISIENS DE LODEST* 

Richraondl; jioût i835. 

Pendant la session de la législation, Richmond est rempli de 
gentilshommes campagnards venus de la Virginie occidentale ,, 
vrais colosses plus grands, plus carrés, plus robustes que les 
géants que l'on montre pour de l'argent chez nous. Lorsque je 
me vois entouré de ces personnages à la grosse voix , aux gestes 
herculéens, j'éprouve la même sensation que les compagnons de 
Magellan lorsqu'ils se trouvaient seuls au milieu d'un groupe de 
Pa lagons. Ces excellentes gens, dans leur naïf désir de vous té- 
moigner leur amitié, vous prodiguent les mêmes lourdes caresses 
que les Espagnols prirent d'abord pour des coups ; et lorsque 
leur main pesante s'abat comme un marteau sur votre épaule 
européenne, il ne faut rien moins que le franc sourire dont s'é- 
panouit leur large visage pour vous rassurer $ur la parfaite bien- 

H. 30 



466 notî:s. 

veillance dont ils sont animés à votre égard. La première fois 
que je séjournai à Richmond, j'occupai, dans l'iiôtel , une 
chambre d'où sortait uu représentant de la fVest-Virguiia, qui 
n'avait pas complètement déménagé. Ayant besoin de fouiller 
dans les documents législatifs de la session , je cherchai en vain 
où pouvait être sa bibliothèque. Tout son ameublement parle- 
mentaire se composait d'un tas de bouteilles vides , d'un baril de 
biscuits, d'une boîte à liqueurs, et des débris d un vaste fro- 
mage. En raison du bon sens dont ils sont pourvus, de pareils 
législalçurs font cependant de passables lois. 

Note 27 bis. (Page 2o3.) 

VOYAGES LE DIMAIVCHE, 

La loi de plusieurs Etats défendait autrefois de voyager le di- 
manche. Il était interdit de rien faire ce jour-là qui ne fût d'ab- 
solue nécessité [ofnecessiiy or mercy). Je crois qu'à cet égard la 
loi a été abi'ogée dans tous les Etats s;ins exception ; mais Tusage 
est resté dans plusieurs ; et pour un très grand nombre de per- 
sonnes , voyager le dimanche est une contravention grave à 
la loi religieuse. 

Dans quelques Etats de la Nouvelle-Angleterre, dans le Con- 
neclicut , par exemple , et même dans quelques uns des Etats du 
Centre, tels que le New-Jersey, on s'exposerait à être retenu par 
la population, si Ton voulait voyager le dimanche; partout la 
plupart des services de voilures publiques et de bateaux à vapeur 
sont interrompus. On ne circule pas le dimanche, même entre 
Philadelphie et New- York, ni entre Philadelphie et Baltimore. 

Les voitures qui portent les dépêches partent le dimanche 
comme les autres jours. De nombreuses pétitions ont été adres- 
sées au Congrès à ce propos. Les pétitionnaires voulaient qu'il 
n'y eût pas de malles-postes le dimanche, et même que les bu- 
reaux des postes fussent fermés ce jour-là. Leurs pétitions furent 
l'objet de deux rapports, l'un dans le Sénat ( 1829), l'autre dans 
la Chambre des Représentants (i85o ) : l'un et l'autre furent pré- 
sentés par le colonel R. M. Johnson (de Kentucky), actuelle* 



NOTES. 467 

nieot candidat du parti démocratique à la Tice-présidencc, qui, 
dans l'intervalle des deux sessions, e'tait devenu de sénateur re- 
présentant. Dans ces deux pièces, les réclamations des pétition- 
naires, et les tendances fanatiques dont elles étaient le produit, 
étaient repoussées avec beaucoup de vigueur et, de franchise. 

Cependant, si le langage du colonel Johnson me semble digne 
d'éloges , je dois dire que je ne puis m'empêchcr de ressentir du 
respect pour les scrupules d'une partie de ceux qui réprouvent 
le fait de voyager le dimanche. Sur trois compagnies de chemins 
de fer qui aboutissent à Boston , il y en a deux qui se refusent 
à exploiter leur ligne le dimanche ; ce sont celles de Lowcll et de 
Worcesler. En recevant les voyageurs le dimanche, ces compa- 
gnies augmenteraient notablement leurs receltes, sans accroître 
leurs dépenses, à beaucoup près, dans la même proportion ; mais 
les principaux actionnaires qui administrent ces voies de com- 
munication renoncent volontiers à une pariie de leurs béné- 
fices , plutôt que de sanctionner une habitude qu'ils croient fu- 
neste à la conservation du sentiment religieux et des bonnes 
mœurs. Un pareil sacrifice au bien public , chez des gens qui 
sont les premiers calculateurs du monde, mérite d'être signalé à 
l'admiration universelle. Il est possible, et je l'admets, que les 
capitalistes bostoniens se méprennent, et que ce qu'ils supposent 
être un désordre soit un fait fort innocent. Mais en quel pays de 
lEurope voit-on, dans la sphère commerciale, l'iniérêt indivi- 
duel s'imposer à lui-même une loi aussi sévère? Où allie-ton 
à un plus haut degré l'esprit mercantile et les sentiments de bons 
citoyens ? 

Note 28. (Page 204.) 

DE l'aGIOTAGB a I\EW-Y0RK. 

Dans son message annuel à la Législature , en date du 5 jan- 
vier i836 , le Gouvernement de TÉtatde New-York , après avoir 
exposé le mal que cause l'agiotage en enlevant à l'industrie les 
capitaux qu'elle réclame, s'exprime ainsi : 

« C'est pour moi un devoir impérieux d'appeler votre nttention 



4f8 KÔTES. 

sur une pratique qui , poussée au point qu'elle a léCeiûment 
atteint, est devenue très pernicieuse au bien-être de l'Etat. Le 
trafic dos actions , dès qu'il prend le caractère de la spéculation 
pure, est un jeu , et produit tous le» désastres publics et privés 
qu'engendre la funeste passion du jeu. Si ce n'est pas précisé- 
ment en soi chose neuve chez nous , il y a du moins quelque 
chose de neuf dans le degré d'extension que cet abus a acquis. 
D'immenses valeurs ont été vendues par des gens qui ne les 
avaient pas, et achetées par d'autres qui n'en attendaient pas la 
remise. Ces marchés à termes, où l'on jiaie les différences, ne 
sont qu'un pari sur le prix de telle ou telle valeur à un moment 
fixé. C'est pis que des paris ordinaires, parce que l'artifice et 
l'intrigue peuvent exercer une aciion sur le résultat décisif. Nos 
lois sont certainement peu favorables à ces transactions ; non 
seulement elles n'en reconnaissent pas la validité, mais encore 
elles statuent que le gagnant pourra être contraint à restitution 
envers e perdant, ou ses ajant -droit. Cependant ces marchés 
ne s'en consomment pas moins , et généralement ils sont exécutés 
avec fidélité. Le développement de ces tripotages et les con- 
séquences fa taies qu'ils ont eues pour plusieurs de nos conci- 
toyens en ont fait un fléau public et privé. Il me semble qu'il 
est de votre devoir d'en délivrer le pays. Je vous recommande 
de le frapper d'une vigoureuse interdiction légale, d'une in- 
terdiction efficace par la pénalité qui y sera attachée. » 

Quelque temps après le message du Gouverneur, uu projet 
de bill fut présenté au Sénat de l'Etat , à l'effet de mettre à exé- 
cution la pensée du message. Voici quelles en étaient les pria- 
cipales dispositions : 

« Tout pari ou marché à terme est prohibé. 

» Les ventes d'effets publics de toute nature , faites par les 

courtiers, ne seront valides qu'autant qu'elles seront faites avec 

publicité. Toutes les réunions des courtiers seront publiques. Il 

est expressément délendu aux courtiers d'avoir des réunions 

particulières. 

» Toute personne qui vendra des effets publics ou actions con- 
tjairement à la présenle loi, et tout courtier qui assistera à une 



J^OTES. 469 

réunion non publique de courliers, sera passible d'une amende 
de 5oo dollars au plus, et d'un emprisonnement dont le maxi- 
mu m sera d'un an. » 

Ce projet est d'une rigueur inadmissible ; je suppose qu'il a 
été repoussé. 

Note 29. (Page 208.) 

DU COMMERCE DE l'ÉGYPTE . 

Voici, par exemple, comment le commerce de l'Egypte s'est 
réparti, en i85i, entre les diverses puissances européennes; 

Exportation. 

Turquie (Sjrie comprise) 13,700,663 fr. 

^"t"^*^^ 10.370,411 

Angleterre 5,573,656 ) 

''^'''''^ 1,182,646 ( 7,oi5,85i 

Iles-Ioniennes 259,549 ] 

^°^^^^"^ 4.798,119 

^y"""^ 4,664,787 

681,612 



Divers 



Total . . . 41,261,443 

Importation. 

Turquie 

Autriche 7,105,825 fr. 

Toscane 6,661,879 

Angleterre 5,172,381 ) , r « ^ 

,, I S 4j5o6,5qo 

Malte 1,334,209 { ^ 

France. 2,223,644 

Total . . , 09.200.477 







470 NOTES. 

Note 32. (Page 2o3.), 

ABCS nA>'S LE COMMERCE FRANÇAIS. 

Il n'y a quune voix sur la nécessité de remédier aux abu? de 
conGance qui dégradent noire commerce. Voici ce que ion 
trouve dans les Extraits d'avis divers , publiés par le Ministère 
du Commerce (avril i835 , page 85). 

« Le premier soin du commerce français doit être de détruire, 
a la Nouvelle-Grenade , comme sur tous les marchés de l'Amé- 
rique du Sud, l'impression fâcheuse qu'y ont produite de graves 
abus de conGance, qui, bien que dénoncés depuis long-temps 
par les agents du Gouvernement du Roi , par la presse , par les 
correspondances privées , se sont malheureusement renouvelés 
encore à des époques récentes , et sur lesquels l'altenlion des 
bharnbres de Commerce a déjà été sérieusement éveillée. 

On se hâte de répéter tout d'abord ce qu'établissent de la 
manière la plus positive toutes les informations transmises au 
Gouvernement, à savoir que les fabricants français, que le com- 
merce de France , proprement dit , ne sont pas coupables de ces 
misérables spéculations , que la honte doit en être renvoyée à 
quelques pacotilleurs qui ont pu d'abord en retirer quelque 
lucre, mais dont elles ont bientôt paralysé toutes les opéra- 
tions. 

« On a vu , par exemple , des barriques de vin jauger jusqu'à 
tinq veltes de moins que la contenance garantie par les factures 
5ur lesquelles les ventes avaient été faites. On a vu des pièces de 
tissus, des satins entre autres, donner jusqu'à trois aunes de 
moins que l'aunage indiqué par les étiquettes auxquelles lache- 
teur avait cru pouvoir ajouter foi. On conçoit l'tffet de pareils 
mécomptes, reconnus seulement à l'ouverture des colis, quand ils 
étaient transportés à des distances qui rendaient tout contrôle, 
et, partant, toute réclamation impossible. Pour les liquides, 
le résultat était tout simple ; le prix de la barrique a subi une 
baisse proportionnelle aux fraudes constatées, quand les charges 



NOTES. 



471 



résultant des tarifs de douanes restaient les mêmes ; poiir les 
tissus, les aclieteurs ont pris Ihabilude d'exiger, avant la livrai- 
son, le mosurage de chaque pièce dans les magasins des ven- 
deurs ; souvent même de fortes parties de rubans, expédiées sur 
commande, ont été nettement refusées comme de largeur in- 
férieure aux numéros demandés. 

a Evidemment le discrédit qui en est résulté pour les mar- 
chandises françaises en général, le grave préjudice causé aux 
négociants loyaux par ces actes de déloyauté, ne peut êlre attri- 
bué aux expéditionnaires, aux fabricants français obligés de se 
conformer, dans leurs envois, aux instructions précises des 
agents placés entre eux et les acheteurs américains, et complète- 
ment étrangers aux opérations ultérieures de ces agents. » 

Voici en quels termes s'exprime , sur le même sujet , le capi- 
taine Laplace, dans le récit du voyage de la Favorite autour du 
monde. 

« Combien de fois, dans le cours de mon voyage, n'ai-je pas 
eu à gémir sur l'abaissement de notre commerce maritime , sur 
la fatale déconsidération où il est tombé, et qu'il mérite par son 
peu de dignité ! Montrerai - je nos bâtiments chargés sans choix 
et sans discernement avec les restes des magasins de la capitale 
et des villes de commerce , perdant la réputation de nos pro- 
duits par la vente de marchandises de mauvaise qualité ? Ferai-je 
voiries marcliands abusant de la confiance par les plus indignes 
tromperies, et laissant aux Français qui les suivront la défiance 
et le mépris des populations trompées ? 

» C'est par une semblable conduite que notre commerce, 
borné , depuis longues années, à la seule exportation des vins et 
des marchandises de luxe, en voit la consommation diminuer 
rapidement dans les pays éloignés. Lhorlogerie , branche d'in- 
dustrie si riche, si lucrative autrefois pour nos marchands, est 
tombée dans le mépris. Celle des Anglais, quoique beaucoup plus 
chère et de furme moins gracieuse , mais plus sûre et plus solide , 
est préférée par les étrangers. Les modes françaises, copiées à 
Londres, ne sont plus envoyées de Paris. Quels efforts ne fait 
pas , dans ce moment, l'industrie de nos rivaux pour enlever àla 



472 



NOTES. 



France les seuls produits dans lesquels nos manufactures ont 
conservé quelque supériorité, tels que les toiles peintes , les pa- 
piers de tenture et les élotTes de soie D'autres puissances 

commerçantes viennent encore partager les dépouilles d'un 
commerce autrefois si florissant, et qui marche vers son anéan- 
tissement total. En parcourant de nouvelles contrées , nous ver- 
rons les peuples éclairés lutter à l'envi d'activité et d'industrie , 
les Hollandais , les Américains , les Allemands même , faire 
éprouver à l'Angleterre une concurrence aussi dangerouse que 
formidable pour son commerce. La France seule reste en arrière. 
Elle semble avoir oublié sa grandeur passée , ainsi que tous les 
principes qui firent autrefois fleurir son commerce maritime, 
trop faible maintenant pour être livré à lui-même sans la protec- 
tion ei 1 appui du gouvernement. Redevenu enfant au présent, 
il a besoin d'être dirigé , et qu'un avenir lui soit préparé. « 

{Foyage de la Favorite , tom. I , page 206.) 

Note 33. (Page 211.) 

RESPECT DES AMERICAINS POUR LES ANCIENNES DENOMINATIONS. 

En s'affrancliissant , les Américains ont maintenu la plupart 
des qualifications en usage sous la domination anglaise. Ainsi les 
États sont divisés en comtés. Il y a encore dans beaucoup de 
villes, et notamment à Gharleston , la rue du Roi et la rue de la 
Reine. En Virginie, il y a les comtés du Prince Edouard , du 
Prince Georges, de la Reine et du Roi, du Roi Georges et 
du Roi Guillaume, etc. La Géorgie a conservé son nom , tout 
en faisant la guerre au roi Georges. 

J'ai été fort surpris aussi d'entendre, en Pensylvanie, les cours de 
justice s'ouvrir par ce vieux mot français qu'un huissier répèle 
sans le comprendre : oyez! oyez! oyez! Les Anglais l'ont emprunté 
aux iNormands , elles Américains l'ont gardé, parce qu'ils l'a- 
vaient reçu de leurs pères. En France, nous comprenons les ré- 
volutions autrement : nous nous empressons de les consommer 
dans les mois, Les républicains donnent à Glioisy-leRoi le nom 



NOTES. 473 

de Choisy-le-Peuple. La Restauration change le nom de Napo- 
léonville, et l'appelle Bourbon-Vendée. Ln suppression des mots 
Saint et Sainte sur les écrileaux des rues de Paris est le beau 
idéal de ce sjstèra e. 

Note 34. (Page 21 5.) 

DES MARCHES AVEC PUBLICITÉ ET CONCURRENCE. 

. Parmi les formalités imposées par notre législation à nos in- 
génieurs dans l'exéculion des travaux publics , se trouve celle 
de ne faire des marchés qu'avec publicité et concurrence, après 
des affiches , et moyennant divers délais. Ils sont astreints à 
prendre la plus basse des soumissions déposées, pourvu qu'elle 
soit au-dessous d'une limite fixée par eux , et aussi à moins qu'ils 
ne supposent une coalition d'entrepreneurs. Aujourd'hui, celte 
coalition a presque toujours lieu. Les entrepreneurs soumission- 
naires conviennent d'un léger rabais au profit de l'administration, 
se partagent entre eux , et d'avance, une part du bénéfice, et 
laissent le reste à l'un d'eux , qui devient adjudicataire. Les in- 
génieurs n'ont aucun moyen de remédier à cet abus ; en faisant 
annuler l'adjudication, ils ne feraient que reculer la difficulté 
pour y retomber toujours , et ils ajourneraient indéfiniment 
l'exécution des travaux. 

Aux Etats-Unis, les commissaires des canaux, ou les ingénieurs 
placés sous leurs ordres, font aussi des adjudications par voie de 
publicité et concurrence {public lettcngs); mais il leur est laissé 
plus de latitude dans leur choix. Je crois aussi qu'en Amérique 
le danger d'une coaliliou d'entrepreneurs est moins à craindre 
que chez nous ; les Américains entendent autrement l'esprit d'as- 
sociation. 

Dans la plupart des services publics, ce système exagéré d'ad- 
judication a les mêmes conséquences onéreuses pour le Trésor. 
C'est aujourd'hui une habitude établie parmi les entrepreneurs, 
que de s'entendre contre radministration. Le système des mar- 
chés de gré à gré a des inconvénients ; il peut y avoir abus de 



474 



IVOTES. 



confiance; mais je crois qu'acluellemeût le Trésor y gagnerait, 
dans une foule de cas , une économie réelle d'argent , et que le 
pays y trouverait, en matière de travaux publics, une économie 
de temps plus précieuse encore. On peut ajouter, sans flatterie 
pour personne , que les agents employés par le gouvernement 
dans l'exécution des travaux publics jouissent aujourd'hui d'une 
réputation de moralité qui justifierait qu'on se relâchât à leur 
égard de la défiance contre les fonctionnaires en général, qui a 
dicté nos règlements d'administration publique. 

Il paraît que les formalités prescrites pour l'adjudication et le 
paiement des travaux exéculés par le génie militaire sont, pour 
le moins , aussi compliquées que celles qui existent pour les 
Ponts-et-*Chau5sécs. 

Les choses en sont à ce point que des hommes fort compétents, 
dont l'opinion est tout-à-fait favorable à l'exécution par l'État 
des grands travaux de communication , pensent que le seul 
moyeu de créer en Fraîîce, sans des retards excessifs, de grandes 
lignes de chemins de fer, par exemple, serait de les concéder à 
des compagnies dont l'Élal serait le principal actionnaire. Ces 
compagnies n'ayant pas les mains liées comme l'Administration, 
mèneraient les entreprises avec activité et vigueur. L'Étal, étant 
le principal aciionnaire, ferait adopter les plans qui lui convien- 
draient, choisirait les ingénieurs, et administrerait à son gré les 
ouvrages, une fois achevés. Ce serait , à proprement parler, 
un artifice pour dégager l'Administration des formes au milieu 
desquelles elle est comme garrottée, sans supprimer ostensible- 
ment ces formes. Il me semble qu'au lieu de recourir à ce sub- 
terfuge, il vaudrait mieux modifier franchement nos procédés ad- 
ministratifs dans ce qu'ils ont de défectueux. 

Note 35. (Page. 221.) 

DE l'esprit de la LÉGISLATION DE LA NOUVELLE- ANGLETERRE. 

Je doute que nulle part le pouvoir de la société sur Tindividu 
ait été poussé plus loin que dans la iNouvelle-Angieterre ; ainsi , 
dans le Gonnecticut , il y avait des lois pour régler le temps qu'il 



NOTES. 4/5 

élaîl permis de rester au cabaret (une demi-heure) ; la quantité 
maximum qu'on pouvait y boire (une demi-[))nte); après neuf 
heures et demie du soir, les auberges et cabarets devaient être 
fermés. Il n'était pas permis à un jeune célibataire de tenir mai- 
son sans le consentement des habitants de la commune ; un 
père de famille n'avait pas le droit de recevoir chez lui un céli- 
bataire sans la même formalité. 

Hélait défendu de jurer, défendu de mentir et de répandre de 
fausses nouvelles; défendu de prendre du tabac, à moinrs d'a- 
voir une déclaration d'un médecin constatant que c'était par 
mesure de santé, et à moins d'y être autorisé par un tribunal. 

D'autres règlements défendaient simplement de fumer en pu- 
blic. Cette année même ( i836), les magistrats de Boston ont 
défendu de fumer dans la promenade publique de la ville {Mail), 
qui est un fort vaste enclos ; je ne prétends cependant pas qu'eu 
cela leur rigueur soit excessive. 

Il est inutile de dire que les lois des Colonies de la Nouvelle- 
Angleterre étaient d'une grande sévéïilé religieuse ; chacun était 
contraint de faire partie d'une église congrégationaliste , et l'on 
n'était aclmissible aux emplois qu'à celte condition. Les dissi- 
dents payaient pour les frais du culle de l'Église établie. Les juifs 
et les quakers étaient exilés, et passibles de la peine de mort 
s'ils se représentaient sur le sol de TÉlat. 

Les lois bleues du Connecticut contenaient aussi des prescrip- 
tion» curieuses au sujet du mariage. 

il n'est guère resté de cette ancienne législation qu'une forte 
organisation communale. 

Aujourd'hui, cependant , la communauté intervient quelque- 
fois encore dans la vie privée de l'individu , au point de le dé- 
pouiller des droits qui nous semblent les plus naturels et les plus 
imprescriptibles. Ainsi, à Taunlon, dans le Massachusetts, 
en i856 , deux juges de paix ont interdit la publication des bans 
de mariage d'un homme et d'une femme, parce que les futurs 
conjoints n'étaient pas en état de se suffire à eux-mêmes après le 
mariage , et qu'ils n'avaient pas assez de discernement pour contrac- 
ter un acte de cette importance. 



47(> NOTES. 

Dans quelques États du l'Allemagne, les gouvernemenls cxeiv 
cent le même contrôle sur le mariage. 

Note 36. (Page 23 !.) 

DIFFICULTÉ DES DÉGRÈVEMENTS. 

Il est fort difficile * eu France, de dégrever les masses , parce 
que les ressources de nos ouvriers, et surtout celles de nos 
paysans, qui forment vraiment, en France^ la classe la plus 
pauvre et la plus nombreuse, sont tellement bornées, que le fisc 
n'y a pas prise. Le paysan limousin , par exemple, ne paie rien 
ou presque rien à Tadministratioa des contribulions indirectes, 
rien ou presque rien à celles des douanes, des postes et de Tenre- 
gistrement , par la triste raison qu'il ne boit pas de vin, qu'il 
mange très rarement de la viande, qu'il ignore l'usage du sucre, 
du thé , du café et des étoffes anglaises ; qu'il ne sait ni lire ni 
écrire, et que par conséquent il ne lui arrive jamais de recevoir 
de lettres ; qu'il ne plaide pas , faute de posséder aucun sujet de 
litige, ou que, s'il possède un lopin de terre, ce qui est souvent 
le cas, il le garde sans le vendre ni l'accroître. A l'exception de 
l'impôt du sel, les taxes indirectes lui sont donc peu onéreuses. 
Si l'on abaissait ces taxes pour augmenter l'impôt foncier, on 
grèverait un très grand nombre de paysans d'une somme sou- 
vent égale à celle dont ils auraient été dégrevés d'un autre côté. 

Note 3y. (Page 282.) 

DE l'octroi. 

Il n'y a pas d'octroi aux États-Unis , ce qui est peu étonnant. 
Ce qui l'est beaucoup plus , c'est qu'il n'y en ait pas en Angle- 
terre, où le fisc, véritable Protée , s'est revêtu de toutes les 
formes imaginables. Les Anglais ont reconnu que c'était un mau- 
vais impôt. Les droits d'octroi sout un fléau pour le pauvre des 
villes , parce qu'ils sont, dans les grandes vilU;s, bien plus élevés 



que les contrlbulions indirectes instituées au profit de l'État. 
C'est une plaie pour Tordre social; car, exagêréscommcilslesont,' 
aïs appellent la fraude et créent dans toutes les grandes villes une 
classe de contrebandiers, race ennemie du travail, pounie 
d'immoralité, dont le vicieux contact pervertit les ouvriers, et 
les entraine à tous les désordres. 

La ville de Paris présente un phénomène de physiologie sociale 
bien digne d'être observé. Depuis cinquante ans la population 
de Londres a doublé ; celles des autres capitales européennes à 
1 exception de Madrid, s'est accrue de moitié au moins. Je ne 
parle pas des progrès miraculeux des villes américaines La 
France est passée de 26 millions d'halilanls à 53 millions, c'est- 
à-dire que sa population s'est accrue de 53 p. 0/0. Pari/ a été 
occupé par des armées étrangères , mais Paris n'a jamais 
subi les horreurs d'un siège; Vienne et Berlin, d'ailleurs ont 
passé aussi par l'épreuve de l'occupation. Paris a été l'objet de la 
sollicitude de tous les pouvoirs ; ils y ont prodigué les embel- 
lissements. La centralisation administrative a fait tout couTer^er 
de plus en plus vers Paris; Les voies de communication de tous 
les points de la France vers Paris se sont développés en nombre 
et en vitesse. L'importance commerciale de Paris s'est augmentée 
Pans est resté le centre du goût et des arts. Quel a été le fruit de 
cette masse d'eiforts et privilèges? Paris est peuplé aujourd'hui 
a peu près comme il l'était il y a cinquante ans. Il est hors de 
doute que rien na autant contribué à arrêter les progrès de Paris 
que la mauvaise assiette du revenu municipal. 

Le meilleur moyen de remplacer l'octroi consisterait proba- 
blement 10 ,],,3 „^, augmentation modique des centimes addi- 
tionnels; 20 dans une ta.ve sur les loyers assise directement sur les 
locataires; 5o dans une taxe sur les voitures et chevaux de 
lu xe, et même sur les chiens dont Paris est infesté ; 4» dans des 
licences imposées aux marchands de vins, traiteurs et restaura^ 
teurs. A Paris, il ne serait pas difficile de se procurer ainsi;" 
presque sans frais de perception, les 20 à 25 millions quel octroi 
rapporte net. 



478 NOTES. 

Note 38. (Page 232.) 

DE l'impôt du sel. 

L'impôt du sel pi'oduit au Trésor 6o millions. Si l'on revenait 
sur la réduction du droit des boissons opérée par la loi du 
12 décembre i85o, réduction qui, tout le monde en convient 
aujourd'hui, n'a profilé ni aux consommateurs, ni aux proprié- 
taires de vignobles, on ferait rentrer au Trésor une somme de 
35 à l\o millions. L'on pourrait donc alors , sinon faire dispa- 
raître l'impôt du sel, du moins le diminuer des deux tiers, ce 
qui serait un bienfait pour le paysan, et un grand service à notre 
agriculture, qui est el sera toujours en France la première de* 
industries nationales. 

Note. Bg. Page 245.) 

DE L'APPLICATION DE LARMÉE AUX TRAVAUX PUBLICS. 

En i835 , le gouvernement essaya l'application de l'armée aux 
travaux publics dans la construction des roules stratégiques de 
l'Ouest. Des ateliers , composés de 020 à 36o travailleurs , fu- 
rent établis dans quatre déparlements. Les résultais furent très 
peu satisfaisants. Dans la Mayenne, la Vendée et Maine-et-Loire, 
les travaux ont coûté i4, i5 et 00 p. 0/0 en sus des devis. Dans 
la Loire-Inférieure, ils ont coûté 10 p. 0/0 de moins, mais ce 
bénéfice se résoudrait en une perle, si, aux déboursés des Ponts- 
et-Chaussées, on ajoutait ceux de l'administration de la guerre, 
qui a continué aux soldats leur solde et leur ration, et qui a 
payé les frais de leur campement. Enfin , un entrepreneur eût 
certainement fait uu rabais sur les devis. 

Ce mauvais succè? peut être attribué à diverses causes : 
1° Les soldats sont restés trop peu de temps à l'ouvrage pour, 
s'y façonner: ils ont travaillé cinq mois consécutifs , il est vrai, 
dans la Loire-Inférieure , mais ils n'ont été sur les chantiers que 



NOTES. 479 

deux mois cf demi dans la INhiyeuae et la Vendée, et un mois 
seulement dans Maine-et-Loire. 

2° Il convenait de tie composer les ateliers que d'hommes de 
bonne volonlë» et suffisamment robustes , et Ton n'en a rien fait 
dans les trois départemenis où l'insuccès a été si bien caractérisé. 
Une partie de notre armée est sortie des campagnes , et se trouve 
propre aux travaux de lerrassenicnl. L'autre partie provient des 
villes, et a peu de goût pour remuer la terre. En prenant des corps 
en bloc, sans dislinclion d'hommes valides ou faibles, de bonne 
volonté ou non, on a eu inévitablement des ateliers hétérogènes, 
où Ténergie des uns était paralysée par la mollesse des autres. 
Dans le dépailement de la Loire-Inférieure, l'aulorilé militaire 
locale avait choisi des hommes de bonne volonté. 

5° On avait organisé un élat major trop nombreux relative- 
ment aux travailleurs , et qu'il eût été aisé^de réduire de moitié ^ 
ce (jui eût donné une économie dans la dépense. 

4° Les bases d'évaluation du travail ^ imposées par l'adminis- 
tration de la guerre, étaient vraiment inadmissibles. On a exigé 
que le soldat fût payé autant qu'un travailleur ordinaire; et l'ad- 
ministration des Ponis-et- Chaussées a eu la faiblesse d'y con- 
sentir. 

5° Enfin il est douteux que les officiers se soient montrés ani' 
mes du zèle et de la vigilance qui les signalent dans le service 
militaire. Les officiers paraissent désirer peu l'application de 
l'armée aux travaux publics. Peu propres à diriger leurs soldats 
dans ce nouveau service, il est dans la nature humaine qu'ils 
soient peu favorables à un ordre de choses où ils croient qu'ils 
n'auraient plus eux-mêmes qu'une importance subalterne. 

En i835, la compagnie du chemin de fer de Saint-Germaiu a 
aussi employé des soldats , et elle l'a recommencé , en i836, sur 
une plus grande échelle. L'autorité s'est refusée à ne donner que 
des soldats de bonne volonté ; il a fallu que l'on prît tous ceux 
qu'elle présentait, des compagnies en bloc. Elle n'a pas permis 
que les soldats fussent à la lâche ; il a fallu les payer à la journée, 
et tous également. On a interdit aux agents de la compagnie de 
donner aucune gratification aux militaires les plus actifs ; et lors 



480 îfOTES. 

même que des soldais avalent tlé renvoyés des ateliers , parce" 
qu'ils y mettaient le désordre, ils continuaient à figurer sur les 
feuilles de paie ; en un mot, l'émulation a été anéantie. Aussi les 
terrassements opérés parles militaires ont coûté, dans les trois 
premières semaines, 120 p. 0/0 plus cher que s'ils eussent été 
livrés à des ouvriers civils, et 60 p. 0/0 dans les trois dernières. 
Après six semaines de travail , les besoins du service ont obligé 
l'autorité à déplacer les soldats ; Texpérience a été ainsi brusque- 
ment interrompue. 

L'administration militaire avait exigé que les soldats ne fussent 
pas mêlés aux ouvriers civils. En cela elle avait eu raison. 

En i855, le prix de la journée des soldais employés par la 
compagnie de Saint-Germain était de 1 fr. 25 c, soit 7 fr. 5o c. 
par semaine. On leur retenait 1 fr. 65 c, pour le service mili- 
taire dont ils étaient dispensés, il leur restait donc 5 fr. 85 c, 
sur quoi Ion retenait encore 5 fr. au profit de la masse, comme 
si l'application de l'armée au travaux publics n'avait eu pour but 
que d'arrondir la masse des régiments qui l'avaient incomplète. 
L'arrangement de i856 était meilleur. Le prix de la journée fut 
alors porté à 1 fr. 00 c, soit 7 fr. 80 c. par semaine; la masse 
continuait à absorber 3 fr ,, mais il n'était rien retenu pour le ser- 
vice. Il était affecté 4o c. par jour à l'ordinaire , et le dimanche 
le soldat touchait 2 fr; /\o c. La compagnie payait les 4o c. de 
l'ordinaire lors même que le mauvais temps empêchait les sol- 
dats de travailler. En raison de cette dépense , à cause de l'in- 
demnité comptée aux officiers, sous-officiers et tambours, et 
de quelques effets d'équipement fournis par la compagnie, le 
salaire journalier d'un soldat travailleur revenait à 1 fr. 55 c. 
ou 1 fr. 60 c. Un terrassier gagnait alois de 2 fr. 25 c. à 2 fr. 75 c. 
S'il est permis de tirer une conclusion de ces expéiieuces , 
c'est qu il sera très difficile, sinon impossible, d'appliquer l'ar- 
mée à des travaux exécutés par d'autres que par l'Étal. 

Pour que l'application de l'armée aux travaux publics fût utile, 
même dans les entreprises exécutées par l'État, il faudrait que 
les officiers fussent plus qu'aujourd'hui capables d'y coopérer , 
cl pour cela il faudrait que l'on modifiât l'enseignemcut de 



Sainl-Cyr, ce qui n'est nullement impraticable. A l'école de 
West-Point, les ofQciers de toutes armes apprennent l'art de 
l'ingénieur militaire et civil. L'on pourrait aussi organiser, pour 
cette fin , des régiments composés dliommes choisis, commandés 
par des officiers du génie ou de l'artillerie, dans lesquels Tétal- 
major serait moins nombreux que de coutume. Quinze ou vin'^t 
mille hommes ainsi organisés suffiraient pour exécuter d(s 
quantités d'ouvrage considérables. 

Un moyen sûr d'empêcher toute mésintelligence entre les in- 
génieurs et les officiers consisterait à remellre complètement au 
corps du génie militaire ou à celui de lartillerie l'exécution de 
quelque grande communic^ation. Les officiers de ces corps ont , 
comme je l'ai déjà dit , toutes les connaissances requises, et ils 
sont aujourd hui sans occupation digne d'eux. 

Comme toute grande innovation, l'application de l'armée aux 
travaux publics soulèvera beaucoup de difficultés et rencontrera 
beaucoup de résistance ; mais je suis persuadé que Ton s'expo- 
sera à de grands embarras el à de funestes lenteurs si l'on entre- 
prend la belle oeuvre de la navigabilité et de la viabilité du ter- 
ritoire , sans se créer d'abord cetle ressource ; avec des soldatg 
travailleurs, qu'il serait aisé de faire agir par masses, on pour- 
rait, dans un temps donné et sur un point donné, exécuter des 
quantités de travail hors de proportion avec celles qu'il est pos- 
sible d'obtenir des ouvriers ordinaires. 

Note 4o. (Page 162.) 

BIENS DES FEMMES ET DES MINEURS EN ANGLETERRE. 

En Angleterre , les fortunes des femmes et des mineurs sont 
sous la sauve-garde des Cours d'Equité, qui, lorsqu'elles ont 
quelque raison de douter de la probité ou de la prudence d'un 
mari ou d'un tuteur, s'emparent de l'administration de ces for- 
tunes, et ordonnent aux administrateurs de verser à leurs caisses 
toutes les sommes par eux touchées. 

n. .31 



482 îfOTES. 

On assure que la somme de» valeurs qui sont ainsi administrées 
par l'intermédiaire des Cours d'Equité sV-Jève à un milliard, 
dont une très grande partie est placée dans les fonds publics. 

Ce système n'est pas seulement avantageux aux femmes et aux 
mineurs; il ajoute un nouvel élément de crédit public à tous 
ceux que possède déjà le pays. 

Note 4i. (Page 253.) 

DB l'appui donné ADX BANQUES PAR LE GOUVERNEMENT. 

On en a vu la preuve en i8oi-32, lorsque la Banque de 
France retira son concours au commerce. Si la Banque eût senti 
derrière elle le Trésor, elle eût été beaucoup moins timide; elle 
n'eût pas manqué au commerce, précisément au moment où 
le commerce avait le plus besoin d'elle. 

Quelques semaines après la révolution de juillet» MM. Péreire 
frères proposèrent la création d'une Compagnie d'assurances mu- 
tuelles pour l'acompte des effets à toutes échéances, et pour les 
i^ances d faire au commerce et à L'industrie sur de bonnes garanties 
quelconques. L'un des traits principaux de ce projet consistait en 
ce que le Gouvernement aurait figuré au nombre des souscrip- 
teurs pour 5o millions, avec cette clause , que, si les pertes excé- 
daient les bénéfices, le Gouvernement les supporterait seul jus- 
qu'à concurrence de 25 millions. 

Tout porte à croire que , moyennant une bonne administra- 
tion des ressources de la Compagnie , l'État aurait peu ou point 
perdu , et que beaucoup d'existences eussent cependant été 
sauvées. 

Note 42- (Page 2540 

BANQUES DU NOEJ» JiU SUD ET DE l'oUEST, 

En i8ii, sur quatre-vingt-huit banques locales , les États de 
Maine, New-Hampshire, Massachusetts, Rhode-Island, Connec- 
ticut et Wew-York en comptaient cinquante-cinq , c'est-à-dire 



îfOTES. 483 

les deux tiers, quoiqu'ils n'eussent que 2,700,000 habitants 
sur 7^000,000, c'est-à-dire un peu plus du tiers. Au i*""" jan- 
vier 1854, les États situés au nord du l'otouiac avaient quatre 
cent quatorze banques avec un capital de 565, 000, 000 fr. Les 
Etats du Sud et de l'Ouest ne comptaient que quaire-vingt-huit 
banques avec un capital de 3a4 millions , qui serait réduit de 
moitié si l'on supprimait les banques de quelques centres com- 
merciaux, tels que la Nouvelle-Orléans, Charleslon , Uichmond 
et Mobile. La population des Etats du Nord était alors d'envi- 
ron 6,5oo,ooo ; celles du Sud et de lOuest réunies s'élevaient 
à 7,5oo,ooo. Los forces respectives des banques étaient donc 
dans le rapport de 4 « 3 , taudis que celles des |iopulations étaient 
dans le rapport de 6 à 7. Les Etats de Massachusetts, Uhode- 
Island et Connecticut, ceux de toute lUnion , où le génie de la 
la mère-patiie s'est le mieux conservé , possédaient à eux seuls 
cent soixante-quatorze banques , c'est-à-dire le tiers du norabre 
t6lar(5oô) des banques locales, avec un capital de 220 mil- 
lions, c'est-à-dire égal au quart du capital total desdites banques 
(907 millions) , quoique leur population ne fut que du treizième 
de celle du pays. 

Cependant les développements de la culture du coton et le 
commerce qu'elle crée tendent à rétablir la balance en faveur du 
Sud et de l'Ouest. De très grandes banques ont été créées ré- 
cemment dans les métropoles du Sud , avec des comptoirs dans 
l'intérieur des Etats. 

Au 1" janvier i835, les banques des Etats au nord Ja 
Polomac avaient un capital total de 662 millions, tandis aue 
le capital de celles du Sud et de l'Ouest était de ^oo , c'est-à-dire 
que le Nord conservait son avantage. Au i^' juin i855 plusieurs 
grandes banques du Sud, et entre autres celle de la Nouvelle- 
Orléans {Citizens bank) , qui fait des avances à l'agricuilure , 
n'étaient pas encore organisées. 



484 iVôTËs. 

^Note 43. (Page 255.) 

CITIZEXS' BATsK EN LOUISIANE. 

Dans la Louisiane, les chaiies de plusieurs des banques leur 
font une loi de prêter une grande partie du capital à des habitants 
ou planteurs. La Citizens bank est ainsi astreinte à avancer la 
moilié de son capital aux propriétaires fonciers; elle leur pro- 
fite aus^i en ce qu'ils sont actionnaires sans avoir rien déboursé. 
La banque a enaprunté à des capitalistes européens Ma maison 
Hope d'Amsterdam) la totalité de son capital effectif , 6 millions 
de doll. (52 millions de fr. ) , à raison de 5 p. 0/0. Son capital 
nominal est du double. Elle a donné en retour une hypothèque 
d'une somme égale sur les biens des planteurs actionnaires; et, 
à celte hypothèque , l'Etat de la Louisiane a joint sa propre 
garantie. Chaque planteur actionnaire a droit à un crédit de 
moilié de sa souscription, au taux de 6 p. 0/0. L'autre moitié 
sert aux opérations de l'institution comme banque commerciale. 
Les planteurs actionnaires ont ensuite leur part des bénéfices. 

Ou voit que ce systèoie repose sur la facilité de la législation 
hypothécaire. 

Note 44. (Page 257.} 

DU RÉGLME HYPOTHÉCAIRE. 

Le système hypothécaire actuellement en vigueur en France 
repose sur deux principes fort sages, les plus avancés assurément 
en cette matière : le principe de la publicité et le principe de la 
purge. Ces deux principes sont écrits dans la législation fran- 
çaise depuis l'édit de 1771. Il y a de grandes nations en Europe, 
à commencer par l'Angleterre, qui n'en ont pas encore le béné- 
fice. Le principe de la publicité hypothécaire a j our objet de 
fournir à tout acquéreur de biens-fonds , ou à tout prêteur sur 
livpothèques , le moyen de connaître les charges hypothécaires 



NOTES. 485 

qui pèsciil sur le bleu qu'il achèlo ou ([ui lui est offert en gage. 
Le bul d(! la purge est de penucltre à uu propriétaire de rendre, 
lor^quil en a le désir et les moyens , sa propriété nette de toute 
créance hypothécaire. 

Malheureusement, lorsqu'il s'est agi de régler l'application de 
ces principes salutaires , il s'est rencontré de graves difficultés^ 
notamment en ce qui concerne les intérêts des mineurs et des 
femmes. A travers les complications de nos formes judiciaires, 
dans les remaniements opérés à des moments de crise, d'autres 
exceptions et resti'icticns lâcheuses se sont introduites dans les 
articles de lois ou dans la jurisprudence. Et ainsi , en partant de 
principes excellents, on est arrivé à une pratique qu'on peut sans 
exagération qualifier de détestable. 

Énumérons, en effet, les principaux inconvénients de notre 
système d'hypothéqués. 

1" L'absence de sécurité pour l'acquéreur ou le préleur. — Elle 
résulte^ soit de la possibilité d'un stellionat , d'une fraude ou 
dune erreur, soit des divers privilèges reconnus parla loi, sans 
qu'aucun moyen soit offert à l'acquéreur ou au prèleur de démê- 
ler l'erreur ou la fraude - ou de découvrir les privilèges qui exis- 
tent au moment de la vente ou du prêt. 

Ces privilèges sont de diverses sortes : le Trésor jouît d'un 
privilège sur les biens des condamnés, et ce privilège a un effet 
rétroactif; il y a des privilèges de vendeur antérieur qui peuvent 
subsister sans que rieu en constate l'existence. Il y a des privilè- 
ges , temporaires il est vrai , entre cohéritiers ; il y en a pour ce 
que les jurisconsultes appellent la séparation de patrimoines ; il 
y en a au profit des architectes , de certains fournisseurs , de» 
gens de service. Le mal n'est pas précisément que ces privilèges 
existent, quoiqu'ils ne soient pas tous également soutenables ; 
le mal est qu'il n'y ait pas de moyen légal, positif, de les recon- 
naître et de les évaluer à un moment donné. «Sous ce rapport, 
» dit M. Sévin du Mans, auteur d'un écrit inléressani sur la ma- 
» lière , les vices de notre système hypothécaire sont tels que, 
» rigourousemeut parlant, il ny a pas ut; piopriélain- qui soit 
» certain de ne pas être évincé de l'immeuble (juii j-o^scdu; pas 



486 ^^oTEs. 

5) un prêteur èur hypothèques qui ait la certitude de ne pas 
» perdre sa créance. » On conçoit ronibien , par réaction , un tel 
état de choses est funeste au vendeur ou à l'emprunteur (*). 

2° Les hypothèques légales , c'est-à-dire secrètes. — Ce sont 
des hypothèques subsistant sans inscriptions , indéfinies , éta- 
blies au profit du mineur sur tous les biens du tuteur, et au pro- 
fil de la femme sur les biens du mari. Certes, les droits du mi- 
neur et ceux de la femme sont sacrés ; mais il y a lieu à recher- 
cher s'il ne serait pas possible de les garantir sans retirer de la 
circulation , sans frapper de stérilité , sous le rapport du crédit , 
les biens du mari et ceux du tuteur. Il serait bon d'examiner 
pareillement si un excès de précaution en faveur des femmes ou 
des mineurs ne leur est pas préjudiciable. « Le Code actuel , dit 
» M. Sévin , a poussé si loin la soUicitude'pour les mineurs, que 
» la tutelle est devenue une charge effrayante. Aussi, lorsqu'elle 
» n'est pas forcée, n'est-elle acceptée que par ceux qui n'ont pas 

(*) M. Decourdemanche cite plusieurs exemples d'acquéreurs ou de 
prêteurs dont les intérêts ont élé compromis par les vices du régime 
hypothécaire actuel. En voici un qui csl curieux : 

« M. le comte de S. -A. possédait une maison au Mans. Il donna au 
vicomte de S. -A. pouvoir de vendre cette maison. Celui-ci substitue 
sa femme à ses pouvoirs. 

w Le 24 septembre 1818, l.i vicomtesse de S. -A., se trouvant à Paris, 
vend la maison du comte de S. -A. à un sieur Goguet. 

» De son côté, par acte devant notaire du Mans, du 7 octobre sui- 
vant, le vicomle de S.A., en vertu des mêmes pouvoirs, vend cette 
même maison à Jean Durand. 

)) Le sieur Goguet en avait déjà pris possession ; il s'absente et revient 
le 14 octobre. 

» Dans cet intervalle, Durand s'était installé dans la même maison, 
dont il se croyait propriétaire; mais précisément le même jour, i4 oc- 
tobre, des affaires l'avaient appelé en ville. Le soir il trouve la porte 
fermée, et ne peut rentrer chez lui qu'en escaladant le mur de derrière. 
Le i5, Goguet , à son tour, voit Durand lui refuser l'entrée. 

» Ils se pourvoient tous deux devant les tribunaux. 

» Chacun d'eux ignorait qu'il existât une vente autre que la sienne. 

w Goguet, dont le titre était le premier en date, fut maintenu en pos- 
session à l'exclusion de Durand. » 

(Arrêt de la Cour d'Angers du 11 novembre i8i8. — Journal du 
Palais, tome lvi, page 47 5. j 



IVOTES. 487 

» d'îmmeuhles que puisse atteindre celle hypothèque tacite et 
» indéterminée. Les biens d'un tuteur deviennent en effet tout 
» aussi inaliénables que ceux d'un majorai ; il se trouve frappé 
» d'une incapacité aussi complète que sou pupille ; vous avez 
» deux incapables au lieu d'un. » 

3» Les formalités longues et ruineuses imposées au prêteur 
pour arriver au recouvrement de sa créance, c'est-à-dire la pro- 
cédure d'expropriation, et celle d'ordre qui concerne la réparti- 
tion, entre les créanciers, du produit de la vente.— Ces procédu- 
res peuvent durer deux ans , quatre ans , six ans, Les frais 
qu'elles entraînent peuvent s'élever à un chiffre effrayant. Les 
causes de nullité , qui peuvent obliger à recommencer, y sont 
multipliées. Le prêteur, qui avail compté sur l'intérêt de ses 
fonds , en est privé pendant un fori long délai , et durant ce 
même temps , il a en outre de fréquents déboursés à sa charge. 
Quant à l'emprunteur, il est rare que les frais de justice n'absor- 
bent pas le reste de sa propriété. Singulier résultat d'un système 
dicté pourtant par le désir de favoriser les propriétaires fonciers ! 
Le remède à ces divers inconvénients consisterait : 
1° Dans des règlements qui rendraient obligatoire la consta- 
tation de tous les changements survenus dans la propriété , par 
suite de ventes, décès, jugements; qui définiraient les privi- 
lèges , et les rendraient apparents , de sorte que tout nouvel ac- 
quéreur, ou tout prêteur, pût vérifier l'état de la propriété qu'il 
achète ou qui lui est donnée en gage. Il suffirait, pour cela , de 
rendre obligatoire, sous peine de nullité, le dépôt de certains 
actes aux bureaux d'hypothèques. Dans l'état actuel des choses, 
tout acquéreur peut obliger à se faire connaître, dans un délai 
de deux mois, sous peine de déchéance, tout possesseur d'hypo- 
thèques non inscrites, pourvu que ce soient des hypothèques 
légales, c'est-à-dire conservatoires des droits des femmes et des 
mineurs. Or^ si la purge a puissance contre les femmes et 
mineurs, qui sont de tous les créanciers ceux que la loi a surfout 
en vue de protéger, pourquoi lui refuser puissance contre les 
droits non connus d'un venueur précédent ou d'un créancier 
quelconque ? Et pourquoi la formalité de la purge ne serait-ello 



4SS 



NOTES. 



accessible qu'à un nouvel acquéreur ? pourquoi serait-elle inter- 
dite à un ancien propriétaire ? 

2" Dans l'a Jopliou de moyens qui détcrmiaeraient les hypo- 
thèques légales, ou plutôt qui garanliraient les droits des feninies 
et des mineurs, sans enlraver la propriélé, et sans la soustraire 
aux transactions. A cet égard, ou pourrait introduire un régime 
analogue à celui qui subsiste en Angleterre, en donnant aux tri- 
bunaux le droit de contraindre, en cas de soupçon, les maris 
elles tuteurs à placer dans les rentes 5 p. o/o, ou à la Caisse des 
Dépôts et Consignations, la valeur des propriétés appartenant 
aux femmes et aux mineurs (*). 

3° Dans la simplification et l'abréviation des procédés d'expro- 
priation et d'ordre. 

Le régime hypothécaire des États-Unis varie avec les Etats. 
Dans la Peusylvanie et dans l'État de New-York , il est simple ; 
mais il suppose l'enregistrement de pièces qui , chez nous, paie- 
raient des droits énormes, et qui, en Amérique , ne supportent 
qu'une taxe d'un à deux doll. (5 fr. 53 c. à lo fr. 67 c). 

On a proposé avec beaucoup de raison, ce me semble, d'ap 
peler la géométrie au secours de l'écriture , et de constater par 
deô plans tous les changements que subit la propriété. La conser- 
vation des plans du cadastre; qui est dailleurs nécess;iire par 
d'autres motifs , et à laquelle cependant on a négligé de ()ourvoir 
jusqu'à présent , permettrait de réaliser cette idée à peu de frais. 
Les travaux de M. Decourdemanche sur cette question sont d'un 
grand intérêt. Ses idées ont été mises en pratique dans la com- 
mune de Chesnay (Seine-et-Oise) , pour un délai de quinze ans , 
pendant lequel la terre y a éprouvé des mutations et des trans- 
figurations multipliées , et l'épreuve paraît avoir été concluante. 
L'état de Ja législation actuelle des hypothèques gêne toutes 
les transactions dont la terre est l'objet^: dans certains cas , elle 
les rend impossibles. Ou sait à quel degré la^^division du sol a été 
poussée en France depuis cinquante ans. Dans quelques locali- 
lés, et notamment dans les enviions de Paris, on eu est venu à ce 

(*) Voir plui haut , Note io , pag» 48i. 



NOTES. 



489 



point, non seulement que la culture à la charrue est abandonnée, 
et qu'il faut, comme il y a 5,ooo aus, culliver à bras , mais aussi 
que la propriété ne peut plus supporter les moindres opéra- 
lions légales. Il y a bon nombre de propriétés qui ne valent 
pas la peine dépasser un acte, et dont, par conséquent, la pro- 
priété a cessé de se constater légalement. Jl y a des parcelles 
imposées à moins de 5 cent. Il y en a qui le sont à moins encore. 
Il y en a dont le revenu est moindre que le coût d'un avertisse- 
mentdu percepteur desconlribulions. Une parcelle, taxéeà 5cent, , 
vaut i5 à 20 fr. Or, dans l'état actuel des choses, pour opérer 
la purge, même incomplète, qui peut s'effectuer aujourd'hui, 
les frais s'élèvent à 80 fr. environ. De sorte que pour s'assurer, 
même imparfaitement, la propriété d'une de ces parcelles, il 
faut encourir une dépense quadruple de ce qu'elle vaut. Ceci ex- 
plique pourquoi il se reconstitue si peu , je ne dis pas de grandes, 
mais de moyennes propriétés, d'une dimension suffisante pour 
que l'on y applique les bonnes méthodes agricoles (*). 

Quant à l'influence économique directe d'une bonne législa- 
tion hypothécaire, il est facile de la calculer. Il résulte des ren- 
seignements officiels fournis, il y a deux ans , par le directeur- 
général de l'enregistrement , que la somme des hypothèques 
dont est grevée la propriété foncière s'élève à 11 milliards 
233 millions , non compris les hypothèques légales. D'un autre 
côté, il fut consîalé, pendant l'enquête ouverte lors de la 
création de la Caisse Hypothécaire, que le taux de lintérêt réel 
des prêts sur hypothèques variait de 5 à 12, et même à i5 p. 0/0. 
Le taux moyen ne paraît pas devoir être actuellement au-dessous 



(*) D'après 'un travail tout récent de M. Léon Faucher {Revue des 
Deux - Mondes) , sur TéUit de la propriété en France, il y a dans la 
commune d'Argenleuil, près Paris, desparcelKs de la contenance d'un 
demi-are, d'un quart d'are (2"',5o sur 10 mètres), c'est-à-dire delà 
grandeur d'une chambre, et dont le revenu est de 9 c, 6 c., 5 c., ce qui 
suppose un impôt d'un centime. On voit souvent sur les afûches de 
vente, autour de Paris et dans les dëparlements, des parcelles dont la 
mise à prix est de 6 fr., 8 fr., 10 fr. £t les frais indispensables pour que 
l'acquisition t)oit régulière sont de 110 Ir. eiiviion , y compris 80 fi'. de 
purge. 



490 



:notes. 



de 8 p. o/o. A ce compte, la propriélé foncière paierait une masse 
annuelle dintérêls égale à 900 millions. Toute mesure qui amélio- 
rerait la législation hypolliécaire ferait disparaître une portion 
de cette énorme charge. Une réduction de i p. 0/0 sur le taux 
de l'intérêt produirait un dégrèYcment de ii 1 millions. C'est 
beaucoup plus , à coup sûr, que tout ce que la propriti} foncière 
peut attendre d'un remaniement du budget. 

Note 45. (Page 257.) 

NOUVEAUX BILLETS DE BANQUE. 

La Banque de Lyon, tout récemment créée , doit faire cir- 
culer ses billets non seulement à Lyon, mais dans tout le Midi. 
A cet effet elle émet , indépendamment des billets de banque 
ordinaires , qui sont au porteur et à vue, des billets à ordre et 
à échéance déterminée , que les négociants lyonnais donneront 
en paiement à leurs correspondants , en les endossant eux- 
mêmes. Moyennant cet endossement , les billets de banque 
à ordre seront pris comme argent comptant, et ainsi on s'accou- 
tumera dans le pays à avoir confiance dans les litres de la ban- 
que. IN'élant pas au porteur, ces billets ne sont pas susceptibles 
d'être volés comme les billets de banque ordinaires. C'est limi- 
tation des post-b'dts de la Banque d'Angleterre. 

On a proposé aussi d'émettre une troisième espèce de billets 
qui porteraient intérêt et qui seraient payables à vue ou à 
échéance. Ils offriraient aux particuliers qui gardent chez eux 
de la monnaie métallique et aux classes laborieuses, qui souvent 
conservent enfoui , en argent ou en or , le produit de leurs 
épargnes , un moyen commode de placer fructueusement leurs 
économies. Par là , les banques étendraient leurs opérations 
comme banques de dépôt. Le pays en retix'crait un grand avan- 
tage , puisque tout le capital métallique aujourd'hui disséminé 
et dormant dans les coffres-forts et les tirelires , qui est complè- 
tement improductif pour la société et pour ceux qui le possèdenc, 
se trouverait alors concentré chez les banques, entre les mains 
desquelles il fructifierait. 



Ï^OTES. 491 

Dans le projet de banque proposé par MM. Pcreire , en sep- 
tembre i83o , il devait être émis des bons au porteur produisant 
intérêt à raison d'un centime par jour pour loo fr. , ou 3 fr. 65 c. 
pour 100 fr. par an. Cette banque ne devait même pai avoir 
d'autre papier-monnaie. 

Note 46. (Page 261.) 

La session de i836 a produit enfin une bonne loi sur les che- 
mins vicinaux ; il leur est alloué , en argent ou en travail , une 
somme qui sera de 5o millions et peut-être davantage. 

Note 47. (Page 263.) 

Les Gonseils-généraus des départements se sont enfin animés 
du plus beau zèle pour les travaux publics et surtout pour leurs 
routes départementales. Tel département, comme celui d'Indre- 
et-Loire, a emprunté, à cet effet, une somme de 2,5oo,ooo fr. 
D'autres départements ont fait des emprunts d'un million, de 
l,5oo,ooo fr. , etc. La Charente , le Cher, etc., sont au nombre 
des départements qui se sont le plus distingués. 

La ville de Dieppe a aussi donné un exemple qui mérite d'être 
signalé. Elle a offert de contribuer à l'établissement d'un chemin 
de fer de Paris à la mer, avec embranchement sur Dieppe , par 
une somme annuelle de 120,000 fr. , suffisante pour couvrir 
l'intérêt à 3 p. 0/0 d'un emprunt de 45000,000 fr. 

Note 48. (Page 280.) 

ÉTAT CIVIL DES GE.AS DE COULEUR. 

Dans le Massachusetts et dans la plupart des Etats de la 
Nouvelle-Angleterre , le noir et l'homme de couleur sont réputés 
citoyens, et, comme tels, possèdent théoriquement le droit 
électoral. En ce moment ils n'exercent point ce droit , soit qu'on 
les en empêche , soit qu'on omette à dessein de les porter sur 



^^2 TVOTES. 

la lisle de la taxe jsersounelle (poUtax) qui, dans quelques Etats, 
forme le tableau électoral. La Constitution actuelle du Connec- 
ticut (1818) les exclut de Télectorat. La Constitution de l'Etal de 
New-York, qui date de 1821, ne range les hommes de couleur 
parmi les électeurs qu'aulcint quils possèdent une propriété fon- 
cière valant 25o dolL, et qu'ils paient une taxe en conséquence. 
La Constitution de Pensjlvanie fait électeurs indistinctement 
tous les hommes libres inscrits au registre des contributions de 
l'Etat ou d'un comté. Ceux des Etats de l'Ouest qui n'ont j-as 
reconnu l'esclavage, n'admelleut corauie électeurs que les blancs; 
on conçoit qu'il en est de même dans les Etats du Sud ; la Caro- 
line du Nord faisait ccpemiant exception à cette règle ; la Con- 
vention , qui vient de lui refaire sa Constitution , a retiré la qua- 
lité électorale aux noirs et aux gens de couleur libres. En revan- 
che , elle l'a accordée aux juifs qui , antérieurement, étaient 
privés du droit de cité , et qui le sont encore dans plusieurs autres 
Etals. 

Note 49. (Page -299.) 

DE LA VRAIE IVOTION DE LA LIBERTE. 

De quelque point de vue que l'on envisage l'espèce humaine , 
on y retrouve deux nalures distinctes. Du point de vue de la li- 
berté, on y reconnaîtra deux types à pliysionomiesbien tranchées; 
l'un est actif, l'autre est passif; en présence de la violence, le 
premier mouvement de l'un est de résister vigoureusement ; ce- 
lui de l'autre , de se résigner et d'attendre. Ils ont besoin , l'un 
d'être réprimé et contenu; l'autre, d'être protégé, encouragé, 
excité. Laissés à eux seuls , en face l'un de l'autre , le premier , 
doué d'une grande énergie extérieure, opprimera inévitable- 
ment le second. 

Pour qu'il n'y ait pas tyrannie, il faut que l'ordre social re- 
connaisse un pouvoir qui s'interpose entre ces deux types, et, les 
traitant chacun selon son tempérament^ emploie avec l'un la 
bride , avec l'intre l'éperon. 

Les philosophes et les publicisles qui depuis cinquante ans 



ont écrit sur la ilberlé ou rédigé des conslilutious, ont i)resque 
toujours perdu de vue celle disliuclion des deux types. Us ont 
supposé que le type humaiu était uu ; que tous les hommes étaient 
également peu portés à prendre leurs coudées franches au détri- 
ment de leurs voisius, et également aptes à refouler, sans aucun 
secours exlérieur, les empiélements d'autrui ; qu'ils étaient en 
un mot, propres au self-government. Ils ont ainsi trop souvent 
conclu à la suppression de tout pouvoir modérateur et à l'anni- 
hilation de l'autorité dircclrice. 

En cela ils se sont trompés. L'existence d'une autorité qui in- 
tervienne entre les deux types est indispensable, en thèse Gé- 
nérale, à la jouissance de la liberté. Sans elle, il y aurait licence 
pour les uns, sacrifice pour les autres , libellé pour personne. 

Tous les peuples ne participent point également de ces deux 
natures. Il me semble , par exemple , que chez les Américains il 
y a une plus forte proportion du type actif que partout ailleurs; 
ce qui, joint au sentiment du respect à la loi, leur a permis de 
vivre jusqu'ici an self-government. Chez les peuples de l'Europe 
méridionale , il y a une j.lus forte proportion de type passif, et 
aussi une plus grande inégalité de facultés et d'organisation ; cir- 
constance qui y rend iudispensable lintervenlion dun pouvoir 
fort destiné à représenter et à soutenir les faibles. 

Note 5o. (Page3o3.) 

DE DIVERSES lASTITUTIOiVS UTILES. 

Parmi les institutions déjà existantes en France , et qui sont 
susceptibles delre étendues et multipliées, on doit si<^naler : 

1° Les conseils de Prud'hommes; il n'en existe en France que 
quarante (*}. On les a réservés jusqu'à présent pour les centres 

n Voici la liste, par ordre de date des ordonnances de création des 
villes où il en existe : ' 

Lyon, Rouen, ]Nimes, Troyes, Mulhausen, Lille. Bar-Ie-Duc 
S^iint-Élienne, Marseille, Orléans, Mamers, Tours, Thiers Bolbec* 
ïlbeuf , Abbeviile, Thann, Xurcoing, Çaen, tJholiet, Louviers', Castres' 



494 wôTÊs. 

manufacturiers et pour des fabrications spéciales; il n'y aurait 
aucun inconvénient à en créer dans loules les villes où il y a 
un mouvement industriel de quelque importance, et une popu- 
lation ouvrière passablement nombreuse, même lorsqu 'il n'y 
aurait pas de manufactures , comme c'est le cas dans les ports. 

2° Les sociétés de secours mutuels. 

5° Les caisses d'épargne et les sociétés industrielles, dont il 
sera question plus loin (notes 52 et 53). 

4° Les assurances sur la vie, qui se prêtent à une multitude de 
combinaisons de prévoyance personnelle ou de famillr. On les 
emploie beaucoup en Angleterre et très peu en France. Le gou- 
vernement a les moyens d'en faire apprécier les avantages aux 
classes ouvrières et à d'autres classes qui feraient sagement aussi 
d'y avoir recours. Il peut même en organistT pour son compte. 

5° Les caisses de prêts. A Lyon, il y a une caisse de prêts dotée 
d'environ ]5o,ooofr. qui a été fondée depuis i83i. Dans les mo- 
ments de détresse , elle fait des avances aux chefs d'ateliers sur 
leurs outils, en leur en laissant l'usage; autrefois, ils les met- 
taient en gage chez des usuriers. Le taux de l'intérêt perçu par la 
caisse de prêts de Lyon est de 5 à 6 p. o;o. Les monts-de-piété 
prennent de 9 à 12 p. 0/0. M. Emile Bères (*) cite cependant les 
monts de piété de Metz et d'Avignon comme prêtant à raison de 
5 ou 6. 

6° Les salles d'asile pour l'enfance. 

7° Les cours scientifiques à l'usage des adultes et même des jeu- 
nes garçons , faits bénévolement par des associations ou de sim- 
ples particuliers. Les efforts de M. Charles Dupin en avaient lait 
établir un grand nombre; il n'en reste plus que quelques uns au- 
jourd'hui. Les encouragements de l'autorité leur ont manqué. 
A Metz, ces enseignements ont produit des résultats fort remar- 
quables, grâce au concours éclairé de l'autorité municipale et au 

Vienne, Calais, Réthtl, Limoges, Douai, Armentières, Sainte-Marie- 
aux-Mines, Châlons-sur-Marne, Laval, Orange, Metz, Nancy, les trois 
cantons de léroane, Roisel et Comble (Somme), Condé-sur-Noireau, 
Bapaurae, \illerranche, Aubusson, Valenciennes. 
(•) Us Classes oitvricres, x836, page -^6, 



NOTES, 495 

zèle de quelques officiers du génie et de l'arlillerie, parmi les- 
quels M. Bergojjct Poncelet s'élaierit dislingués. Depuis quelque 
temps, ces cours ont attiré rallenliou du gouvernement. Ceux 
qui sont clliigés à Paris par les frères ignoranlins et par Tasso- 
ciation polytechnique raérilont d'être remarqués. 

La ville de Lyon possède uu établissement de ce genre dont 
l'organisation est très bonne , et qui surpasse tout ce qui existe 
d'analogue dans toutes les autres villes de France , Paris com- 
pris. C'est l'école de la Martiuière, fondée par un legs du major 
Martin. Elle ne peut manquer de fournir Lyon de contre-maîtres 
capables. On rendrait un grand service à l'industrie nationale 
en instituant des écoles analogues dans nos principales villes 
manufacturières. Ce serait protéger efficacement les fabriques 
françaises qui manquent d'une population ouvrière habile et 
exercée, et ce serait les proléger comparativement à très peu de 
frais. 

Pourdonnerune idée de l'utilité des Conseils de Prud'hommes, 
je ne puis mieux faire que de reproduire textuellement une noie 
que je dois à M. Arlès-Dufour , de Lyon , l'un des hommes qui 
honorent le plus le commerce français par leur patriotisme et 
leurs lumières. 

Noie sur le Conseil des Prud'hommes de Lyon, 

Le Cons; "l des Prud'hommes de Lyon se compose ainsi ; 

c, ,. 1 , o • • (5 fabricants de soieries (négociants;. 

Section de la Soierie. . . . | , . . 

(4 chefs d'atelier. 

_ . , , _ il tireurs d'or. 

Section de la Dorure. . . . ] ^ r ^■, 

(^2 chels d atelier. 

. C 2 fabricants. 
Section de la Bonneterie. , ^ ,, ,. 

(^2 cheis a atelier. 

^ . , , ^, 1, . ( 1 fabricant de chapeaux. 
Section de la Chapellerie. < . , , 

( 1 marchand détaillant (*). 

Ces dix-neuf membres sont titulaires. 

(*) Il n'y a point, dans cet article, d'ouvriers ayant atelier; tous 
travaillent chez les fabricants > à façon ou à la journée. 



496 NOTES. 

Il y a, en outre, douze Prud'liommes suppléanU, cîonl huit 
dans la première secliou et quatre dans les trois autres. Le nom- 
bre total des prud'hommes est donc de trente-et-uu. 

La loi veut que le président du Conseil soit choisi parmi les 
négociants de la i''* section. C'est là le seul avantage qu'aieat les 
fabricants. 

Les Prud'hommes chefs (Tateliers reçoivent de l'adminis- 
tration municipale 700 fr. par an pour indemnité du temps 
perdu qui est très considérable , et vaut bien au moins cette 
somme. 

Les séances du tribunal sont divisées en grand Conseil et petit 
Conseil. Les pre mières ont lieu le jeudi seulement, les autres le 
jeudi et le samedi. 

Deux membres négociants et deux membres chefs d'ateliers 
composent le petit Conseil. 

Le but du petit Conseil est de concilier, d'éviter les jugements 
par le grand Conseil. C'est un rouage admirable, et qui produit 
le plus grand bien. En cas de partage entre les juges , ou de re- 
fus de l'une des parties d'adhérer à la conciliation , l'affaire est 
renvoyée au grand Conseil. 

Aucune cause, sans exception, n'arrive au grand Conseil, 
qu'après que les moyens de conciliation du petit Conseil ont été 
épuisés. 

Les séances des deux Conseils sont publiques , et se tiennent 
dans l'une des plus belles salles de l'Hôtel de-Ville. 

La loi dit que les chefs d'ateliers patentés concourront seuls 
à l'élection , concurremment avec les fabricants patentés. Or, 
à Lyon, nos chefs d'ateliers ne Font point patentés, car ils sont 
réellement des ouvriers travaillant à façon pour des fabricants 
et non pour leur propre compte. Aussi , depuis les évéuements 
de novembre l83i, une ordonnance très sage a fait une excep- 
tion pour les chefs d'ateliers de Lyon , et maintenant , tout ou- 
vrier ayant un atelier de quatre métiers est électeur et éligible. 
Les chefs d'ateliers électeurs élisent leurs Prud'hommes dans une 
assemblée présidée par un délégué du préfet. De leur côté, et 
sénaiémcnt , le.- faluicanls élise"! les leurs. 



NOTES. 



497 



' Il y a 1,1 19 ouvriers ou chefs d'iileliers , ayant quatre méliers 
au moins , inscrits comme élecleurs el cligiMes. 

Il y a 558 fabricants de soieries éitcleuis des Prudhouimes 
fabricants. 

Le Conseil des Prud'hommes concilie, autant que i)ossil)le, 
les fabricants avec leurs chefs d'aleliers ou ouvriers , mais snrlout 
les chefs d'atelier avec leurs Compagnons et h.urs ajipreu'is. Les 
causes de celte seconde catégorie sont dix fois plus nombreuses 
que celles entre les fabricants el les ouvriers ou chefs daleliers. 

On s'accorde unanimement à rendre liommage à l'équilé du 
Conseil. Gomme il n'a point de code^, de letlre morte, conune 
il est loi vivante, sa balance, en cas de doute, penche toujours 
en faveur du plus malheureux. 

Aucun avocat, avoué, ou homme de chicane, n'est adniis à 
parler devant le Conseil. 

Les parties doivent s'expliquer elles-mêmes , à moins d'empê- 
chement physique ; et dans ce cas , elles se font représenler par 
leur plus proche parent. 

Celte absence des avocats et gens de loi fait que le Con- 
seil est vraiment un tribunal de famille. Aussi, en i855 , sur 
3,885 causes présentées , 3,714 ont été relirées par suile de oon- 
cilialion; 172 seulement ont suivi le cours complet de la ju- 
ridiction des Prudhomraes, et ont été terminées par 172 juge- 
ments, lesquels n'ont pas entraîné ensemble plus de 700 fr. de 
frais. 

Quel temps et quel argent 3,885 affaires n'auraient-elles 
pas coûté devant un tribunal ordinaire, avec juges, avocats, 
avoués , etc. ! 

A Saint-Étionne, en iS55 , le Conseil de? Prud'hommes a 
terminé par conciliation 2,022 affaires, et en ay/zg-c; seulement 17. 

Après 1800 et iS5i, le Conseil , comme tout ce qui existait eu 
France, subit l'influence révolulionnaire. Quelques Prud hom- 
mes chefs d'ateliers , beaux parleurs , avocals par vocation , per- 
suadèrent aux ouvriers que la justice ne leur serait bien et équi- 
lablement rendue que lorsque le Conseil des prud'hommes ju- 
gerait d'après un Code écrit , et que chacun serait libre de fairq 

II. 32 



498 NOTES. 

plaider sa cause par qui il voudrait. C'est ce que ces brouillons 
ou , si l'on veut , ces ignorants , appelaient la libre défense. Us 
avaient fini par fanatiser les ouvriers pour la libre défense. Heu- 
reusement pour les ouvriers , Tadministralion resta sourde à ces 
demandes irréfléchies. 

Ainsi que je l'ai dit , les neuf dixièmes des causes regardent 
les ouvriers et leurs apprentis-, il y en a tout au plus un dixième 
ui soient des contestations entre les fabricants et les ouvriers. 
Ces chiffres disent assez combien il y aurait eu de temps et d'ar- 
sent perdu pour les malheureux ouvriers , si on leur eût accordé 
ce qu'ils demandaient. La moitié des causes conciliées ne l'eussent 
certainement plus été. 

Depuis les événements d'Avril , le Conseil des Prud'hommes 
siège paisiblement , et procède sans passion et avec le zèle le 
plus louable, aux devoirs difficiles et fastidieux qui lui sont im- 
posés. M. Piiboud , le président, et tous les membres, fabricants 
et chefs d'ateliers , ont droit à la reconnaissance publique. 

Certainement, les tribunaux de Prud'hommes et ceux des 
iuges-de-paix , surtout si leur juridiction était plus étendue, 
feraient bénir la justice , que les grands tribunaux font souvent 
maudire ou à peu près. Quand tout le monde travaillera , les 
tribunaux de Prud'hommes devront acquérir de grands déve- 
loppements. Il y a dans cette institution et dans celle du compa- 
gnonage de beaux germes d'avenir. 

Note 5i. (Page 3o3.) 

DE QUELQUES LOIS A RETOUCHER. 

Entre autres points de notre législation relatifs aux classes ou- 
vrières, qui peuvent être retouchés, je citerai la législation sur 
les privilèges des ouvriers pour le paiement de leurs salaires. 
L'article 2101 du Code civil ne cite pas le» ouvriers parmi les 
créanciers privilégies. Pour les admettre au privilège , il faut les 
assimiler aux gens de service ou domestiques ; la plupart des 
Cours royales ont rendu des arrêta coalraires à cette assimi- 



NOTES. 



499 



lalion.La Cour de Cassation s'est prononcée (arrêt du lo février 
1829) contre le privilège des ouvriers. Il y aurait lieu à établir 
positivement ce privilège. 

La loi des coalitions est souvent extrêmement dure. On en a 
vu un exemple dans un arrêt assez récent du Tribunal correc- 
tionnel de Valenciennes contre des ouvriers des mines d'Anzin. 
Le Tribunal exprima lui-même son regret de les punir. La coali- 
tion passive devrait , dans la plupart des cas, être très peu ou 
point punie. 

Notre législation sur l'apprentissage est défectueuse et incom- 
plète. M. C.-G. Simon, de Nantes, duns. ses Observations recueil- 
lies en Angleterre (*) , a émis des idées pleines de justesse sur cet 
objet important. Il ny a pas de bons ouvriers sans bon appren- 
tissage. Les Anglais l'ont senti et ont agi en conséquence. 

Note 62. (Page 3o3.) 

DES CAISSES D'EPARGiVE. 

La session de i834 ^ produit une fort bonne loi sur les Caisses 
d'épargne. L'un des principaux traits de cette loi consiste en ce 
que toutes les caisses sont centralisées par Tintermédiaire du Tré- 
sor public, de sorte qu'un ouvrier peut transporter ses écono- 
mies avec lui d'une ville à l'autre. Avant i854, il n'y avait en 
France que 26 Caisses d'épargne. Il y en avait, au i'^'' juil- 
let 1806 , ao/j. Cinq départements seulement en sont dépourvus. 
Au 3o juin i836, les sommes versées par les Caisses d'épargne 
au Trésor public s'élevaient : 

Pour les caisses des ilépartemenls, à 57,965,445 ir. 85 c. 
Pour la caisse de Paris j à 45,653, 182 25 



15,598,628 08 



Il y a dix sept caisses qui ne sont pas eu compte courant avec 
le Trésor. 

nTome II, pageSi. 



500 IVOTES. 

Du i**" janvier au i'"'^ juillet 1806. Taclif des caisses d'é- 
pargue, en compte courant evec le Trésor, s'est accru de 
21 millions. 

Ces utiles institu lions sont susceptibles de quelques perfeclion- 
nements : 

1° On pourrait les lier avec des caisses de prêts semblables à 
celle qui existe à Lyon (*). 

2° Il serait convenable, à Paris surtout, de inxiltiplier les 
jours de dépôts. Actuellement, on n'y reçoit les versements que 
les dimanches et lundis. 

o°ll y a lieu à prendre quelques mesures au sujet des rembour- 
sements. Il n'est pas prudent de laisser le Trésor passible d'une re- 
prise instantanée de 80 eu 100 millions. Quelques personnes 
pefâsent que les remboursements devraient être effectués en 
bons du Trésor au porteur ou à ordre, de 100 francs, par exem- 
ple , à un an déchéance. On donnerait les bons aux déposants 
pour 97 fr. Ce serait accoutumer les classes laborieuses au papier- 
monnaie. Puisqu'à Berlin le peuple manie des billets d'un thaler 
(5 fr. 71 c), et à Vienne des billets moindres encore, des billets 
de 100 fr. seraient bien vite acclimatés à Paris. 

4° Les caisses d'épargne pourraient être autorisées à vendre 
aux déposants, sans commissions, soit des titres de rente au 
porteur , dont , eu i8o4, M. Humann , ministre des finances , a 
créé, précisément en vue des clasf^es laborieuses, des coupons 
de 10 fr., soit d'autres valeurs ou actions. Par ce moyen, l'on 
remédierait à Tinconvénient qui résulte du maximum fixé pour 
les dépôts , et à celui plus grave de certaines entreprises en com- 
mandite par petites actions, au moyen desquelles des spécu- 
lateurs sans moralité pompent les économies des pauvres gens de 
Paris. 

Il imporierait aussi de garantir la classe des ouvriers et celle 
des domestiques des pièges que leur tendent certains gouverne- 
ments étrangers par rintermédiaire de grands agioteurs. De- 
puis 1820, les gouvernements dila[)idalcurs ou incapables qui se 

(•) Voir plus haut Noie 5o, 



IVOTES. 5QI 

sont succédé en Espagne, ont remplacé les min. s du Mexique 
par les épargnes des artisans de Paris, qu'ils ont attirées par 
l'offre mensongère d'intérêts de 1 2 ou i5 pour 0/0. Ce trafic 
scandaleux, qui conduisait nécessairement à la banqueroute, 
doit non seulement être flétri par lopinion, mais interdit par 
l'autorité. Il suffirait pour cela de défondre la négociation des 
fonds, étrangers en coupons de moins de 1,000 ou 5oo fr. de 
rente. Par là on laisserait aux riches L faculté cl., disposer de 
leurs fonds à leur gré et de se ruiner s'il leur plaît, et on met- 
trait à l'abri de la séduction ces classes intéressâmes et nom- 
breuses qui sont mineures , et dont le gouvernement est le tuteur 
naturel etlégal. Il y a, dans les fonds espagnols créés depuis 1820, 
des coupons de 10 piastres (53 fr.) de rente. 

Note 53. (Page 3o3.) 

SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE DE NANTES. 

A Nantes , une société , comme toutes les grandes villes de- 
vraient en avoir une, a entrepris la tâche difficile de créer une 
population ouvrière à h fois intelligente et honnête : c'est la 
Scciéié Industrielle. Fondée, il y a six ans, sans autres ressources 
que les dons de ses membres et de modiques allocations du gou- 
vernement , du conseil-général du déparlement, et du conseil 
municipal de Nantes , à quoi iM. le duc d'Orléans, en sa qualité 
de président honoraire, a bien voulu ajouter une souscription 
annuelle, cette société a ouvert, à l'usage de la classe ouvrière, 
des cours d'écriture, de dessin, de géométrie, de langue fran- 
çaise, de calcul, de dessin linéaire. Elle tient en apprentissage, 
sous sa surveillance paternelle , une centaine d'enfants , stipulant 
avec leurs maîtres qu'ils devront suivre ses cours ; elle donne à 
ces enfants une gratification mensuelle. Elle a institué une caisse 
de secours mutuels qui , moyennant un versement de cinq sous 
par semaine, assure dè\k à huit cents ouvriers, en cas de mala- 
die, l'assistance (f,u médecin, et la subsistance de lenr fa- 
mille. Elle distribue des prix aux apprentis qui se disUnguQut 



502 



IVOTES. 



par leur bonne conduite el leur habileté. Elle a commencé une 
bibliothèque dont les livres sont gratuitement prêtés aux ap- 
prentis. Ses bienfaits envers la classe ouvrière ne sont pas de 
cette charité auniônière qui humilie; c'est de la haute philan- 
thropie qui élève et honore. Les ouvriers coopèrent à l'adminis- 
tration de la caisse de secours mutuels. Tout cela s'opère avec 
quelques milliers de francs; tant il est vrai que le patriotisme 
peut, comme la foi, réaliser des miracles , et que lui aui^si sait 
faire la multiplication des [)ains. 

il est difûcile de s'expliquer pourquoi une société si utile, si 
sage , si honorable, est encore à attendre du Conseil d'État l'or- 
donnance royale d'autoiisalion qu'elle réclame , quoiqu'elle ait 
déclaré accéder à toutes les modifications à ses statuts qui lui 
ot)t été proposées. 

Mulhouse possède depuis long-temps une Société Industrielle. 

Angers vient d'en créer une à l'instar de celle de Nantes. 

Note 54. (Page 3o3.) 

DE l'association. 

Nous disons souvent en France que l'esprit d'association nous 
manque , c't.'st une erreur ; nous manquons seulement de l'esprit 
d'a«8oriaiion à l'anglaise. Notre génie nntioiial étant différent de 
celui des Anglais , le système d'association qui leur convient 
peut très bien ne pas nous être applicable, sans que l'on soit en 
droit d'en conclure que nous ne sommes pas propres à l'associa- 
tion. On peut remarque'' d'abord qu^ le Français s'entend beau- 
coup mieux à consommer qu'à produire : c'est l'inverse pour 
l'Anglais. Nous nous associons beaucoup plus nîsément qu'eux 
pour le plaisir; ils s'associent plus facilement que nous pour le 
travail et les affaires. ]\l6me en matière d'industrie, d'adminis- 
tration etd'affaires, nous sommes très susceptibles d'être associés ; 
mais le caractère républicain qui distingue les associations an- 
glaises, fait et doit faire place chez nous au caractère hiérarchi- 
cjue. La forme régimentaire tempérée nous convient mieux que 
la forme parlementaire , pour tout ce qui est, je le répète, da 



NOTES. 



503 



domaine des afCaues el du i'iudustrie. ^ous devons réserver l'é- 
galité pour les salons, les lèles et les plaisirs, et nous borner , en 
f.nt de république, à celle des lellres. 

Le procédé de l'associalion hiérarchique est employé cheï 
nous avec ie plus grand succès^ et doit recevoir de nouvelles et 
nombreuses applications. Notre centralisation administrative en 
fournira le moyen. Notre armée est une grande association hié- 
rarchique et démocratique en même temps, car tout soldat y a 
son bâton de maréchal dans sa giberne. Les ouvriers de nos 
ports sont organisés d'après le principe de l'association hiérar- 
chique. Il est pourvu à leur éducation dans leur jeunesse, à leur 
avancement pendant leur vie active, et à leur retraite dans leurs 
vieux jours- C'est une justice à rendre au gouvernement français 
que la plupart des établissements qui dépendent de lui sont 
constitués sur ce principe de prévoyance et de justice pater- 
nelle. 

La Caisse des Invalides de la Marine, institution admirable 
créée par Louis XIV, et successivement améliorée depuis lui (*), 
est organisée dans une pensée d'association par voie de centra- 
lisation. C'est une association toute à l'avantage du faible et par- 
tant très populaire. Les officiers, administrateurs et maîtres, 
et environ 90,000 matelots et ouvriers des arsenaux, composant 
erisemble le corps de la marine, ont un intérêt commun dans 
cette caisse, contribuent à ses ressources, et sont associés par 
elle. C'est à la fois une caisse d épargne et de retraite; c'est aussi 
«ne caisse de famille, une caisse de secours, une tutrice légale, 
et inême , jusqu'à un certain point, une banque (**). 

L'association hiérarchique se présente comme devant offrir 
l'un des moyens les plus sûrs d'améliorer le sort des classes ou- 
vrières, sans relâcher les liens sociaux. Il est possible de conce- 
voir un grand nombre d'institutions et de pratiques par lesquel- 



(*) Le décret f^i i5 août 1810 avait réuni cette Caisse au Trésor. Les 
ordonnanc es des 22 et 29 n»ai 1816 rétablirent l'ancien état de choses. 

(**) \oir la Revue Encyclopédiquù, nuoiéro de janvier i833 , article 
de M. P. Cazeaux. 



504 lYOTES. 

les cette idée prendrait corps. Mais un grand changement préa- 
lable à tous les autres, doit avoir lieu dans les sentiments. Le 
sentiment d'association doit exister au fond des cœurs avant que 
le principe d'association soit consacré par des institutions posi- 
tives ; et à cet égard il y a beaucoup à faire, car, dans nos so- 
ciétés irréligieuses . la solidarité des diverses classes est bien fai- 
blement sentie. 11 y a un abime entre le bourgeois dune part, 
le paysan et l'ouvrier de l'autre. Le bourgeois ne sent rien de 
commun entre lui et le prolétaire. Il est convenu de regarder ce 
dernier comme u;ie machine (*) qu'on loue, dont on se sert et 
que Von paie tout juste pendant le temps que l'on en a besoin; 
de même, aux yeux dun grand nombre de prolétaires, le bour- 
geois est un eniioaii dont on n'accepte la supériorité que parce 
qu'il est le plus fort. 

Cependant le sentiment d'association et de solidarité entre 
les diverses classes de la société, a, dans ces derniers temps, ef- 
fectué quelques conquêtes. Il révèle son existence en France par 
des institutions de philanthropie et de prévoyance en faveur des 
ouvriers. Dans quelques établissements industriels, il y a des 
médecins, des hôpitaux pour les malades, des écoles pour les 
eulants, et quelquefois même des retraites pour les vieillards ; 
on y veille à la moralité des ouvriers , on la maintient au moyen 
d'une justice distributive qui punit et qui récompense. Il serait 
à désirer que ces dispositions fussent, au moins en partie, pres- 
crites aux compagnies anonymes qui se forment pour l'exploita- 
tion d'industries manufacturières. 

Dans quelques établissements, les ouvriers forment corps, 
hiérarchie; les places d'administration sont réservées, au moyen 
d'un avancement graduel , à ceux qui se signalent par leur zèle 



(*) M. de Sismondi , dans un ouvrage récent (Essai sur les ConslUu- 
tionsdes peuples libres, tome i, >)age 293), a décrit avec éloquence la 
tyrannie nouvelle qui tend à s'établir dans le monde [>ar suite de l'alfai- 
blissemenl du iieii moral, d'où il est résulté que de fort honnêtes gens 
se conaiJèient, dans la plupart des actes de la vie , et smtout dans l'in- 
dustrie, non comme associés à des hommes , mais comme juxla-posés à 
desmachiaes. 



NOTES. 505 

et leur aptitude. Je pourrais cilcr, à ce sujet, les mines de Litry 
(Calvados) , la filature de Gisors et plusieurs autres fabriques et 
usines. 

L'assoeialion peut aussi être substituée, avec avantage pour 
tout le monde , à la concurrence entre les enlreprenours din- 
duslrie. Ils peuvent s'entendre avec profit pour eux , faire en 
commun diverses dépenses, coordonner leurs travaux, et modé- 
rer leur production , sans pour cela s'organiser en coalition de 
monopolistes. C'est ce qui vient d'avoir lieu aux ardoisières 
d'Angers •, en même temps qu'ils garantissaient leurs intérêts 
menacés par une concurrence effrénée , les propriétaires de ces 
carrières ont pensé à leurs 2000 ouvriers , et il a été convenu : 

1° Que l'on ferait cesser, autant que possible, les ventes usu- 
raires de pain et de viande pratiquées par des employés subal- 
ternes qui rançonnaient ainsi les ouvriers. 

2° Qu'il serait établi une salle d'asile pour les enfants , ainsi 
qu'une école primaire gratuite; il a même été proposé de pren- 
dre des mesures pour subvenir aux frais de l'apprentissage des 
fils des ouvriers. 

5° Qu'il serait opéré une retenue sur les salaires, de manière à 
former une caisse de secours et de retraite. 

4° Qu'une ambulance serait établie sur les carrières pour re- 
cevoir sans délai les ouvriers blessés par accident. 

Ce sont là des germes d'association qui doivent se développer. 
L'association serait complète rt parfaite, si l'industrie était or- 
ganisée à l'instar de l'armée ; n dans les fabriques, comme sous 
les drapeaux, les chefs avaie /ilpassé par tous les grades. Il est 
clair que l'hygiène et la moralité des ateliers y gagneraient in- 
finiment, que par là le point d'honneur industriel serait créé, et 
que les chefs désormais seraient bien plus sûrs d'être obéis. Je 
ne crois pas cependant <\ue de long-temps encore celte pensée , 
qui préoccupe deshommt. ^généreux , puisse être appliqué*; avec 
quelque généralité. Mais , pour quelques industries spéciales, 
l'organisation hiérarchique est très réalisable dès à présent. Elle 
existe, par exemple, dans le corps nombreux des mineurs du 
Harti,^Lej chefs de cette famille de travailleurs Qut récemoieu^ 



^06 NOTES, 

doiiué au bel exemple : le prix du plomb, et par conséquent 
les profits ayant beaucoup baissé^ ils ont voulu que la réduction 
portât d'abord sur leurs traitements et non sur les salaires des 
ouvriers. 

Beaucoup de personnes éclairées pensent que, dans nos pays 
d'Europe, la lutte entre les bourgeois et les ouvriers ne peut se 
terminer que par la mise en pratique du principe d'association, 
et que les ouvriers doivent, en un mot, participer aux bénéfices 
des maîtres. L'exécution de ce système semble difficile, à 
cause des moaienls de crise où les fabriques sont en perte. Ce- 
pendant on peut observer d'abord qu'à mesure que linduslrie 
se consolide, les crises industrielles , qui amènent les pertes, de- 
viennent plus rares et s'amoindrissent. Ensuite il est possible 
d'imaginer des combinaisons qui permettraient de régulariser la 
participation des ouvriers atlx bénéfices, de manière à leur as- 
surer, en tout temps, leur subsistance. A cet effet, il suffirait de 
créer une réserve. L'on pourrait alors décomposer le salaire en 
trois parties : 

i" Un minimum fixe ; 

2° Une part proportionnelle à l'abaissemeht du prix de revient 
an-dessous d'un chiffre déterminé: 

5° Une part dans les béne'fîces nets de l'établissement. 
Cette troisième part serait , aux époques de prospérité , versée 
par moitié entre les mains des ouvriers et dans une caisse spé- 
ciale, où elle serait capitalisée de manière à fournir Ub supplé- 
ment de salaire dans les temps de crise , et à former un fonds de 
retraites. 

L'association remédierait aussi aux inconvénients glaves qui 
résultent , pour l'agriculture, de l'extrême division dti sol. 

Il pourrait arriver qu'un jour, à l'aide de l'association hiérar- 
chique, nous eussions une organisation industrielle supérieure 
à celle des Anglais et des Américains. Comme l'individualité est 
le grand ressort de leur système , il leur sera difficile de s'affran- 
chir des inconvénients et du désordre inhérent au système de 
concurrence de maître à maître, d'ouvrier à maître, d'ouvrier 
à ouvrier. Leur loi est : chacun pour soi. Ils laissent à chacun , 



NOTES. 507 

par exemple , le soin de se pi«''parer une existence pour ses vieux 
jours. L'organisation des fabriques , j'allais dire des couvents de 
Lovv^ell , semble et est en réalité un pas fait vers l'asiociation 
hiérarchique ; mais Lowell est une particularité de la Nouvelle- 
Angleterre ; ce n'est, point un fait général à l'Union. A Lowell 
même , les règlements des manufactures ne s'étendent pas au- 
delà de certains objets qu'on est habitué à considérer aux États- 
tJnîs comme essentiels à l'ordre public , à la morale publique. 
Les jeunes filles de Lowell trouvent tout simple qu'on leur 
ordonne de suivre les exercices du culte , d'être chastes et 
isobres. Elles se révolteraient si on voulait leur imposer d'office 
une retenue surleur salaire. Elles mettent beaucoup à la caisse 
d'épargne ; mais elles y mettent ce qui leur plait et quand il leur 
plaît, et n'entendent pas qu'on y mette pour elles. 

Note 55. (Page 3 12.) 

SALAIRE DES MAÎTRES d'ÉCOLE. 

En France, la loi du 28 juin i8û3 garantit à chaque maître 
d'école un minimum de 200 fr. par an , soit 16 fr. 66 c. par mois. 
Je suppose cependant qu'il y a peu de cas où un maître d'école 
reçoive moins de 5oo fr. C'est le salaire d'un cantonier des 
ponts-et-chaussées. 

Dans l'État de New-York en i833 , le salaire d'un instituteur 
mâle était par mois de 12 d. 22 c. (65 f. 08 c.), 'Le salaire d'un ter- 
rassier dans cet État était à la même époque de 3 fr. 76 c. par 
jour, ou de 93 fr. 74 c. par mois de 2 5 jours de travail. Les 
institutrices recevaient environ la moitié du salaire des insti- 
tuteurs. 



508 



]YOTES. 



Note 56. (Page 3i4.) 



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NOTES. 509 

Note 67. (Page 3i5.) 

ÉTAT DE l'instruction PRIMAIRE DANS LES DIVERS ÉTATS. 

Tous les États ne sont pas aussi avancés que celui de New- 
York. L'instruction primaire n'est 1res florissante que dans les six 
États de la Nouvelle-Angleterre et dans celui de New-York. Tout 
lemondey sait lire et écrire. Le jeune Etat de l'Oliio a cependant, 
lui aussi, une bonne loi sur cette matière ; mais la population y 
est encore trop clair-semée pour que l'organisation des écoles y 
soit possible partout. Dans les Étals du Sud , l'éducation primaire 
a été assez négligée jusqu'à présent , même pour les blancs; ce- 
pendant tous ou presque tous les Etats ont un fonds spécial pour 
l'enseignement primaire. Le Congrès y a pourvu pour les jeunes 
Étals de l'Ouest, en disposant en leur faveur, à cette fin spé- 
ciale, d'un trente-sixième des terres publiques, une section par 
township (*) ; mais cette donation du Congrès n'a pas encore 
reçu partout sa destination. 

L'État de Pensjlvanie est l'un de ceux où l'instruction élémen- 
taire est le plus arriérée , quoiqu'il possède un fonds destiné à 
cet usage , presque aussi considérable que celui de New-York 
(2 millions de doU.). En i854 , la législature de l'État passa une 
loi analogue à celle de l'État de New-Yoïk pour organiser défini- 
tivement les common sc/iooU. Cette loi , à raison des taxes 
qu'elle établissait , rencontra une opposition assez vive, surtout 
dans les comtés où la population allemande domine. Dans le 
comté du Schuykill, par exemple, les e'ieclions de la fin de 
l'année curent lieu aux cris de ]So Bank! Noschools! (à bas la 
Banque] à bas les écoles) ! cependant, tout compte fait, sur 
200,000 électeurs qui existent dans l'État, il ne s'en trouva que 
52 ,000 qui , dans le vole spécial ordonné à cet effet , se pronon- 
cèrent contre la loi. En 1806, la loi a été modifiée. Le nouveau 
bill statue qu'une somme de 200,000 doU. (1,067,000 fr.) sera 

[*) Voir Note a4, tome I. 



510 



IVOTES. 



répartie par l'État, en iSSy, entre les localités. Celles-ci auront 
à fournir nne somme nu moins rgnle à leur quole-part. Sur ces 
200,000 doll., 100,000 proviennent de la Banque des États- 
Unis. La somme dont la loi de i854 ordonnait la distribution 
entre les localités, n'était que de 76,000 doll. (4oo,ooo fr.). 

Note 58. (Page 32 1,) 

DES PÉAGES SUR LES CANAUX EN AMÉRIQUE ET EN FRANCE. 

Voici le montant des péages perçus sur les divers caiia^x ^e 
l'Etat de New-York , par année, de 1820 à i835 : 



Années. 


PÉAGES. 


Années. 


Péages. 




Francs. 




Francs. 


1820 


29,000 


1828 


4,466,000 


21 


77,000 


^9 


4,333,000 


22 


341,000 


00 


5,629,000 


20 


81 5, 000 


3i 


6,5i8,ooo 


24 


1,817,000 


32 


6,55o,ooo 


25 


0,017,000 


33 


7,797,000 


26 


4.061,000 


54 


7,107,000 


27 


4,084,000 


i835 


7,924,000 



Le produit des péages est donc double dans l'Etat de New-York 
de ce qu'il est en France. 

M. Ravinet porte, dans son Dictionnaire hydrographique, la 
longueur totale de nos rivières navigables à 1,877 lieues, qui 
se réduiront à 1.800, si l'on en sépare les rivières récemment 
canalisées. Les canaux ou rivières canalisées , appartenant à 
l'Etat . forment 700 lieues environ. C'est donc un développe- 
ment total do 2, 5oo lieues de navigation , soit décuple environ de 
la longueur des canaux de l'Etat de New-York, et sur la presque 
totalité duquel il est perçu des droits de navigation. Il est vrai 
que nos canaux n'o)it pas été construits , à beaucoup près, avec 



NOTES. 511 

a même rapidité que ceux de lElat de New-York, et que quel- 
ques uns de." priiiripaux ne sont pas complélcment lorniinés en- 
core ; par conséquent ils ne sont pas en plein rapport. 

Les péages des canaux de l'État de New-York sont très modé- 
rés. Pour les denrées et provisions, pour les produits agricoles 
et pour la houille (*), le tarif est, par tonne et par 
kilomètre , de o fr. o556 

Pour la pierre , les briques, la chaux, le plâtre, 
le fumier, la mine de Ter, de o 0186 

En France, le tarif du canal d'Aire à la Bassée, qui a servi de 
modèle pour celui de la plupart des canaux de l'Etat, est (") : 

Pour le minerai , de o fr. 0000 

— les fourrages et le fumier, de . . . o o4oo 

— la houille, de o o5oo 

Pour le marbre , la pierre de taille , les 

briques, le plâtre, de o o?,oq 

Pour la marne, l'argile, le sable et gravier. o 0012 
Pour divers produits agricoles et marchan- 
dises ' ^e , . .ofr. oGooào 0800 

Jusqu'en i836, le tarif de nos rivières était très variable et 
fixé d'aprè$ des bases absolument arbitraires. En i856 , une loi 
Pa rendu raisonnable , uniforme , et l'a d'ailleurs réduit. Voici 
comment il est établi actuellement sur toutes les rivières , la 
Haute-Seine exceptée, par tonne et par kilomètre : 

Objets de premitre classe. Objets de deuxième classe. 

A la descente o. f. oo4 o. f. 002 

A la remonte o. oo5 o. oo3 



n Ce tarif est un peu trop élevé pour la houille, mais il n'en passe 
pas en quantité notable sur les canaux de l'Étal de New-York. Sur les 
canaux de l'État de Pensylvanie, le droit est de o fr. 0,0226 par tonne 
et j/ar kilom. 

('*) Le tarif est établi d'après d'autres bases; les nombres présentés 
ici ont été obtenus par une conversion de mesures. 



512 îfOTES. 

Sur la Haute-Seine et ses ajQQuents, il est, à la remonte et à 
la descente , ce qu'il est à la descente partout ailleurs. 

La deuxième^^classe du tarif comprend les combustibles et bois 
de charpente, les fumiers et cendres, les marbres et granits 
bruts ou dégrossis, les pierres [ou moellons, les grès, tufs, 
marnes et cailloux ; le plâtre , le sable , la chaux , les briques , les 
minerais et terres. La première classe embrasse tous les autres 
objets. 

Les tarifs de nos canaux sont trop élevés, particulièrement pour 
la houille (*) , pour que ces beaux ouvrages proGtent suffisamment 
à notre industrie. 11 est à regretter que le gouvernement se soit 
mis à peu près dans limpossibilité de les réduire. Lors des em- 
prunts des canaux. Ton créa des actions de jouissance qui ont 
un droit éventuel au produit des péages. L'intérêt bien entendu 
des porteurs de ces actions s'accorderait probablement avec une 
réduction des droits , puisque les droits actuels sont de nature à 
entraver la circulation ; il ne paraît cependant pas qu'ils soient 
disposés à s'y prêter. 

11 y a quelques années , les actions de jouissance étaient à peu 
près sans valeur ; elles étaient cotées à 6o fr. Leur nombre est 
d'environ 107,000; on eût donc pu les racheter pour 6,5oo,ooofr. 
Des combinaisons de pur agiotage les ont fait monter au chiffre 
de 3oo fr., qui est hors de toute proportion avecleur valeur intrinsè- 
que. A ce taux, leur rachat exigerait une somme de 32,ooo,coo fr. 
11 se trouve donc qu'en faisant intervenir les Compagnies dans 
l'exécution et dans l'adminislralion des canaux, par la création 
des actions de jouissance, on leur a donné un droit du seigneur 
sur l'industrie nationale. C'est une grande leçon dont la France 
devra profiter pour l'exécution des communications qui lui 
restent à exécuter et qu'elle ne peut tardera accomplir. La con- 
cession des grands travaux publics aux Compagnies peut entraî- 
ner les plus graves inconvénients. A une époque où l'on est si 



C) La loi de iS56, sur les droits de navigation, a réduit le droit sur la 
bouille, pour le canal du Centre, où le gouvernement est resté le 
muilre j à fr. oi a par tonne et par kilom. 



lyotEs. 5 1 3 

ombrageux à l'égard de toute autorité , l'on ne serait pas excu- 
sable de soumettre les intérêts les plus importants du pays au 
bon plaisir d'associations irresponsables, placées au seul point 
de vue de leur intérêt particulier bien ou mal entendu. 

Le rachat des actions de jouissance des cauaux, qui , dans l'état 
actuel des choses, forment sérieusement obstacle au progrès de 
l'industrie nationale, devrait occuper le gouvernement et les 
chambres dans le plus bref délai. 

Note 59. (Page 343.) 

CENSURE EXERCÉE PAU LES DIRECTEURS DES POSTES. 

Eu août i835, à la suite des rigueurs exercées dans le Sud 
contre les aboUtîonistes , ou les gens supposés tels , le directeur 
des postes dp la ville de New-York refusa de recevoir certains 
journaux publiés contre l'esclavage. Le directeur -général lui 
écrivit une lettre qui fut reproduite par toute la presse , et dont 
le sens était qu'il ne l'approuvait pas formellement , mais qu'il 
ne le désapprouvait pas davantage ; c'était , après tout , une au- 
torisation à continuer. A la même époque, le directeur des postes 
de Charleston laissait ouvrir le sac des dépêches par un comité de 
surveillance qui supprimait , à sa discrétion , ce qu'il croyait 
écrit dans le sens abolitioniste. 

Les États du Sud ont même réclamé, officiellement ou officieu- 
sement, des Étals du Nord, qu'ils empêchassent la publication , 
chez eux , d'écrits où l'esclavage serait attaqué. Dans leurs mes- 
sages d'ouverture des sessions des législatures locales, plusieurs 
gouverneurs du Nord, et entre autres celui de l'État de New-York, 
ont reconnu la nécessité des lois répressives que demandait le Sud, 
aucasoùlesabolitionistes persisteraient à écrire.Presque tous ont 
dénoncé, dans les termes les plus sévèreSjles efiorts des adversaires 
de l'esclavage. Mais quelques uns, et entre autres M. E. Evereit, 
du Massachusetts , et M. Wolf , de laPensylvanie, ont formelle- 
ment refusé de courber la tête sous les exigences du Sud. Le 
premier, qui a été pendant long-temps l'un des membres les 

H. 33 



514 HOTES. 

plus distingués de la Chambre des Représentants au Congrès , a 
déclaré expressément que les dispositions pénales réclamées par 
le Sud étaient incompatibles avec l'esprit des institutions natio- 
nales et avec les dispositions du peuple. 

Note 60. (Page 375.) 

PnOJETS DE LOIS RETROACTIVES. 

En 1834, la législature de l'État d'Ohio a autorisé une com- 
pagnie financière, sous le nom de Life and Trust Company, dont 
les pouvoirs sont fort étendus. En i855 , la compagnie s'est or- 
ganisée , et , en i856 , une proposition a été faite à la législature 
à l'effet de l'abolir; sans autre forme de procès. Heureusement la 
législature a compris l'importance qu'il y avait pour l'État à être 
fidèle à ses engagements ; la motion a été rejetée , non sans une 
vive discussion. 

On a vu tout récemmen.t (septembre i836) des hommes gra- 
ves , tels que M. Dallas , de Philadelphie , qui a été sénateur au 
Congrès , proposer des mesures rétroactives à l'effet d'annuler 
la loi par laquelle la Pensylvanie a autorisé la Banque des États- 
Unis. 

Note êo bis. (Page 4o8.) 



Gomme dans beaucoup d'États il n'y a pas de loi spéciale 
pour autoriser le divorce , ce sont souvent les législatures qui le 
prononcent en vertu de l'omnipotence parlementaire. Sur moins 
de cent cinquante actes passés par la législature du New-Jersey, 
dans sa session de i836, treize avaient pour objet des autorisa- 
tions de divorce. 

Note 62. (Page 4o9-) 

ÉGARDS ENVERS LES FEMMES. 

Quelques détails ont déjà été donnés sur ce point (page 2*26), 
Comme autre exemple de la prévenance des hommes pour 
les femmes, on peut citer ce fait que, dans les toitures pu- 



NOTES. 515 

bliques, les premières places appartiennent de droit aux 
femmes, quelque soit l'ordre d'inscription. C'est ainsi encore 
que les maris vont habituellement au marché et en rapportent 
souvent eux-mêmes les provisions. Rien n'est plus commun que 
de voir dans les rues', les hommes revenir chez eux , tenant par 
le cou un dintlon ou une oie , ou chargés d'un panier de 
fruits. J'ai dit aussi que la soumis.^îon conjugale et sociale de la 
femme était , en retour, plus grande aux Étal'î-Unis qu'en France. 
Aux yeux de la loi , la femme est plus complètement mineure 
aux États-Unis que chez nous. En France , la femme fait le com- 
merce et est reconnue par la loi comme marchande publique, 
une fois que le mari y a donné son consentement ; elle est môme 
apte à remplir quelques emplois. Rien de semblable n'existe chez 
les Anglais et les Américains. JVos fils du Canada sont allés plus 
loiu que nous ; ils ont départi aux femmes la franchise électorale. 

Note 63. (Page 409.) 

DES OUVRIERS ANGLAIS ET AMÉRICAINS. 

L'ouvrier anglais est fort habile. Quoique, pour certaines 
branches de production , nous l'emportions sur l'Angleterre , il 
ne me paraît pas possible de contester qu'aujourd'hui l'ouvrier 
anglais soit le premier ouvrier de l'Europe. Pour des travaux 
spéciaux, il est supérieur à l'ouvrier américain; il finira mieux 
telle ou telle portion de mécanisme , par exemple , telle ou telle 
division déterminée d'un objet quelconque; mais hors de sa 
ligne bien spéciale , et séparé du gros outillage des fabriques 
anglaise* , qui est excellent , il sera dérouté. L'ouvrier américain 
a une aptitude plus générale. Son cercle de travaux est beaucoup 
plus étendu, et il peut, à son gré, l'étendre indéfiniment. 11 
produit une quantité de besogne au moins égale à celle de l'An- 
glais , et lorsqu'il se voue pendant long-temps à la même œuvre, 
ce qui ne lui e»t pas habituel , il la produit aus»i parfaite que qui 
que ce soit. 



516 ILOTES. 

Note 64. (Page 411.) 

DES LARCINS DE FABRIQUE A REIMS. 

Des évaluations tout-à-fait récentes portent à 3 millions les 
larcins de fabrique de Reims. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans 
le numéro du 16 septembre i85G de Clndustrlel de la Cham- 
pagne : 

« L'attention publique est en ce moment vivement préoccu- 
pée des vols de fabrique, et, à vrai dire, ils ont pris depuis 
quelque temps une extension déplorable. Aux dernières assises , 
la cour avait à juger sept affaires dans lesquelles des ouvriers ou 
ouvrières étaient accusés de vol de laine au préjudice de leurs 
maîtres , et il ne se passe pas de mois sans que des procès de 
même nature soient jugés par le tribunal de police correclion- 
nelle ; quelquefois plusieurs sont portés devant le tribunal dans 
la merae semaine , et la même audience en voit juger deux ou 
trois. Autrefois , un vol de laine était , pour les honnêtes ci- 
toyens qui suivent avec assiduité les débats el les opérations des 
tribunaux , un accident inouï , presque aussi intéressant, "et sur- 
tout aussi rare qu'un meurtre : ces sortes d'affaires avaient le pri- 
vilège d'exciter puissamment la curiosité publique. Aujourd'hui 
elles sont devenues tellement fréquentes , qu'on ne leur accorde 
guère plus d'importance qu'aux jugements rendus contre les 
contrevenants aux règlements de police municipale. 

» Le vol de laine s'est acclimaté en fabrique, il s'est attaché à 
elle , il fait corps , pour ainsi dire, avec elle. 

a Nous avons cherché à obtenii- des renseignements sur le chiffre 
des valeurs gaspillées par suite des vols de laine en fabrique , et 
nous devons avouer que nous n'avons rien appris de bien précis 
à cet égard. Les personnes auxquelles nous nous sommes adressé 
ont varié dans leurs évaluations, depuis 1 jusqu'à 4 mil- 
lions. L'un de MM. les commissaires de police de la ville évalue 
Lt perte causée aux fabricants par les vols commis dans le pays 
de IXeims à 3 millions de francs ; et il estime que celte somme, 



NOTES. 5 I 7 

réalisée par les larrons , ne leur vaut pas plus de 600,000 fr. 
Nous doutons môme que cette dernière évaluation soit 
exacte. Quant à la première, elle nous a paru exagérée, jusqu'à 
ce que nous ayons fait le petit calcul suivant : etc. 

Note 65. (Page 4ii.) 

DES DOMESTIQUES. 

Je parle ici des ouvriers et non des domestiques. Aux États* 
Unis, les domestiques valent presque partout moins que les ou« 
vrJers. Le service personnel y est considéré comme dégradant. 
Dans beaucoup d'États, les domestiques n'acceptent pas la quali- 
fication de serviteur, et prennent celle d'aide {lietp). C'est le cas 
dans la Nouvelle-Angleterre ; le domestique est alors wn em- 
ployé qui travaille modérément, et qui, dans beaucoup de mai- 
sonsj prend ses repas avec la famille. Moyennant cette transac- 
tion, on peut trouver dans la Nouvelle-Angleterre des serviteur* 
natifs du pays , qui sont zélés et intelligents; ils tiennent à être 
respectés par leurs maîtres ; ils sont à cheval sur leurs droits ; 
mais pourvu que l'on observe fidèlement les conventions arrê- 
tées avec eux, ils accomplissent honorablement leurs devoirs. 
Dans la plupart des États sans esclaves, la classe des domestiques 
est principalement formée de gens de couleur corrompus et pa- 
resseux, ou d'Irlandais nouveaux débarqués, gens fort mala- 
droits , naturellement portés à une familiarité fatigan*e , et qui , 
dans l'enivrement de leur situation nouvelle . si différente de la 
misère qu'ils ont laissée derrière eux, se montrent beaucoup plu» 
exigeants que les domestiques nés dans le pays. 



TABLE DES MATIÈRES- 



9(i(»(»(i(»(» 



XXI. Les bateaux a vapedr de l'Ouest 

Influence des moyens de communication sur la 
civilisation et la liberté. — Situation de l'Ouest 
avant les bateaux à vapeur — Création des bateaux 
à vapeur. — Description. — Voyageurs. — Vie à 
bord. — Accidents; peu d attention qu'ils excitent. 

— Véritables autorités de l'Ouest. — Importance de 
l'Ouest. 

XXIÏ. Les voies de communication 

Division hydrographique, politique et commer- 
ciale de l'Union. — Systèmes de travaux qui en ré- 
sultent. — Lignes allant de l'Est à l'Ouest. — Canal 
Érié, canal de Pensylvanie, etc. — Communications 
entre la vallée du St-Laurent et celle du Mississipi. 

— Canal d'Ohio et autres. — Amélioration des deux 
fleuves. — Communications le long de l'Atlantique. 
-—Cabotage. — Ligne de chemins de fer et de bateanx 



TABLE DES MATIERES. 



519 



à vapeur ^ — Communications qui rayonnent autour 
des métropoles. — Travaux établis autour des mines 
de charbon. — Travaux divers. — Route Nationale. 
— Caractère des travaux publics des Etats-Unis- — 
Ingénieurs américains. — • Les travaux publics raf- 
fermissent l'Union. — Nécessité pour les gouverne- 
ments européens d'exécuter de grandes entreprises 
de communication. 

XXIII. Le travail 107 

Essais de colonisation de l'Amérique par les Fran- 
çais. -^ Colonisation par la race anglaise. — La 
société américaine est disposée tout entière pour le 
travail. — Précipitation. — Organisation du travail 
spéciale à l'Amérique. — Organisation qui convien- 
drait pour des Français. — Le Canada. — Alger. 

XXIV. L'argent • • • i^S 

Caractère de l'argent chez les Anglais et les Amé- 
ricains. — Système fondé sur l'honneur. — Son 
impossibilité actuelle en France. •— Du salaire des 
fonctions et des services. — Fonctions gratuites en 
France. — Existence matérielle des fonctionnaires 
aux Etats-Unis et en France. — Influence du 
progrès industriel sur les salaires des fonctions pu- 
bliques . — Pas de mariages d'argent aux Etats-Unis . 
— Pas d'avares. 

XXV. Les spéculations ^^^ 

Spéculations sur les terrains , les chemins de fer 
et les banques. — La spéculation est un besoin 
pour les Américains ; i s y cherchent des sensa- 
tions. — Mobilité de toute chose aux Etats-Unis. — 
Coalitions d'ouvriers. — Progrès obligé dans le ma- 
tériel de la civilisation. — Inconvénients de l'excès 
de force novatrice. 

XXVI. Les eaux de Beuford ^77 

Plaisirs exclusifs, — Les fêles religieuses étaient 
autrefois des fêtes démocratiques. — Processions po- 



520 TAELI 

liliques. — Camp-meetings. — Rôle des femmes dau& 
\es, camp -meetings et dans les fêtes catholiques. — Sup- 
pressiou des fêtes populaires eu Europe. —Influence 
de la Philosophie du xviii* siècle sur tout ce qui ressort 
de l'imagination. — Insuffisance du régime parle- 
mentaire. — Lutte en France entre la jeunesse, 
lâge mûr et la vieillesse. — Genre de satisfaction 
que trouve l'imagination en Angle'erre et aux Etals- 
Unis. 

XXVII. L'autorité et la liberté iqS 

Situation et caractère de Richmond. — L'escla- 
vage. — Farine de Richmond. — Lois dinspeclion 
à la sortie. — La liberté américaine est une liberté 
de travail et de locomotion. — Très peu de restric- 
tions dans le commerce intérieur. — Anciens règle- 
ments restrictifs du commerce français. — Dangers 
de la concurrence illimitée et de la liberté illimitée 
du commerce. — Décadence du commerce exté- 
rieur de la France. — Double autorité aux Etats- 
Unis. — Autorité . ancienne, César. — Devoirs 
qu'impose à tous le self-government. — L'autorité de 
César a pu être détruite en Amérique , et ne peut 
l'être en Europe. — Autorité nouvelle à côté de 
César. — Commissaires des canaux , des écoles, des 
banques; pouvoirs dont ils sont revêtus. — Com- 
ment l'industîie peut prospérer en Europe à côté de 
César. — Delà liberté américaine. — Liberté de 
l'Yankée ; elle serait intolérable pour des Français. 
— Liberté du Virginien ; ressemble davantage à la 
nôtre. — Mélange des deux libertés. 

XXVIII. Amélioration sociale » . . . , 225 

Aspect d'aisance universelle dans la population 
américaine. — Ce qui en résulte pour les femmes. 
• — Etat matériel des noirs. — Du dégrèvement 
comme moyen d'amélioration populaire. — Le 
Uéveloppemeut du travail offre bien plus de rçs^ 



DES MATIERES. 



521 



sources. — Prospérité américaine, fruit du travail 
— Des moyens d'activer le travail en France. — 
Education industrielle. — Fausses idées sur Fédu- 
calion populaire. — Application de l'armée aux 
travaux publics. — Institutions de crédit ; mauvais 
état du crédit en France; l'esprit d'entreprises 
en est paralysé. — Les banques à lan glaise ou à 
l'américaine devront être modifiées pour être ap- 
pliquées en France. — Nécessité de rendre le cré- 
dit accessible à l'agriculture. - Economies que l'amé- 
lioration du crédit peut produire Système de com- 
munications. — InQuence du crédit sur les voies de 
communication. — Abaissement du prix des denrées 
par le bon marché des transports. — Réforme de la 
législation et des règlements. — Le Code civil a été fait 
trop à l'image des lois romaines j la propriété foncière 
y a été l'objet de soins trop exclusifs au détriment de 
cette propriété elle-même et de l'agriculture. — 
Propriété mobilière négligée. — Division excessive 
du sol qui en est la conséquence. — Révision du 
Gode de procédure et du Code de commerce. — Fail- 
lites. — Tribunaux de commerce. — Loi civile des 
Etats-Unis. _ Jury au civil. — De l'interprétation 
loyale de la loi. — Invasion de l'avocasserie. 

XXIX. Amélioration sociale 277 

L'obstacle à l'émancipation des noirs est de Tordre 
moral. — Esprit exclusif de la race anglaise. — 
Yankees, nouveaux Juifs.— La difficulié de l'éman- 
cipation du prolétaire est aussi de nature morale. — 
Insuffisance de la philosophie et de la philautropie. 

— Nécessité de Tintervention du sentiment religieux. 

— Bilan religieux de la Société française, — Inaction 
de l'autorité religieuse. — Aux Etats-Unis, la religion 
a présidé à l'exaltation des classes inférieures.— Rôle 
de la politique dans l'amélioration sociale. — Rela- 
tion intime entre la religion d'un peuple et son ré- 



522 



TABLE 



gime politique. — Leprolestanlisme est républicain •, 
le catholicisme est monarchique. —La royauté est 
nécessaire en France pour représenter le plus grand 
nombre qui est mineur. — L'agrandissement des 
privilèges des corps délibérants ne doit pas être con- 
fondu avec l'extension de la liberté. — La rojauté 
est nécessaire comme pouvoir modérateur entre la 
bourgeoisie et les masses. — Opinions accréditées 

pendant la période^ révolutionnaire. Théorie 

du gouvernement-ulcère. — Elie prévaut aujourd'hui 

dans beaucoup de bons esprits Résultats funestes 

de la présence des hommes médiocres au pouvoir. 

— La royauté étant responsable de fait , on peut 
lui laisser courir les chances de sa responsabilité. 

— Inconvénients de notre régime parlementaire. — 
Le progrès de la liberté réside dans le développe- 
ment des institutions locales et communales. — 
L'esprit d'association et l'esprit de morcellement. — 
Les principes d'association et d'unité doivent préva- 
loir en France. 

XXX. L'État-empire 3o9 

Caractère centralisateur de l'Etat de New- York. — 
Centralisation des écoles et de l'instruction en géné- 
ral. — Centralisation des banques. — Centralisation 
des travauif publics. — Résultats de ces travaux pu- 
blics. — Chartes des compagnies de chemins de fer 
et canaux. — Influence de l'exemple de cet Etat. — 
Les peuples modernes ne peuvent se passer d'autorité. 

— La religion ne peut tenir lieu complètement des 
moyens politiques de répression. — L'autorité doit 
changer d'allribulions. — Les banques , les voies de 
communicalions et les écoles sont des instruments de 
gouvernement qui doivent remplacer en partie les 
anciens attributs violents de Tautorité. — Nouveau 
degré d'inviolabilité acquis à la personnalité hu- 
maine, — Disposition favorable do l'esprit public. 



DES MATIÈRES. 523 

XXXI . Symptômes de révolution 335 

Excès commis. — Afifaiblissemenl du respect à la 
loi. — Iniquités de Ja justice populaire. — Dévastations 
à Ballimore.— Oubli des grands principes,— Dimi- 
nution du courage civil . — Dépendance de la presse. 
Absence de moyens de répression. — Supériorité 
industrielle et infériorité politique de la génération 
actuelle. — Probabilité que la crise tournera bien. 

XXXII. La bourgeoisie 35 1 

Éléments de la société française. — Débris d'aris- 
tocratie. — Bourgeoisie active; bourgeoisie oisive. 
— Ouvriers et paysans. — Eléments de la société amé- 
ricaine. — Bourgeoisie et démocratie. — Différence 
entre le Sud et le Nord. — Disparition de la bour- 
geoisie oisive en Amérique. — La bourgeoisie oisive 
doit aussi disparaître d'Europe. — Elle manque de 
raison d'existence. — Elle ne remplit point la mis- 
sion que peut remplir une aristocratie. — Elle n'en 
remplit aucune. — Comparaison tirée de la Tur- 
quie. — La bourgeoisie oisive a tout à gagner en pas- 
sant dans les rangs de la bourgeoisie active. — Bien 
qui en résulterait pour l'agriculture et pour les 
paysans. 

XXXIII. L'abistocratie 569 

L'autorité doit s'organiser aux Etats-Unis. — 
L'autorité s'appuie sur la centralisation et sur la hié- 
rarchie. — Caractère actuel de l'autorité en Amérique. 
— Le gouvernement représentatif , devenu gouver- 
nement de majorité, tend à la tyrannie. — Diffé- 
rence entre le Sud et le Nord. — Aristocraties de 
naissance et de capacité. — Elles ont coexisté d;ms 
les sociétés anciennes. — Formes du palriciat chez 
les Romains et chez les Grecs. — Organis^atiou vi- 
goureuse de l'aristocratie féodale. — Réaction éner- 
gique contre la noblesse. — Le christianisme a con- 
tribué à celle réaction. — Le système féodal a fixé les 



524 



TABLE 



Barbares. — Droit d'aînesse parmi la bourgeoisie 
anglaise. — L'tililé d'une aristocratie héréditaire ou 
non. -- Progrès du sentiment de famille. — Néces- 
sité de balancer dans la société les éléments mobiles 
et les éléments conservateurs. — Comment on a 
obtenu de la stabilité sans hérédité. — Difficulté de 
l'abolition immédiate de l'aristocratie héréditaire eu 
Europe. — Le principe d'hérédité indéGnie ébranlé 
à jamais. — De l'hérédité dans les fonctions. 

— Les arrêts de la philosophie conlre l'influence 
polîtii[ue du sentiment de famille sont-ils irrévoca- 
bles? — En France, pour avoir une aristocratie , il 
nous faudrait des aiistocrales ; d'où peuvent-ils 
sortir ? — Comment une aristocratie peut-elle s'éta- 
blir aux Etals-Unis ? — Germes d'aristocratie dans 
le Sud. — Ecueils de la Société américaine. 

XXXIV. La démocratie 697 

Fardeau du passé dans les vieilles sociétés. — 
DiSîcullé des améliorations dans un pays ancien. 

— Facilité d'innovation dans les pays nouveaux. — 
Position avantageuse des Anglo - Américains pour 
faire des expériences sociales. — L'ouvrier et le 
paysan américains sont initiés. — iVbsence de pro- 
fanum vidgus. — Les classes laborieuses des Etats- 
Unis sont supérieures à celles des autres pays. — 
Défauts de la démocratie américaine. — Analogie 
avec les Romains. — Supériorité des classes élevées 
d'Europe. — Conclusions sur les mérites respectifs, 
présents et futurs, de l'Europe et de rAmérique. 

1 . Construction et dépense des bateaux à vapeur de C Ouest. 

— Comparaison avec ceux de l'Est 4-3 

a. Nombre des bateaux à vapeur des Etais-Unis 43^ 



pES MATIERES. 525 

3. Coût des bateaux d vapeur de l'Est a g g 

4. Excédants du Trésor. — Gomment ils seront appliqués 

aux travaux^publics -(^ 

5 . Candidats de l'Ouest f 

6. Admission de CArkansas. ... -l 

7- Vote de fonds pour aider la compagnie du chemin de fer 

de NeiV'York au lac Érié. ... •/ 
Il), 

8. Avances duMarjlandpour les travaux publics 0,^ 

<). Chemin de fer de Char lésion d Cincinnati /^g 

io. Travaux publics en Géorgie. — Ligne de Boston à la 

Nouvelle-Orléans.... ., . 
lif. 

1 1 . Changement des frontières de l'État d'Ohio /50 

12 . Canal HJichitran commencé. . •/ 

^ , ' ib. 

i5 . Travaux publics dans l'Etat d'Indiana ^-a 

i4c Souscription du Massachusetts «« Wostern-Rail-road. . ^si 
i5 . Récapitulation des travaux publics des Etats-Unis. — Ta- 
bleaux slalistiqucs. — Travaux puMics crAnglelerro 
et de France. — Quelques unes dos mesures finnn- 
cières et administratives nécessaires en Fr.mce pour 
l'exécution des grands travaux publics. — Travaux 
publics en Belgique. — Le développement des Ira- 
vaux américains égale celui de tous les travaux de 
l'Europe 

16. Des moyens de voyager aux États- Unis . . ,k 

17. Del influence politique des chemins de fer / j 

1 8 . Entreprises géologiques. -Cartes géologiques de divers 

Etals. — Carte de France. . , ^ 

n , . . . 452 

19. Précipitation américaine . 

20. Des élections municipales en France /c/ 

21 . Solde de la marine française et de la marine américaine'. 456' 

22 . Hoiioraires exceptionnels aux États-Unis /r 

20. De la dépense des riches * ' ' . 

24 . Fin des désordres près de Pottsville ' /t^'fi 

25 . Répression des coalitions * ' 

26. i^es sectesreligieuses aux États-Unis. -Lcm- orgcànsà- 

tiyn. - Leur caraclère.-. Leur force relative. .. 45^^ 



52G tàele 

27 . De C imagination anglaise 4^4 

26 bis. Des Virginiens de l'Ouest 4^5 

27 bis. Voyages le dimanche 4^6 

28 . De l'agiotage à New-York 4^7 

29 . Du commerce de l'Egypte 4^9 

01 . Abus dans le commerce français 47^ 

o3 . Respect des Américains pour les anciennes dénominations , 47^ 



0/1 



Des marchés avec publicité et concurrence 47^ 

55 . De l'esprit de la législation de la Nouvelle- Angleterre. . . 474 

3(3 . Difficulté des dégrèvements 47^ 

o-j . De l'octroi. — Comment le remplacer ib. 

38. Deiimpôt du sel. — Gomment le réduire des deux tiers. 47^ 

09. De l'application de l'armée aux travaux publics. — Essai 

des routes stratégiques. — Essai de la compagnie du 

chemin de fer de Saint-Germain. — Difficultés venant 

des ofliciers. — Emploi des officiers du génie et de 

l'artillerie. — Régiments spéciaux ib. 

4o . Biens des femmes et des mineurs en Angleterre 481 

4 i . De l'appui donné aux banques par les gouvernements . . . 4^2 

42 . Banques du Nord, du Sud et de l'Ouest ib, 

45 . Cilizcns' bank en Louisiane 4^4 

44. Du régime hypothécaire. — Etat actuel de la législation 

des hypothèques en France. — Remèdes à y appor- 
ter. — Influence de cette législation sur la condition 
de la propriété. — Charges qu'elle impose aux pro- 
priétaires ib. 

45 . Nouveaux billets de banque 490 

46 . Loi des chemins vicinaux 491 

47 . Routes départementales. , ib. 

4 8 . État civil des gens de couleur ib, 

4f) . De la vraie notion de la liberté 492 

5o. De diverses institutions utiles. — Conseils de Prud'hom- 
mes. — Sociétés de secours mutuels. — Caisses d'é- 
pargne. — Sociétés Industrielles. — Assurances sur 

la vie. — Caisses de prêts. — Salles d'asile. — Cours 
scieulifiques à l'usage des adultes et des jeunes gar- 



t)ES MATir.RES. 527 

çons. — Ecole de la Marlinièrc à Lyon. — Détails 

sur le conseil des Prud'hommes de Lyon 490 

5i. De quelques lois à retoucher. — Privilège des salaires. 

— Coalitions. — Apprentissages 4^8 

52 . Des Caisses d'épargne. — État actuel de leurs ressources. 

— Perfectiounemenls dont elles sont susceptibles. 

— Mesures à adopter au sujet des sociétés en com- 
mandite par petites actions , et des fonds étrangers 
par petits coupons 4qQ 

53 . Société Industrielle de Nantes 5oi 

54 . De l'association. — Mode d'association qui convient aux 

Français. — Le senliment d'association doit précé- 
der le fait d'association. — Exemples et germes di- 
vers.— Participation dss ouvriers aux bénéfices. — 
Association agricole. — Avantage que la centralisa- 
tion peut procurer à la France 5o2 

55 . Salaire des maîtres d'école 507 

56 . Tableau de la situation des Ecoles primaires de CÉtat de 

New- York , 508 

57. De l'instruction primaire dans les divers Etats 609 

58. Des péages sur les canaux en Amérique et en France. — 

Nécessité de racheter les actions de jouissance des 

canaux français 5 10 

59 . Censure exercée par les directeurs des postes 5 13 

60 . Projets de lois rétroactives 5i4 

60 bis. Divorces ,-^ 

62 . Egards envers les femmes j^ . 

63 . Des ouvriers anglais et américains 5i5 

64. Des larcins de fabrique de Reims 5i(j 

65 . Des domestiques 5 j„ 



FIN DU DEUX1È3IE ET DERNIER VOLUME. 



ERRATA 



DU DEUXIEME VOLUME. 



Page 94 •> ligne lo, au lieu de Oswégo , Usez: Owégo 
. — 197 , au bas de la page, aa Lieu de Note aG lisez : Note aG bis. 

— 2o5, au bas de la page, au lieu ^/eNole 27, lisez.-'^olc 27 bis. 

— 010, ligne 7, au lieu de Or le nombre d'enfants de 5 à 16 ans 

existant dans l'Etat n'est que de 543, o85 , lisez : 
Or le nombre d'enfants de 5 à 16 ans existant dans 
les districts d'école dont on a les comptes-rendus, 
ce qui comprend à très peu près tous ceux de l'Etat, 
n'est que de 545, o85. 

— 4oS , au bas de la page , au lieu de Note 60, /fsez;Note Go bis. 

— 319 , Note au bas de Ja page , au lieu de canal Cbénaugo, 

lisez : canal Ghénango. 





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